Extrait de Rêveries d’un martien en Exil, 1976
On est toujours le Goï de quelqu’un.
Proverbe ashkénaze.
On trouve toujours plus juif que soi.
Proverbe sépharade.
À la fin du mois de mai 2009, l’État d’Israël sortira, vainqueur une fois de plus, mais dramatiquement affaibli, de la dix-huitième guerre israélo-arabe. Trois jours après l’armistice, Madame Merdogoï, Premier Ministre, aura le courage de dire en public, pendant une conférence de presse :
— Encore trois victoires comme celle-ci, et nous cesserons d’exister.
La situation sera, en effet, des plus critiques. En butte à la haine vigilante des États arabes, à l’hostilité du Tiers Monde, à la réprobation de la Chine, à la désapprobation de Moscou ; victime par ailleurs de la lassitude américaine, de la sourde rancune de l’Europe, de l’antisionisme avoué des milieux de gauche et même de la joviale antipathie des Juifs méditerranéens ; fondé, par définition, sur une discrimination religieuse et raciale et donc considéré comme un défi à la morale internationale, telle du moins qu’elle résultera des procès de Nuremberg, de la décolonisation de l’Afrique et de la récente prise du Cap par le général Amine, l’État juif sera menacé de mort : la Diaspora ne fournira plus d’immigrants, les pertes en vies humaines des cinq ou six dernières guerres ne seront pas compensées — bref, le Dieu des armées semblera bien, une fois de plus, avoir abandonné son peuple.
Il existera bien un parti arabe modéré, qui se dira favorable au maintien, dans le cadre d’une fédération palestinienne, d’une république autonome juive, de langue et de culture hébraïque. Mais ce parti sera minoritaire, et beaucoup douteront de sa sincérité. On se rappellera l’exode des pieds-noirs, au lendemain même des accords d’Évian, qui leur garantissaient le droit à l’existence dans l’Algérie nouvelle…
Le 25 juin 2009, dans un article retentissant du Wall Street Journal, le rabbin Winegarden osera s’écrier : « Le peuple d’Israël n’a plus le choix qu’entre la valise, le cercueil et la bombe atomique. »
Huit jours plus tard, pourtant, les données du problème seront bouleversées. Le 3 juillet, la première page du New York Herald portera ce gros titre, en capitales énormes : JEWISH MARTIANS LANDING IN JERUSALEM
Ce jour-là, en effet, vers 8 heures du matin, heure locale, un engin rond et plat, du type « soucoupe volante », d’environ cinquante mètres de diamètre, se posera sur l’emplacement de l’ancien Temple détruit par Titus. Quatre-vingt-neuf androïdes bleus, sortis de ce véhicule, prendront contact avec les autorités israéliennes et s’exprimeront, à la grande surprise de tous, dans l’hébreu le plus pur. Ces androïdes auront trois yeux, trois jambes, une seule main, mais pourvue de onze doigts, et une paire d’ailes membraneuses, à demi atrophiées. Ils seront dépourvus d’oreilles externes, de sexe visible, de nez, de chevelure et de menton. Au demeurant, assez semblables aux hommes… Ils se présenteront comme des réfugiés en provenance de Mars, de religion juive, chassés de leur planète d’origine par de sauvages persécutions décrétées contre eux par un gouvernement martien antisémite. Ils réclameront, en conséquence, le bénéfice du droit d’asile, et l’octroi de la nationalité israélienne.
Le premier moment de surprise passé, les services d’immigration de Tel-Aviv leur demanderont, cela va de soi, quelques détails. Les Bleus (car c’est ainsi qu’on les appellera) se donneront alors pour les descendants d’une vieille tribu martienne, convertie au judaïsme par le prophète Élie, lequel, comme chacun sait, ne mourut pas sur terre, mais fut enlevé au ciel dans une machine volante à combustion externe. Derniers survivants d’un massacre effroyable et près de succomber à leur tour, ils auraient prié Dieu de leur venir en aide, et Dieu les aurait exaucés, leur enseignant le moyen de construire la soucoupe, et la dirigeant lui-même, par sa force infinie, jusqu’à la Terre promise.
— Vous ne prétendez pas, leur demandera-t-on, que c’est Dieu en personne qui fait marcher votre engin ?
— Mais si ! répondront-ils.
— Et ce Dieu… on peut le voir ?
— Certainement ! Tout de suite ! C’est Élie le Tischbite qui nous l’a apporté…
Là-dessus, cinq ou six Bleus rentreront dans la soucoupe, pour en ressortir une demi-heure après, portant, sur une sorte de civière, un bâti métallique oblong, à peu près de la taille et de la forme d’un cercueil, à la fois générateur électrique, moteur, ordinateur, programmateur, récepteur et émetteur radio, radar, machine à écrire, cuisinière électrique, synthétiseur chimique, désintégrateur moléculaire, et porteur, par surcroît, d’une telle charge d’électricité statique que le simple contact en sera mortel.
— Voici l’Arche d’alliance, diront aimablement les Bleus. C’est le séjour de l’Éternel. Il vous avait quittés, à cause de vos manquements, mais maintenant il vous pardonne, et nous le rapportons.
La nouvelle fera le tour du monde (GOD’S COME BACK IN A FLYING SAUCER, titrera le Times de Londres). Elle suscitera, cela va sans dire, quelques éclats de gaieté, particulièrement en France et dans les pays communistes. Cependant, dans les milieux religieux et même scientifiques, on se gardera d’ironiser. Trop de choses resteront troublantes, et trop inexplicées, pour qu’on puisse se permettre d’en rire.
Cet été-là, entre le 8 et le 16 août, un consistoire international juif se réunira près de l’antique Capharnaüm, au bord du lac de Tibériade, et une fois de plus se posera l’éternelle question : qu’est-ce donc qu’être juif ? Est-ce pratiquer la loi de Moïse ? En ce cas les Bleus sont juifs, mais pas un Juif sur cent ne mérite ce nom… Existe-t-il au contraire une nation juive, au sens biblique du mot, c’est-à-dire une communauté à caractère tribal, dont les membres seraient unis par un lien biologique ? Les Bleus, en ce cas, ne sont pas juifs, puisqu’ils ne sont pas hommes, mais alors que répondre à l’accusation de racisme ?
La question sera tranchée, cette fois, par les Arabes. Le 16 août 2009 à 6 heures du matin, après deux mois et demi d’une paix relative, les Syriens, les Égyptiens, puis les Jordaniens, soutenus par la Légion verte, envahiront une nouvelle fois le territoire d’Israël. C’est ce qu’on appellera la Guerre de deux heures. À huit heures en effet elle sera terminée, par l’anéantissement total et instantané de l’ennemi. On retrouvera bien des uniformes vides, des armes, des canons, des chars, des automobiles, des débris d’avions et d’hélicoptères, mais pas un homme, pas un cadavre, pas même un fragment de corps humain.
— C’est l’œuvre de l’Éternel, diront les Bleus imperturbables. Sa colère s’est allumée contre les ennemis de son peuple. Tout le pays qui s’étend du Nil jusqu’à l’Euphrate est maintenant à nous.
L’armée israélienne avancera, en effet, jusqu’à l’Euphrate, jusqu’au Nil, sur une terre dévastée, semée de villages déserts, de villes muettes, d’où les civils auront disparu, comme les militaires, sans laisser de traces.
Après une telle action d’éclat, il ne sera plus possible de refuser aux Bleus la nationalité israélienne, ainsi qu’une large portion des territoires conquis.
Le monde, cependant, sera horrifié (LES MARTIENS SONT-ILS LE MESSIE ? titrera France-soir). Même les milieux juifs s’interrogeront avec angoisse sur l’avenir d’un peuple désormais condamné à vivre en compagnie d’un allié aussi redoutable… Seules les communautés juives les plus orthodoxes, les plus traditionalistes, les plus réactionnaires, n’hésiteront pas à considérer les Bleus comme réellement envoyés par le Dieu d’Abraham, avec mission de réaliser les prophéties messianiques.
Les Bleus, cependant, feront tout pour rassurer l’espèce humaine. Forts de leur mystérieuse technique et du pouvoir de l’Arche, ils demanderont, et obtiendront, la province la plus déshéritée du nouveau Grand Israël, celle qui s’étend du Jourdain à la Mésopotamie, entre les deux bras du croissant fertile. Ils cultiveront cette terre, la rendront florissante, et s’y multiplieront à une vitesse record.
Cinq ans plus tard, en septembre 2014, l’Arche d’alliance produira un texte imprimé, rédigé en hébreu et dans le plus pur style biblique, qui sera connu sous le nom de Premier livre des Bleus. Ce document, relativement court, contiendra les lignes suivantes :
J’ai fortifié ton cœur, dit l’Éternel.
j’ai ouvert ton esprit,
j’ai mis ma sagesse dans ta bouche
et ma force dans ta main.
Je t’ai conduit sur cette terre,
au pays que je t’ai réservé,
car les hommes que j’avais choisis
m’ont été infidèles :
ils ont méprisé ma parole,
ils m’ont chassé de leur cœur,
ils ont même nié mon existence.
C’est pourquoi je les ai quittés
en emmenant Élie, mon serviteur ;
c’est pourquoi j’ai armé contre eux
mon Oint, Adolf Hitler,
pour qu’il soit comme un fouet dans mon poing
et châtie mon peuple indocile.
Mais toi, le gardien de l’Arche,
toi, chez qui j’ai fixé mon séjour,
toi qui respectes ma parole
et qui observes mon alliance,
bien que fils adoptif
tu marcheras devant les enfants légitimes.
C’est toi, l’étranger, qui accompliras mes promesses
et qui jouiras de mes bénédictions.
Tu avanceras la main vers Chanaan,
tu extermineras les nations impures ;
Je te livrerai tes voisins
et tous ceux qui complotent contre toi ;
tu les feras périr jusqu’au dernier
et tu étendras tes frontières
depuis la terre des Misraïm
jusqu’aux confins de la Chaldée.
Tu seras le berger des peuples,
les nations seront ton troupeau,
tu seras le maître des hommes,
tu commanderas et ils obéiront.
On devine sans peine les inquiétudes qu’éveillera ce passage (ILS SONT GONFLÉS, LES BLEUS, CETTE ANNÉE ! bouffonnera le Canard). Mais, cette fois encore, les Juifs les plus pieux soutiendront la thèse martienne, allant jusqu’à prétendre que l’appellation d’Oint de l’Éternel, appliquée à Hitler, sera conforme à la plus pure tradition canonique.
De leur côté, les Bleus, interrogés, s’empresseront d’apaiser l’opinion : les derniers versets, diront-ils, doivent s’entendre d’une suprématie purement spirituelle, et ils n’envisagent absolument pas de dominer politiquement la planète.
Pourtant, le malaise persistera. Au cours des années suivantes, plusieurs livres seront publiés, où perceront les craintes, de plus en plus précises, des citoyens de la terre.
« C’est une erreur, écrira le Professeur Schwarzteufel, de Zurich, c’est une grosse erreur de considérer les Martiens comme des hommes, je veux dire comme des êtres individuels, pourvus chacun d’une personnalité propre, doués de vie intérieure. Au cours de toutes les négociations qu’ils ont si adroitement menées, a-t-on retenu le nom d’un seul d’entre eux ? Non, n’est-ce pas ? La vérité, c’est qu’ils sont tous semblables, tous interchangeables, tous disent de même, pensent de même, font de même, et au même moment. C’est une ruche d’abeilles, c’est un nid de fourmis, ou mieux encore une colonie dans le genre des éponges, des coraux, douée d’une âme collective. Chaque Bleu n’est qu’un organe, qu’une cellule, qu’un exécutant, mystérieusement relié à leur cerveau commun qui n’est autre que leur fameux générateur, qu’ils font passer pour l’Arche d’alliance… »
Cette thèse, assez troublante, mais apparemment conforme aux faits observés, fera beaucoup réfléchir. C’est peut-être à cause d’elle que, le 14 avril 2017, Madame Merdogoï, Premier Ministre pour la seconde fois, fera aux Bleus la proposition suivante : Attendu que l’Arche d’alliance est le séjour de Dieu, il conviendrait que ce Dieu ne reste pas la propriété des Bleus seuls, mais qu’il redevienne le bien commun du Peuple tout entier. Ne serait-il pas opportun de relever le Temple de Jérusalem et d’y réintégrer la boîte magique ? Par la même occasion, on referait de cette même Jérusalem la capitale de la République, et le gouvernement de Tel-Aviv y serait immédiatement transféré.
La réponse des Bleus sera positive, mais assortie de quelques conditions : la place de l’Arche, admettront-ils, est bien le Temple, mais alors il convient :
1°) de confier la prêtrise aux Bleus, et de choisir parmi eux les servants du culte et le souverain sacrificateur ;
2°) de rétablir le culte véritable de Yahweh, tel qu’il l’a prescrit lui-même dans la Thora, y compris les sacrifices sanglants ;
3°) de respecter, dans toute leur rigueur, les commandements rituels concernant la nourriture, les vêtements, la morale, les loisirs et tous les actes de la vie.
Cette fois, les Juifs de race humaine mettront quelque temps à répondre. Dans le monde, les réactions seront nettement défavorables, et les exigences martiennes, si justifiables qu’elles soient du point de vue scriptuaire, seront généralement tenues pour barbares et anachroniques (LES JUIFS DE MARS VEULENT RÉTABLIR LE PAGANISME, titrera El Moujahid). Finalement Madame Merdogoï, avec l’accord du Parlement israélien, proposera un compromis : le personnel du Temple pourrait comprendre à parts égales des Bleus et des humains. Le souverain sacrificateur serait un Bleu, mais son assistant serait un homme. Quant à la pratique orthodoxe, elle pourrait être rétablie, mais seulement à Jérusalem, et sans aller jusqu’au rétablissement des sacrifices. La capitale administrative et politique resterait Tel-Aviv.
À quoi les Martiens répondront, avec leur impassibilité coutumière, que les textes sacrés n’ont jamais été abolis ni même révisés, et qu’ils ne le seront jamais ; que la parole de Dieu est éternelle et que, s’il réclame des sacrifices, il faut les lui donner. Certes les hommes, depuis bientôt vingt siècles, ont cessé d’en offrir, mais pourquoi ? Uniquement parce que le Temple, lieu unique du culte, avait été détruit. À présent, ils n’ont plus cette excuse : Jérusalem est juive, et totalement juive ; il faut que le Temple soit rebâti, qu’il redevienne le centre, et religieux, et politique, de la Nation élue, la demeure de l’Éternel, et qu’on y offre à ce dernier l’hommage qui lui est dû.
Suivra un échange aigre-doux de notes diplomatiques. Bientôt les Martiens ne se gêneront plus pour traiter tranquillement de racistes, et même d’antisémites, tous les Israéliens de race humaine. Le Second livre des Bleus, paru en mars 2018, se fera l’écho de ces accusations :
Jérusalem, à qui j’ai rendu sa gloire,
Jérusalem, qui me doit tout, dit le Seigneur,
détourne de moi son regard
et ne reconnaît plus son créateur.
Elle veut bien me tenir dans son Temple,
mais comme on tient un captif dans sa geôle ;
elle cherche à éloigner mon peuple,
elle traite mes Élus comme des lépreux.
Combien de temps supporterai-je son insolence ?
Combien de temps me soumettrai-je à ses caprices ?
Est-ce à l’homme de servir son Dieu,
ou à Dieu de se faire l’esclave de l’homme ?
Faut-il m’agenouiller devant mon peuple ?
le prier de m’être propice ?
Dois-je l’invoquer matin et soir,
le remercier parce qu’il m’accueille ?
Dois-je lui offrir des sacrifices
afin qu’il ne m’abandonne pas ?…
La situation, dès lors, sera renversée : ce ne sera plus le gouvernement qui réclamera le retour de l’Arche dans la Ville sainte, mais les Bleus, au contraire, qui menaceront d’effectuer ce retour, au besoin par la force.
Afin de gagner du temps, Madame Merdogoï ordonnera la reconstruction du Temple, et cette reconstruction, maintes fois suspendue, retardée sous mille prétextes, systématiquement ralentie, traînera pendant des années. Brusquement, le matin du 30 juillet 2025, une colonne de cent mille Bleus, sans armes, mais portant avec eux le redoutable cercueil d’acier, franchira le Jourdain, au nord de la mer Morte, et marchera sur Jérusalem. La huitième division du général Motors, puis une escadrille d’aviation, envoyées contre elle, seront anéanties, désintégrées, volatilisées. Le lendemain soir, les Bleus feront leur entrée dans la Ville, qu’ils trouveront d’ailleurs quasi déserte, les habitants s’étant enfuis, à l’exception, toujours, de la communauté juive orthodoxe, restée pour les accueillir, et dont on n’entendra plus jamais parler.
Le surlendemain, nouveau coup de théâtre : Madame Merdogoï, bien que retirée depuis cinq ans de la vie politique, âgée de 72 ans et de surcroît malade, prendra secrètement l’avion pour Moscou. Une fois arrivée, elle prononcera, en russe, du haut du mausolée de Lénine, un discours fracassant, appelant à la croisade contre les Martiens :
— Ce ne sont pas des Juifs, ni des hommes, dira-t-elle. Ce ne sont pas même des bêtes, mais des êtres sans âme et sans cœur, froids et féroces comme des insectes. Ce qu’ils veulent, c’est détruire l’humanité, prendre sa place et peupler cette belle terre. Que les États comprennent, et qu’ils comprennent vite ! Je ne parle pas en tant qu’ancien ministre, ni même en tant que Juive, je parle en tant qu’être humain !
Sur quoi le gouvernement soviétique décrètera la mobilisation générale.
Son discours terminé, l’intrépide vieille reprendra l’avion pour Tel-Aviv et… n’arrivera jamais.
La semaine suivante, on apprendra brusquement l’existence, sur terre, de quatre autres communautés de Bleus : une dans le désert du Sahara, une autre dans la forêt vierge amazonienne, une troisième en Australie centrale, la quatrième enfin, récemment débarquée, dans le Grand Nord sibérien, sur les rives de l’Océan Glacial. Chacune de ces communautés sera dotée d’un générateur d’énergie analogue à l’Arche d’alliance.
Cette fois, l’O.N.U. proclamera l’état d’urgence planétaire, et votera la création d’une force de dissuasion mondiale… mais il sera bien tard !
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