Pierre Gripari : Tout faire pour éviter la guerre

Une histoire parallèle de l’Europe à la veille de 1939 : extrait de Pierre Gripari, Vies parallèles de Roman Branchu, 1978

Juillet 1939. Un homme venu d’un univers parallèle possède un savoir impossible : il connaît l’avenir. Dans son univers, la Seconde Guerre mondiale a déjà révélé son cortège de ruines, de massacres et de bouleversements. Son objectif est simple, mais presque insensé : convaincre les dirigeants, les idéologues et les puissants d’Europe d’éviter la catastrophe avant qu’elle n’éclate.

Mêlant uchronie, politique-fiction et réflexion historique, Pierre Gripari imagine un fascinant jeu de mondes parallèles où un voyageur tente de modifier le cours du destin.


NOTES POUR LA CONFÉRENCE DU 4 FLORIDOR 1329

DÉBUT :

Remercier les personnalités présentes. Les révélations que j’ai à leur faire intéressent leur destin personnel aussi bien que l’avenir du monde.

Nous sommes ici entre adultes responsables, entre politiciens actifs, la phraséologie démocratique, si utile qu’elle puisse être en d’autres circonstances, n’est pas de mise aujourd’hui.

Les peuples sont la matière de l’histoire. La matière a une influence, c’est certain, sur le style d’une œuvre d’art ; jamais, quoi qu’on fasse, une gravure sur bois ne ressemblera à une peinture à l’huile. Mais le choix du contenu, du sujet, ne revient qu’à l’artiste. Ainsi l’action des peuples sur l’histoire est toujours inconsciente, involontaire, passive. L’histoire de Chine aura toujours une autre allure que l’histoire de France, du fait de la nature propre de chacun des deux peuples, mais l’un et l’autre, pour l’essentiel, subissent leur histoire, que vous leur imposez, comme la planche de bois subit la volonté du graveur, la toile la volonté du peintre. De même chacun de nous subit sa destinée, tout en lui donnant son cachet personnel.

THÈME GÉNÉRAL :

Nous savons tous, ici, qu’une guerre se prépare.

Cette guerre, je vous le dis tout net, ne doit pas avoir lieu. Elle ne serait pas seulement un crime, elle serait un suicide pour l’Europe.

J’ai visité un certain nombre d’univers, où elle n’a pu être évitée. Dans tous, l’Europe est abaissée, humiliée, insultée, menacée d’asphyxie économique et de colonisation, sauf dans un cas, un seul : celui où c’est l’Allemagne hitlérienne qui sort victorieuse du conflit. Partout où la coalition démocratique obtient la victoire, elle signe en même temps son arrêt de mort.

Nous avons le devoir de nous entendre, dès maintenant, avec les dirigeants nazis, pour une politique européenne commune et, s’il le faut, pour une fédération de l’Europe.


AUX RADICAUX ET AUX SOCIALISTES :

Sachez, pour commencer, que le peuple français ne fera pas cette guerre, et qu’il aura parfaitement raison de ne pas la faire. Si vous comptez sur lui pour verser son sang, vous vous préparez de sévères désillusions !

Il ne fera pas cette guerre parce que, pendant trente ans, vous lui avez prêché le pacifisme inconditionnel, l’humanitarisme pleurnichard, l’antimilitarisme anarchisant, l’individualisme et l’objection de conscience. De plus vous lui avez révélé, ce qui est vrai, que pendant la Grande Guerre il s’est fait tuer pour des intérêts qui n’étaient pas les siens.

Mais ce qui était vrai de la Grande Guerre le sera encore plus de celle qui vient. Même victorieuse et surtout victorieuse, l’Angleterre et la France ont tout à perdre en cette affaire : leur empire colonial, leur situation dans le monde, leur rayonnement culturel et jusqu’à leur indépendance économique (développement).

Dès les premières semaines des opérations, la France sera envahie par l’armée allemande et les Anglais rentreront chez eux. Jusqu’à la fin des hostilités, quelle qu’en soit l’issue, la France restera occupée. En cas de défaite nazie, elle ne participera aux combats que durant les tout derniers mois de la guerre, par opportunisme, à seule fin d’obtenir une petite place, si symbolique soit-elle, au banquet des vainqueurs.

AUX COMMUNISTES :

Ce que j’ai à vous dire va vous faire hurler, mais je vous demande de m’écouter jusqu’au bout. Mon but n’est pas de vous provoquer ni d’ouvrir une polémique, mais seulement de parler dans notre commun intérêt à tous.

Vous êtes en ce moment, vous le dites vous-même, à la pointe du combat contre le fascisme. Or sachez que la guerre qui s’annonce commencera par un traité d’alliance entre la Russie de Staline et l’Allemagne de Hitler.

Pourquoi ce traité ? Pour le comprendre il suffit de regarder la carte de l’Europe. Hitler ne peut agir militairement contre la France et l’Angleterre qu’après s’être assuré de la neutralité bienveillante des Russes. Staline, de son côté, ne méprise rien tant que les démocraties parlementaires. Ajoutez à cela un intérêt territorial, puisque les deux compères se partageront la Pologne.

Que ferez-vous alors ? Si vous ne le savez pas, moi, je vais vous le dire : il vous faudra, une fois de plus, renier votre parole. Car sans Staline vous n’êtes rien, et Staline à Moscou vous fait beaucoup plus peur, à juste titre, que la police républicaine ou même la Gestapo en France. Bref, après avoir poussé à la guerre, vous serez contraints, lorsqu’elle éclatera, de vous changer en apôtres de la paix. À la suite de quoi vos bons amis du Front populaire vous enfermeront dans des camps de concentration, où les nazis n’auront plus qu’à vous cueillir dès leur arrivée.

Pour ce qui se passera ensuite, il y a trois possibilités :

Ou bien l’Allemagne gagne la guerre très vite. En ce cas, elle reste en bons termes avec la Russie, mais elle se débarrasse de vous en vous échangeant contre les Allemands de la Volga, aussi indésirables là-bas que vous l’êtes vous-mêmes ici. Staline vous accueillera donc, mais ce sera pour vous exterminer au cours des années suivantes, comme vous savez peut-être qu’il a coutume de faire avec les militants qui en savent un peu trop.

Ou bien l’Allemagne perd la guerre, ce qui ne peut se produire que s’il y a rupture entre elle et la Russie, alliance de cette dernière avec les États-Unis d’Amérique et annexion de tout ou partie de l’Europe à l’Empire communiste russe. Deux cas peuvent se présenter alors :

Premier cas : l’Europe entière devient communiste. Vous serez alors mis en accusation, torturés et fusillés après avoir joué votre rôle dans un procès truqué. Vous le savez comme moi, le Parti ne peut consolider son pouvoir qu’en se débarrassant des éléments révolutionnaires, non d’une façon discrète, mais au contraire en les déshonorant publiquement, afin de décourager toute tentative ultérieure de subversion.

Second cas : l’Europe ne devient communiste qu’aux deux tiers, Staline et Roosevelt étant d’accord pour que le tiers occidental revienne à un régime libéral. Alors, de deux choses l’une : ou bien vous entrez dans le jeu du parlementarisme, vous devenez un parti bourgeois et vous êtes bientôt dépassés sur votre gauche ; ou bien vous tentez une révolution, vous déclenchez une guerre civile. Mais les Russes vous abandonneront à votre sort et les Américains, forts des accords passés entre Staline et eux, n’hésiteront pas à employer contre vous les méthodes de Lénine, qui sont aussi celles de Hitler.

AUX RÉACTIONNAIRES ET AUX CONSERVATEURS.

Si cette guerre éclate, je l’ai dit, la France sera occupée. Beaucoup d’entre vous chercheront alors un terrain d’entente avec les Allemands, et ce dans les plus mauvaises conditions possibles, c’est-à-dire après la défaite. J’ajoute que ceux-là ne sont pas les moins nationalistes d’entre vous. Mieux encore : ils seront effectivement les patriotes les plus conscients de l’époque, et la postérité leur donnera raison, dès les années suivantes si les Allemands gagnent la guerre, un demi-siècle plus tard si la guerre la perdent — auquel cas ils auront été sauvagement massacrés au départ de l’occupant. (Citer des noms s’il le faut, suivant les réactions des personnages présents.)

Un mot touchant nos colonies :

Si les Allemands gagnent la guerre, l’Europe abandonnera au Japon ses possessions d’Asie et d’Océanie. En revanche on assistera à la naissance d’un axe Euro-africain, fondé sur des relations de type non-colonial, sur une politique d’entente et d’entraide avec les pays musulmans. Bien entendu cette politique est parfaitement réalisable en évitant la guerre, et je ne vous cache pas que j’en suis un chaud partisan.

Mais en cas de défaite de l’Allemagne, sachez que l’Europe sera dépouillée de toutes ses colonies par les deux véritables vainqueurs, qui seront l’empire russe et l’impérialisme américain, lesquels, malgré leurs divergences, s’entendront à merveille contre nous ! Finalement l’Angleterre et la France, privées de leurs marchés privilégiés, coupées de leurs sources de matières premières, dépendront, pour leur vie même, de la bonne volonté d’autrui.

D’où un certain nombre de conséquences, parfois désagréables : massacres de colons européens en Afrique, mépris des indigènes pour les puissances devenues incapables de faire respecter leurs ressortissants, racisme antiblanc devenu religion officielle, mauvaise conscience inculquée de force aux nations blanches au moyen de la presse, de la radio, de l’école prétendue laïque…

Voilà où nous mènera votre nationalisme.

AUX JUIFS :

Vous êtes, comme les communistes, parmi les plus chauds partisans de cette guerre. Peut-être espérez-vous la faire avec du sang goï, en épargnant le vôtre. Si oui, vous vous trompez.

Supposons que nous nous entendions, comme je le voudrais, avec l’Allemagne hitlérienne. Vous serez alors considérés, c’est vrai, comme des étrangers en résidence dans nos pays. Vous perdrez le pouvoir dont vous disposez, pouvoir disproportionné avec votre importance réelle et ressenti, par l’homme du peuple, comme une domination de caste, à caractère plus ou moins colonial. Il est bien évident qu’en 93 on a guillotiné, et l’on s’en vante encore, des gens qui n’étaient pas plus « privilégiés » que vous ne l’êtes aujourd’hui. Ne prenez surtout pas des airs surpris ou indignés, je ne vous apprends rien, vous savez parfaitement toutes ces choses.

Une telle perspective, je le conçois, peut vous paraître dure. Mais si vous déclenchez cette guerre, votre sort, je vous en préviens, sera plus dur encore.

Jusqu’ici, la politique de Hitler à votre endroit est une politique de décolonisation banale : il veut vous contraindre à quitter l’Allemagne. Mais dites-vous bien qu’en état de guerre, toutes frontières fermées, l’Allemagne n’aura même plus la ressource de vous chasser. Or elle aura, plus que jamais, l’envie de se débarrasser de vous, car vous serez pour elle un ennemi intérieur, un ennemi permanent, une « cinquième colonne » au service des démocraties… Il est inévitable que les nazis soient alors tentés par la solution la plus simple et la plus logique : vous massacrer sur place. Et ne croyez pas que cela choquera grand-monde ! Dans une guerre comme celle que vous nous préparez, un massacre de plus ne surprendra personne !

L’Allemagne, je l’ai dit, ne peut être vaincue qu’avec le concours des Russes ; d’où, dans le meilleur des cas, colonisation et communisation de toute l’Europe orientale. Cela signifie qu’après votre victoire les survivants d’entre vous seront encore persécutés dans les deux tiers de notre continent, là où vous êtes actuellement les plus nombreux. Car vous savez que Staline, à sa manière, n’est pas moins antisémite que Hitler.

Ceux d’entre vous qui résident dans nos colonies en seront, eux aussi, chassés ou massacrés : si l’Europe ne vous aime déjà pas, il n’y a aucune raison pour que les Jaunes ou les Noirs vous aiment davantage. Bref, victorieuse ou non, cette guerre ne peut signifier pour vous qu’un très lourd sacrifice en hommes, suivi d’un recul spectaculaire de votre influence dans le monde.

Je dois aussi vous parler du sionisme. Dans beaucoup d’univers, votre victoire à la Pyrrhus sera suivie de la constitution d’un État juif en Palestine. À merveille ! direz-vous. Mais attention ! Une fois cet État constitué, les pays de la diaspora n’auront plus de raisons de vous supporter davantage : et pour avoir un territoire à vous, vous devrez renoncer à diriger le monde… Si toutefois vous gardez votre statut de citoyens privilégiés en Angleterre, en France et en Amérique, c’est alors l’État juif de Palestine qui se trouvera en difficulté ; et, pour venir à bout de la résistance arabe, il sera contraint d’utiliser les méthodes que les nazis utilisent actuellement contre vous. Vous apparaîtrez alors, aux yeux de l’opinion mondiale, comme les nouveaux colons et les nouveaux racistes.

CONCLUSION :

Vous avez compris, j’espère, que je ne suis pas venu ici pour distribuer des blâmes ou des prix de vertu. Devant le danger qui nous menace tous, il importe vraiment peu de savoir qui a fait le plus de bêtises. Mon seul espoir est de vous détourner d’une décision catastrophique pour vous.

Je vous ai sûrement beaucoup choqué, et je devais le faire. Je suis ce qu’on appelle un fasciste, c’est vrai. Mais, vu la gravité de la situation, j’ai bien autre chose en vue que le triomphe de mes conceptions personnelles. Ce qu’il faut avant tout, c’est éviter cette guerre, et cela, ce n’est pas moi, c’est vous seuls qui le pouvez. Au nom de notre culture, de notre civilisation, de tout ce qui nous rend la vie aimable, je vous demande de réfléchir encore, de parler entre vous, de peser vos actions.

Je n’ai pu vous montrer qu’une infime partie de mes documents. Il va sans dire que je tiens le reste à votre disposition.

Je ne songe pas, je vous le dis tout de suite, à divulguer ce que je sais devant n’importe qui, ni même à rédiger un communiqué de presse. Ne craignez de ma part aucune manœuvre démagogique : je ne crois malheureusement pas que les peuples puissent avoir une influence positive sur leur propre histoire. Vous êtes, je ne crains pas de le dire, ma seule espérance, et, si je ne partage pas vos convictions, je fais du moins confiance à votre lucidité, à votre réalisme, à votre intelligence.


D’UNE CONFÉRENCE À L’AUTRE

5 Floridor 1329, une heure du matin.

La conférence s’est beaucoup mieux passée que je ne l’espérais. Les protestations les plus violentes sont venues, chose curieuse, non des extrémistes, mais au contraire des modérés (radicaux et socialistes). Les représentants de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche, après quelques professions de foi que tout le monde connaît par cœur, ont cessé peu à peu de discuter et se sont mis à s’écouter, un peu pâles, en prenant des notes.

En fin de séance, Maurice Thorez s’est levé pour protester, sans grande conviction semble-t-il, au nom du Parti communiste. Le peuple de France, a-t-il dit, est prêt aujourd’hui même, à se porter au secours du peuple allemand qui gémit sous la botte hitlérienne. Il ne s’agit pas là, a-t-il souligné, d’une position tactique, mais d’une position de principe, fondamentale et immuable. Là-dessus il est parti sans ajouter un mot, accompagné de sa maîtresse et de quelques militants.

Après lui, Charles Maurras s’est élevé, à son tour, contre la partie de mon exposé concernant la future attitude de la droite nationaliste sous l’occupation allemande. Il n’est, il ne sera jamais question, à l’entendre, d’un modus vivendi quelconque avec l’éternel Teuton.

Mais le plus excédé de tous a été le Colonel de Gaulle, que j’avais invité moi-même en raison du rôle qu’il joue, dans plusieurs mondes parallèles, au cours des événements futurs, si la guerre éclate. En entendant c’est lui qui a éclaté, d’indignation bien sûr, à l’idée qu’il pourrait fuir la France pour aller fonder à Londres un gouvernement-fantoche assorti d’une armée-croupion, le tout sous commandement anglo-américain. Il prétend se faire tuer sur place plutôt que d’abandonner le territoire national…

Le Maréchal Pétain, dont je m’attendais à soulever l’ire, m’a donné l’impression qu’il avait pensé maintes fois à tout cela, et que mes inquiétudes sont aussi les siennes. De même pour Pierre Laval, ce qui ne m’a pas surpris, car je connais son pacifisme. C’est même grâce à lui que j’ai pu parler, car il est intervenu en ma faveur dès les premières minutes, alors que Daladier, Mandel, Léon Blum et Paul Reynaud me crachaient leur haine au visage.

Les délégués de l’Allemagne et de l’Italie ont observé, de leur côté, un silence courtois, et sont partis sans rien dire. Enfin les représentants des principales banques juives, loin de se livrer à la parade d’indignation que j’attendais, m’ont écouté avec le plus grand sérieux. J’en augure bien pour la suite des événements.

8 Floridor

Quelques visites, sur lesquelles je dois me taire. Mes espoirs se concrétisent.

10 Floridor

Je viens de refuser un rendez-vous suspect chez une personne privée. Je crains un traquenard. Comme cela peut être, malgré tout, sérieux, j’ai proposé une conférence restreinte chez moi, ou mieux encore une « tenue blanche » au siège de mon obédience maçonnique.

12 Floridor

On a coupé la poire en deux, et la rencontre a eu lieu dans une salle de café. J’avais quelques appréhensions, car c’est dans un café que Jean Jaurès a été abattu par un tueur du « Front populaire » de l’époque (on disait alors « l’Union sacrée », mais c’était pareil). Or je me suis trouvé en présence de quatre émissaires des principaux groupes financiers juifs et protestants qui sont, comme chacun sait, les véritables détenteurs du pouvoir dans le camp « démocratique ». Je m’en suis réjoui et je ne l’ai pas caché, car ce sont ces gens-là que je voulais toucher. L’idée d’une « tenue blanche » a été finalement retenue — date à préciser.

15 Floridor

Ce soir, en mon absence, ma chambre d’hôtel a été saccagée, et mes principaux documents (journaux, photos et films) ont été volés. Je ne saurai sans doute jamais qui a fait le coup : mes ennemis politiques ou au contraire mes amis ? Je souhaite que ce soient mes ennemis, et qu’ils prennent soigneusement connaissance de l’ensemble.

Le Dé à huit faces est toujours dans son garage, dont la clé ne me quitte jamais.

19 Floridor

La conférence entre juifs (puisque, d’après les normes couramment admises, j’en suis un, moi aussi), est fixée pour le premier du mois prochain.

Je prends ci-après quelques notes, une fois de plus, pour me guider, mais je ne fais pas de plan, ignorant totalement la tournure que prendra l’entretien. Il n’est même pas exclu que j’en sorte, comme on dit, les pieds devant. C’est un risque à courir… Mais l’enjeu est bien trop important pour que je me dérobe.

Je repense, avec une petite pointe d’émotion, à mon père, à ma mère. Ils m’approuveraient sans doute, et cette idée m’est douce.

Drôle de chose que la vie. On veut gagner l’estime, l’admiration de ses proches, et quand on y arrive, ceux-là dont l’opinion vous tenait le plus à cœur, ceux-là sont morts et ne vous verront plus.


NOTES POUR LA CONFÉRENCE DU 1er SOLIDOR 1329

IDÉES GÉNÉRALES :

Cette réunion n’a de sens que si nous sommes parfaitement francs les uns avec les autres, et aussi vis-à-vis de nous-mêmes.

Vous connaissez mon scepticisme, et la facilité avec laquelle j’admets les divergences d’opinions. D’ailleurs il n’y a pas à proprement parler d’opinions, seulement des points de vue. Je pense, avec Nietzsche, que les philosophes, quand ils prétendent décrire le monde, ne font que se confesser eux-mêmes. De même en politique. Monsieur A dit blanc, et Monsieur B dit noir. Où est la vérité ? Blanc ? Noir ? C’est peu probable. Gris ? Encore moins ! La vérité, la seule, c’est ceci : Monsieur A dit blanc, et Monsieur B dit noir.

Je suis ici parce que je crois que vous mettez l’Europe en un danger mortel. J’espère en vous parce que je sais qu’en « suicidant » l’Europe vous risquez du même coup de vous suicider vous-mêmes.

VOUS ET MOI :

Mon père était fils de rabbin. En cas d’occupation allemande, je tombe donc, moi aussi, sous le coup des lois raciales.

Pourtant je ne suis pas Juif. D’abord on n’est pas juif. On est raciste, on se croit d’une race élue, c’est tout. Celui qui ne croit pas à la Race élue, il ne lui vient même pas à l’idée d’être juif.

Je ne crois même pas à l’existence d’un peuple juif (qui resterait à définir). Mon ascendance ne me donne droit à aucun privilège. Nous ne sommes, vous et moi, que de simples Goïm, ayant subi une éducation plus ou moins raciste, plus ou moins libérés des préjugés raciaux de nos ancêtres.

Si je vous dis tout cela, ce n’est pas pour vous contraindre, c’est pour vous mettre à l’aise. Je ne suis pas des vôtres et ne veux point me faire passer pour tel. Et je ne m’oppose pas à ce que vous compreniez mes motivations : je le désire, au contraire.

VOUS ET VOS ENNEMIS :

Le nazisme n’est pas autre chose qu’un néo-judaïsme ou, ce qui revient au même, un contre-judaïsme. Dans la mesure où le mot Juif a un sens, Hitler est le Juif idéal. Ce qu’on peut lui reprocher de plus grave, c’est d’employer des méthodes léninistes au service des idées contenues dans la Thora de Moïse. C’est dire que ceux-là qui l’attaquent le plus violemment (les communistes et nous) feraient mieux de commencer par se regarder eux-mêmes.

Staline est au contraire votre ennemi total. Il n’est même pas antisémite, c’est pire : il vous exclut de son univers. Vu la définition qu’il donne du concept de nation, vous n’existez pas du tout. Et pour lui la religion est vouée à disparaître. En pays socialiste, il n’y aura bientôt plus de synagogues. Quant à vos Associations, à vos comités d’entraide, à vos groupes de pression, il y a beau temps qu’on n’en parle plus !

Vous savez tout cela, et pourtant vous jouez Staline contre Hitler, en vertu de la loi qui veut que l’ennemi lointain serve d’allié contre l’ennemi proche. Méfiez-vous cependant : pour chasser le renard du poulailler, vous risquez d’introduire le loup dans la bergerie.

Encore une observation de portée générale : il n’y a pas de martyrs innocents. Les hitlériens vous traitent suivant votre propre loi, qui est aussi la leur. De même les chrétiens sont traités en Russie suivant leur propre loi, qui les autorisait à torturer et à brûler quiconque ne pensait pas suivant le Dogme (à cet égard les protestants étaient moins tolérants encore que les catholiques romains). Enfin, dans l’Espagne de Franco, en Italie et en Allemagne, les communistes sont traités, eux aussi, suivant leur propre loi.

VOUS-MÊMES :

Lorsque Napoléon Ier a demandé à nos ancêtres s’ils se considéraient comme un peuple ou seulement comme une minorité religieuse, nos ancêtres lui ont répondu qu’ils n’étaient pas un peuple, et qu’ils ne demandaient qu’une chose : la liberté d’adorer Dieu suivant leur coutume. C’était un mensonge.

Mais quand bien même le judaïsme ne serait qu’une religion, cette religion, en soi, est déjà condamnable. Et vous la condamnez vous-mêmes lorsque vous attaquez les idées hitlériennes de race élue, d’honneur racial, d’espace vital. Le décret Marchandeau, que vous avez cru bon de faire promulguer, n’est pas seulement antinazi ; il est antisémite. Et un rabbin n’est pas autre chose qu’un curé raciste qui détient, dans sa petite armoire, des textes suffisants pour justifier toutes les persécutions raciales passées, présentes et futures.

Cela n’est pas dangereux tant que vous vous laissez oublier. Mais à partir du moment où vous adoptez, comme vous le faites depuis le siècle dernier, une attitude coloniale et revendicatrice, il est inévitable que vos propres doctrines soient retournées contre vous. La guerre qui se prépare nous promet d’effroyables massacres, y compris des massacres de Juifs. Même si l’on n’ose pas le dire, on saura que vous en êtes les premiers coupables, et vous aurez le sang de vos frères sur les mains.

LE PASSÉ :

L’innocence de Dreyfus n’avait pas plus d’importance que la dépêche d’Ems ou le coup d’éventail du Dey d’Alger à notre ambassadeur. Des deux côtés de la barricade, on se fichait bien du capitaine martyr ! Il s’agissait, pour les socialistes, d’obtenir un statut légal et de sortir enfin de la semi-clandestinité où ils se trouvaient ; et pour les financiers juifs d’acheter, à ce prix, l’alliance des socialistes contre le capitalisme chrétien, et uniquement chrétien. Depuis lors en effet, on n’arrête plus les socialistes sous le moindre prétexte, et les partis de gauche n’attaquent plus jamais le capitalisme juif.

À cette époque, vous avez presque dicté les lois de la planète. Vous contrôliez, non seulement la France, l’Angleterre et les États-Unis, mais également, par le truchement de leurs administrations coloniales, une partie de l’Asie, toute l’Afrique, l’Australie et l’Océanie. La Chine et l’Empire russe, États réputés souverains, vous étaient également soumis, du fait qu’ils dépendaient, pour leur équipement industriel, de l’aide économique de ces mêmes puissances. Le monde était à vous.

Mais cela ne vous suffisait pas. Les vieilles monarchies qui survivaient encore vous empêchaient de dormir. Votre haine du chrétien était telle que, pour l’assouvir, vous avez compromis, bien imprudemment, votre situation.

À la faveur de la Grande guerre, vous avez abattu la monarchie austrohongroise et l’Empire russe, provoquant ainsi, dans tout l’est de l’Europe, un tel état de crise, qu’il ne pouvait en sortir que des dictatures populaires — donc antisémites. Vous vous êtes vous-mêmes chassés de Russie, de Pologne et d’Allemagne. Avant de critiquer Staline et Hitler, rappelez-vous que vous les avez rendus nécessaires.

LE PRÉSENT :

Aujourd’hui, quoi que vous fassiez, la Russie vous échappe. Non qu’elle soit « socialiste ». Le socialisme est une foutaise, il n’existera jamais. Le nouvel empire russe est en réalité monarchiste et néo-féodal. Le parti bolchevik est à l’heure actuelle le plus grand propriétaire capitaliste et foncier de la planète. Il possède toute la terre et toutes les entreprises du pays. Il ne paie pas d’impôts — au contraire, c’est à lui qu’on les paie ! Il contrôle les sources de matières premières, les industries de transformation, la distribution des biens, la circulation des hommes et des marchandises. Il est à la fois patron unique, syndicat unique, église infaillible, police omniprésente, État, patrie, armée. Gigantesque trust horizontal et vertical, il oriente jusqu’à la vie culturelle de la population, au moyen de ses écrivains mercenaires, de ses journalistes à gages, de ses militants de base, de ses tortionnaires fonctionnarisés, en uniforme ou en blouse blanche. Là-bas, votre règne est fini à jamais, et vos communautés, quand elles existent encore, ne sont plus que de simples survivances.

Vous espérez tout de même récupérer l’Allemagne et l’Autriche, et je ne vous cache pas que vous pouvez y parvenir. Mais à quel prix ? Dans le meilleur des cas, vous céderez à Staline les deux tiers de l’Europe, et nous perdrons toute influence en Afrique ainsi qu’en Asie, où le recul de l’homme blanc sera aussi votre recul. Certes vous trahirez le Goï européen pour faire votre cour aux Nègres et aux Jaunes, mais ces derniers ne vous en seront nullement reconnaissants. Pour eux, vous serez toujours des blancs, un peu plus poires que les autres.

Oubliez donc une bonne fois votre haine contre l’Europe. Laissez enfin mourir de sa belle mort cette infâme religion à laquelle vous ne croyez déjà plus. Acceptez d’être des fils d’Abraham comme nous le sommes tous, en même temps d’ailleurs que des fils d’Attila, de Vercingétorix et de Charlemagne. Et que la Bible reste ce qu’elle est : un grand texte classique, un admirable monument littéraire, et un document passionnant sur la mentalité primitive. Quant à vos capitaux, ils subiront le sort des nôtres, car le libéralisme est, de toute manière, condamné.

CONCLUSION :

J’ai parlé concrètement, en évitant de faire appel aux arguments sentimentaux. Vous m’auriez répondu qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Mais s’il est déjà triste de casser des œufs pour faire une omelette, il est vraiment désolant de les casser pour rien, ou, pis encore, pour faire l’omelette de son pire ennemi.

J’avais l’intention de vous montrer quelques documents concernant vos futures tribulations au cours de la guerre qui menace. Malheureusement ces documents m’ont été volés. Si c’est par vous, ce que je souhaite, je vous pardonne, je vous en félicite et je vous supplie d’en prendre connaissance, pour le plus grand profit de tous.


Lisez Gripari !

Pierre Gripari dénonce le racisme juif /2 (10/25)

La dialectique de Staline par Gripari (08/25)

Les chromosomes X et Y et le péché originel, par Gripari (08/25)

Pierre Gripari dénonce le racisme juif (05/25)


Laisser un commentaire