La dialectique de Staline par Gripari

Extrait de L’Évangile du rien, 1980


LES QUATRE LOIS DE LA DIALECTIQUE

Une anthologie comme la nôtre, consacrée aux doctrines fondées sur le refus de toute espérance métaphysique, ne saurait ignorer le marxisme, et celui-ci figure de plein droit dans notre catalogue, quels que soient par ailleurs les crimes commis par les marxistes. Après tout bouddhistes, les taoïstes et les chrétiens ont, eux aussi, versé le sang…

L’Eglise de Rome a fait beaucoup d’honneur au « communisme athée » en le qualifiant d’intrinsèquement pervers. D’abord, parce qu’en fait de perversité, je ne vois rien qui puisse se comparer au dogme chrétien : Dieu offensé par l’homme, Dieu faisant torturer, pendant des heures, une toute pure incarnation de lui-même, pour expier cette offense… pour trouver plus vicieux que ça, il faut se lever de bonne beure ! Ensuite, parce que le « matérialisme dialectique » (assez improprement nommé) n’a rien, philosophiquement parlant, qui nous choque. Il concorde, à peu de choses près, avec ce que nous savons être la vérité : tout ce qui existe, sans exception, est sujet à naissance, à développement, à dépérissement et à mort. Si les marxistes n’avaient rien fait de pire que d’enseigner ces damnables propositions, nous serions bien d’accord avec eux !

Ce qu’on peut leur reprocher, c’est au contraire d’être infidèles aux lois de leur propre dialectique, et cela de deux manières :

Sur le plan théorique d’abord, en introduisant frauduleusement, dans leur philosophie de l’histoire, la notion bourgeoise de Progrès, alors que l’humanité, socialiste ou non, doit, comme tout le reste, dépérir et périr ;

Ensuite, sur le plan pratique, par toute une série de contradictions grotesques :

S’il est vrai que toute chose n’existe que par un équilibre transitoire de forces antagonistes, alors il est parfaitement vain d’espérer une société sans classes, où travailleurs et dirigeants auraient les mêmes intérêts.

Si tout dépend de tout, il faut reconnaître aussi que le monde socialiste dépend du monde capitaliste, et qu’il n’y a donc pas de « socialisme dans un seul pays ».

Il est profondément stupide de faire la chasse aux « réactionnaires » et aux ennemis du peuple, puisque ceux-ci font partie des fameuses forces antagonistes : une fois supprimées, ces forces ne peuvent que ressurgir sous une autre forme. Ainsi, après avoir massacré les patrons, le Parti est devenu patron; après avoir exterminé les koulaks, il est devenu seigneur féodal.

De toute manière, l’opposition est un symptôme, elle n’est pas l’ennemi. Dans l’intérêt même du pouvoir, il convient de la laisser exister. Les forces qui s’expriment par elle ne seront, de toute manière, jamais anéanties, et il importe de connaître la pression qu’elles exercent. Une machine à vapeur sans manomètre est une machine qui risque à tout moment de sauter.

D’autre part, il est terriblement risqué de prévoir l’évolution future de l’humanité, de prétendre la diriger ou l’accomplir. L’histoire n’a pas toujours la complaisance de se plier aux exigences de messieurs les idéologues, même marxistes…

Il est enfin parfaitement idiot de réclamer des militants le respect de la doctrine, car les doctrines sont comme tout le reste: elles naissent, elles vivent, elles se transforment, elles meurent. Une doctrine parfaitement cohérente est une doctrine qui cesse très vite de correspondre aux faits. Et les grands politiques, y compris le père Staline, sont tous, sans exception, des opportunistes et des révisionnistes.

En résumé, toute société repose sur des intérêts divergents qui doivent tôt ou tard la conduire à la subversion, puis à la mort. Quant au terme du processus historique, nous le connaissons d’avance: ce n’est pas le communisme, c’est la mort de l’espèce bumaine, dévorée aussi bien par ses contradictions internes que par les forces de réaction qu’elle provoquera dans la Nature.

Ces quelques petites réserves faites, les lois de la dialectique restent incontestables. Les voici, formulées d’une façon fort claire et tout à fait pédagogique, par Staline lui-même, dans l’opuscule intitulé: Matérialisme dialectique et matérialisme historique, texte français emprunté à l’édition Norman Béthune, 76, boulevard Saint-Michel, Paris (VI).


TEXTE


1° Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature, non comme une accumulation accidentelle d’objets, de phénomènes détachés les uns des autres, isolés et indépendants, mais comme un tout uni, cohérent, où les objets, les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendent les uns des autres et se conditionnent réciproquement.

2° Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature, non comme en état de repos et d’immobilité, de stagnation et d’immuabilité, mais comme en état de mouvement et de changement perpétuels, de renouvellement et de développement incessants, où toujours quelque chose naît et se développe, quelque chose se désagrège et disparaît.

3° Contrairement à la métaphysique, la dialectique considère le processus du développement, non comme un simple processus de croissance où les changements quantitatifs n’aboutissent pas à des changements qualitatifs, mais comme un développement qui passe des changements quantitatifs insignifiants et latents à des changements apparents et radicaux, à des changements qualitatifs ; où les changements qualitatifs sont, non pas graduels, mais rapides, soudains, et s’opèrent par bonds, d’un état à un autre; ces changements ne sont pas sont le résultat de contingents, mais nécessaires; ils l’accumulation de changements quantitatifs insensibles et graduels.

4° Contrairement à la métaphysique, la dialectique part du point de vue que les objets et les phénomènes de la nature impliquent des contradictions internes, car ils ont tous un côté négatif et un côté positif, un passé et un avenir, tous ont des éléments qui disparaissent ou qui se développent ; la lutte de ces contraires, la lutte entre l’ancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui naît, entre ce qui dépérit et ce qui se développe, est le contenu interne du processus de développement, de la conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs.


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