Gripari : Léon Bloy, un Céline chrétien

Extrait de Pierre Gripari, Critique et autocritique, 1981


De même que tout antisémite a ses bons juifs, j’ai, moi, mes bons catholiques. Parmi les Français, ce sont Balzac, Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Paul Claudel et aussi François Mauriac (Le Nœud de vipères, Genitrix, Galigaï, Le Sagouin…). Parmi les étrangers, c’est d’abord Ramón del Valle-Inclán, le Barbey d’Aurevilly espagnol (Jardin ombreux, Divines paroles…), et puis quelques Anglo-Saxons comme le romancier Evelyn Waugh et l’essayiste G. K. Chesterton.

Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Et qu’ont-ils en commun ?

D’abord mes bons chrétiens sont tous des agressifs, des méchants, des affreux, depuis Balzac qui prend, dans Les Paysans, la défense du féodalisme contre la vermine républicaine et les acheteurs de biens nationaux, jusqu’à Claudel, qui n’hésite pas à faire l’éloge de « la bonté terrible » de l’Inquisition, en passant par les histoires d’O.A.S. du Chouan Barbey d’Aurevilly et la démocratie musclée du père Chesterton, lequel, dans Manalive, nous laisse gentiment le choix entre l’optimisme et la mort. Avec ces cocos-là, pas question de dorer la pilule, de « rendre Dieu aimable » ou de nous avoir au charme ! Beaucoup d’entre eux, tels Bloy et Mauriac, n’épargnent même pas leurs coreligionnaires, et réservent leurs flèches les plus acérées aux catholiques mondains, rassurés, rassurants, bien installés dans leur argent et dans leur dévotion.

Il va sans dire que de tels monstres de sincérité seraient parfaitement odieux s’ils étaient au pouvoir. Mais en politique, on le sait, l’opportunisme et l’hypocrisie sont des qualités indispensables. En littérature au contraire, il faut préférer le cynisme : rien de plus insipide que les bonnes âmes, les conciliateurs, les modestes, les onctueux. On ne demande pas à l’écrivain d’être juste, on lui demande de nous faire pénétrer, au moins provisoirement, dans son univers, de nous le faire comprendre de l’intérieur. Le grand homme sera donc celui qui représentera sa famille spirituelle dans toute sa rigueur, sans concessions ni indulgence. Cela vaut mille fois mieux, en tout cas, que d’adopter une attitude d’inhibition en parsemant sa prose d’expressions lénitives du genre peut-être-le-plus-souvent-si-j’ose-dire-dans-une-certaine-mesure…

D’ailleurs, mes bons chrétiens dédaignent de convertir. Plutôt que de faire la retape en adoptant cette attitude ambiguë, à la fois de menace, de chantage et de courtisanerie, qui est celle du missionnaire, ils préfèrent nous engueuler, ce qui est beaucoup plus sympathique et, en fin de compte, plus respectueux pour la personne humaine.

Et puis, ils sont bien trop intelligents pour confondre la Foi avec la certitude. Leur foi, ils la subissent, comme chacun de nous subit sa race, son caractère, sa constitution génétique. Ils ont besoin de Dieu, ils l’inventeraient s’il le fallait, comme d’autres ont besoin d’un monde unique, sans au-delà ni transcendance. Ils pourraient contresigner cette pensée de Dostoïevski, qui est peut-être l’aveu le plus sincère qu’un croyant ait jamais lâché :

« Si j’avais à choisir entre le Christ et la vérité, je laisserais la vérité pour suivre le Christ. »

Bref, ce que j’aime, chez ces catholiques intraitables, c’est qu’ils incarnent, avec une netteté absolue, l’une des cinq ou six attitudes-clés que l’homme peut adopter en face de son destin.

Diététique et engueulade

J’ai eu, voici quelques années, l’occasion de lire un livre du docteur Paul Carton consacré à Léon Bloy.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, je précise que Paul Carton est le fondateur d’une de ces innombrables écoles diététiques que l’on voit pulluler aujourd’hui, et qui, toutes sans exception, se doublent d’une secte religieuse. C’est ainsi que nous avons des régimes alimentaires adventistes, hindouistes, bouddhistes, yin-yang, etc. Le docteur Carton était, lui, un ancien théosophe converti au catholicisme, ce qui a pour conséquence de lui faire tenir de singuliers propos, où se mêlent bizarrement des théories sur la nature septénaire de l’homme et le catéchisme du concile de Trente.

Catholique donc, et amoureux de symboles, Carton ne peut que se sentir en sympathie avec Léon Bloy, qu’il admire comme écrivain. Mais, en tant que diététicien, il le désapprouve, et il se livre, le plus sérieusement du monde, à une critique serrée de son régime alimentaire. L’auteur de Belluaires et Porchers, conclut-il, a été toute sa vie le jouet de sa propre agressivité, et celle-ci n’était due qu’à une intoxication permanente. S’il avait moins mangé de viande et bu seulement de l’eau, il aurait pu répandre ses idées d’une façon moins fracassante, peut-être, mais bien plus efficace !

J’ignore, quant à moi, le rôle qu’a pu jouer l’excès de protéines animales ou l’alcool dans le développement de la verve polémique de notre auteur. Tout ce que je puis dire, c’est que je préfère un Léon Bloy intoxiqué à un Léon Bloy charitable. Que m’importe, à moi, qu’il ait dégoûté tous ses amis du christianisme ? Mais s’il n’avait pas écrit l’admirable page de journal sur l’incendie du Bazar de la Charité, alors, là, ce serait une perte !

De toute manière, le diagnostic du docteur Carton m’inspire des doutes. Céline, qui fut toute sa vie buveur d’eau enthousiaste et grand mangeur de nouilles devant l’Éternel, n’avait pas meilleur caractère que l’auteur de La Femme pauvre. L’un et l’autre étaient possédés d’un véritable démon de l’engueulade, et n’étaient jamais aussi heureux que quand ils pouvaient invectiver un bonhomme tout au long de six ou huit pages. On raisonne, trop souvent encore, d’après le préjugé simpliste qui veut que le mouton soit gentil parce qu’il mange de l’herbe et le loup méchant parce qu’il mange le mouton. En réalité, ce sont les herbivores qui, à force musculaire égale, sont le plus dangereux, bêtes et susceptibles. Le carnassier est infiniment plus noble, intelligent, et même affectueux !

On ne peut pas ne pas penser à Céline quand on lit, dans Le Désespéré, l’inoubliable profil d’Albert Wolff, qui était alors la tête pensante du Figaro. Tout y est : le coup de main, le coup d’œil, le rythme, la drôlerie, la délectation dans l’injure, et cette volupté dans le choix du mot, tantôt grossier, tantôt précieux, toujours inattendu, mais qui fait mouche à tout coup. Le plus drôle est qu’on peut, aujourd’hui encore, vérifier l’exactitude du portrait : il suffit pour cela d’aller faire un petit tour au cimetière du Père-Lachaise. Car le calamiteux Albert Wolff, non content d’avoir une gueule de cœlacanthe, a éprouvé le besoin de rendre ladite gueule éternelle en la faisant couler en bronze sur son tombeau, ce qui permet aux lecteurs de Léon Bloy de venir, texte en main, comparer de visu la description écrite avec la tronche originale, et se confirmer la justesse de chaque mot ! C’est une expérience à ne pas manquer.

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Religion et kabbale

Puisque nous avons amorcé une comparaison entre Bloy et Céline, suivons un peu ce fil. Et marquons d’abord ce qui les sépare.

La religion d’abord. Pour Céline, elle n’est rien, pas même — comme la santé — un problème. Il fait partie de ces athées qui ne voient aucun inconvénient à faire maigre le vendredi, puisque c’est bon pour la santé, et pourquoi pas ce jour-là comme un autre ? Il reconnaît pourtant à l’Église catholique un certain nombre de mérites. Dans Mea culpa, il écrit, par exemple :

« Le bobard était bien meilleur monté en poésie… »

Ce qui signifie en clair que, pour les gens qui ont besoin d’un mensonge vital, le mensonge chrétien est nettement plus chaleureux et moins nocif que le mensonge démocratique ou socialiste.

Par-dessus tout, il est reconnaissant à l’Église de partir du principe que l’homme est, à tout prendre, une sale bête. Mieux vaut avoir pitié de l’individu parce qu’on méprise le genre humain, que de torturer l’homme réel parce qu’il n’est pas conforme à l’image idéalisée du Citoyen ou du Prolétaire. L’optimisme n’est pas seulement faux, il est criminel :

« Tous les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie du métier. Ainsi soit-il. » (Mea culpa).

Cette attitude est celle d’un psychologue bien informé. Les gens de gauche ont raison de haïr la psychologie, car elle les condamne sans appel. Ils se défendent ainsi contre la vérité. Pas plus qu’à la religion Céline ne croit à l’occultisme. Mais l’occultisme l’intéresse, en tant que phénomène humain, et plus d’une fois, dans ses romans, il met en scène des personnages férus d’ésotérisme.

C’est d’abord l’étonnante figure de Courtial des Pereires, qui domine toute la fin de Mort à crédit. Aéronaute et joueur, inventeur et charlatan, escroc et naïf, le personnage finit tragiquement. Désireux d’expérimenter une nouvelle technique de culture utilisant les « courants telluriques », il fonde une colonie de vacances et recrute par ce moyen une bande d’enfants de la ville dont il fait des ouvriers agricoles, non seulement gratuits mais payants… Mais l’expérience rate, l’argent s’épuise, la famine menace. Pour nourrir la communauté, les gosses se mettent à voler dans les fermes voisines. Des Pereires finira par se tuer, d’un coup de fusil dans l’arrière-gorge.

Autre exemple : Sosthène, qui apparaît à la fin de Guignol’s band et qu’on retrouve dans Le Pont de Londres. C’est un hurluberlu qui se promène en robe chinoise et raconte à qui veut l’entendre qu’il va partir pour le Thibet, d’où il reviendra pour convertir le monde à la seule religion qui vaille : le culte des ancêtres.

Dernier exemple enfin, tiré de D’un château l’autre : nous sommes chez Otto Abetz, à Sigmaringen, en 1944-1945. Arrive Alphonse de Châteaubriant, l’auteur de La Brière, piolet en main, croquenots aux pieds, grande cape brune, son épagneul sur les talons. Il part, lui, pour le Tyrol, où il va constituer, avec quelques amis, une sorte d’égrégore. En concentrant collectivement toutes leurs forces morales, ils fabriqueront l’arme absolue, la seule, la vraie, l’irrésistible, la sans-réplique : une bombe spirituelle, une bombe morale, une bombe de Foi, qui donnera la victoire, in extremis, au grand Reich !

Céline n’étant pas historien, nous ne saurons jamais ce qu’il y a de vrai dans cette scène, qui se termine d’ailleurs en jeu de massacre. Mais ici encore le thème de l’occultisme est fortement indiqué.

Ce qui, dans tout cela, intéresse le docteur Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, c’est évidemment le comportement de l’animal humain vis-à-vis de sa propre mort :

« Jouer avec sa mort pendant qu’il la fabrique, ça, c’est tout l’homme, Ferdinand ! » (Mort à crédit).

Jouer à cache-cache avec la mort est une activité bien trop normale, bien trop compréhensible et touchante pour être méprisable. Tout en se moquant d’eux, notre Ferdinand national garde au fond du cœur des trésors de tendresse pour ces illuminés.

Chez Léon Bloy, c’est autre chose. L’occultisme est pour lui un instrument de recherche. Non content d’y croire, il innove dans ce genre, il invente. À quoi bon adopter servilement une kabbale étrangère quand chacun peut, si facilement, se fabriquer la sienne ?

Qu’est-ce qu’une kabbale, en effet ? C’est un système de symboles, à l’origine strictement utilitaire — lettres de l’alphabet, chiffres, etc. — dont on fait un usage détourné, à des fins philosophiques ou divinatoires.

Il y a donc autant de kabbales possibles que de langages ou de systèmes de notation, et toute kabbale repose au fond sur le calembour — la ressemblance des deux mots est elle-même assez suggestive ! Un kabbaliste est un monsieur qui fait dire à un texte autre chose que ce qu’il dit, et rien ne s’oppose, en principe, à ce que l’on considère l’art du contrepet comme une gnose kabbalistique. Le cul de la douairière est le contenu mystique du dos de la cuillère…

Un exemple concret : Balzac, dans un de ses romans, parle assez longuement de la véritable frénésie d’anagrammes qui a possédé la société française à l’époque de la Restauration. Ainsi, avec les lettres de la formule RÉVOLUTION FRANÇAISE, on peut composer la phrase-réponse : UN CORSE LA FINIRA, en ne laissant qu’un résidu de quatre lettres, celles qui forment le mot VOTE, ou encore VETO — je m’oppose.


Autre exemple, plus récent et plus amusant encore : une amie russe réfugiée m’a raconté qu’à Leningrad, pendant la période stalinienne, les intellectuels soviétiques mal-pensants pratiquaient une kabbale morse, dont le principe est simple comme bonjour : prenez un mot et transcrivez-le en alphabet morse, mais sans séparer les lettres. Vous obtenez une suite de points et de traits que vous pouvez couper de différentes manières, sans changer l’ordre bien entendu, jusqu’à obtenir d’autres lettres et un autre mot, qui sera la lecture ésotérique du premier. En se livrant à ce petit jeu sur le nom de Lénine — écrit à la russe, c’est-à-dire sans E muet final —, on obtient le mot français ENFER. Avec le nom de Staline — toujours à la russe —, le résultat est encore plus drôle, car on obtient cette fois deux mots : le mot français VA, suivi du mot russe EBEN, lequel, convenablement accentué, signifie quelque chose comme « qui a subi passivement l’acte sexuel ». Autrement dit, le nom secret de Staline peut se traduire par « Va te faire foutre », ou encore « Va donc, eh, enfoiré ! » Staline, dit-on, appréciait peu la kabbale morse…

Dans les deux séries consécutives de L’Exégèse des lieux communs, Léon Bloy fonde ce qu’on pourrait appeler une kabbale des métaphores. Il prend des expressions toutes faites : proverbes, locutions usuelles, images empruntées au parler populaire, et il en fait l’étude ésotérique, tantôt en les prenant au pied de la lettre, tantôt en poussant, au contraire, dans le symbolisme. Un exemple ultra-simple, presque bête, mais qui éclaire le procédé : « mettre du plomb dans la tête à quelqu’un » signifie, on le sait, faire de lui un homme sérieux, rangé, raisonnable. Symboliquement, cela veut dire aussi lui envoyer une balle dans la cervelle…

Notre auteur, qui est fort ingénieux, obtient de cette façon des résultats grandioses. Notons que cette démarche est aussi celle de Freud lorsqu’il interprète les rêves, les mots d’esprit, les textes littéraires et même la Bible ! Au moins dans ses moyens, la psychanalyse peut être considérée, elle aussi, comme une gnose ou une kabbale des métaphores.

Caïn Marchenoir, le héros du Désespéré, se découvre, lui aussi, une vocation de kabbaliste. Mais il ne travaille pas, lui, sur les lettres, ni sur les mots, ni sur les métaphores : il travaille sur l’Histoire. Pour lui, les événements historiques doivent être interprétés comme des paraboles, comme des signes et des messages, de même que les théologiens présentent le sacrifice d’Isaac ou le séjour de Jonas dans le poisson comme des figures de la Passion du Christ ou de son séjour dans le tombeau.

Personne, bien sûr, n’est obligé d’y croire. Avec de telles méthodes on n’obtient que les messages qu’on désire obtenir et l’on ne prouve que ce qu’on voulait prouver. Seules se vérifient, et pour cause, les prophéties faites après coup, et toute tentative de prospection sombre dans le ridicule. Consolons-nous : c’est aussi vrai pour le marxisme !

Et pourtant tout cela nous accroche, nous excite, nous intéresse… De tels jeux sont parfaitement vains, mais ils restent valables, du moins, en tant que jeux, par lesquels l’homme, animal créateur de symboles, projette sur le monde ses structures mentales, ses exigences rationnelles, son besoin d’assimiler, de systématiser, de donner à cet univers une apparence de raison. La science elle-même, la vraie, a d’abord été une kabbale. Quand un savant émet une hypothèse ou échafaude une théorie, il se conduit comme un occultiste. C’est seulement après, quand il les vérifie, les discute ou les démolit, qu’il fait œuvre scientifique.

Ennemis et faux amis des juifs

Et l’antisémitisme ?

Essayons, pour une fois, de regarder les choses en face. Céline est antisémite. Peut-être pas tout à fait autant que Moïse, mais il l’est, c’est incontestable. S’il parle peu des juifs dans ses romans, il leur consacre en grande partie ses trois livres-pamphlets dont le premier au moins, Bagatelles pour un massacre, est un authentique chef-d’œuvre.

Qu’y a-t-il dans Bagatelles ?

Il y a d’abord d’admirables tableaux de l’Union prétendue soviétique. Il y a d’excellents chapitres de critique littéraire, des pages sur la danse, des livrets de ballets. Il y a une dénonciation, plus que jamais d’actualité, de l’avilissement culturel de la France, par la démocratisation forcenée, par la commercialisation cynique des arts, des lettres, du spectacle. Il y a même une prophétie du règne des « idoles », dans le sens que l’on donne aujourd’hui à ce mot : vedettes-bidon, cabotins faussement populaires, soutenus par une publicité omniprésente et matraqueuse.

La partie anti-juive, violente, brillante, extrêmement drôle, ne constitue nullement un appel au meurtre. Elle appartient, très banalement, à ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature anticolonialiste. C’est que les motifs de Céline n’ont rien à voir avec l’antisémitisme chrétien traditionnel. Peu lui chaut de savoir si les Juifs ont eu tort ou raison de condamner le Christ comme faux Messie, blasphémateur ou hérétique. Ses motifs, ou plutôt son motif unique, c’est un refus horrifié de la croisade antifasciste, de cette guerre civile européenne qu’on est en train de nous préparer sous couleur de Front populaire, avec tout le camouflage d’optimisme et de progressisme bêtifiant que l’on retrouve dans les films français des années trente. Cette guerre, prophétise-t-il, ne sera qu’une guerre juive, faite pour le seul profit des juifs et des staliniens. Nous autres, indigènes d’Europe, nous n’avons rien à y gagner, et tout à y perdre.

Il faut, naturellement, se souvenir qu’Hitler a sa part de responsabilité dans le suicide de l’Europe… Cela dit, l’analyse de Céline est parfaitement juste, et ses prédictions les plus sinistres se sont pleinement vérifiées. C’est bien l’Europe entière, France, Angleterre et Russie comprises, qui est la vraie, la seule vaincue de cette prétendue victoire des démocraties. On peut même se demander si les juifs européens, en dépit de leur basse propagande, sont tellement satisfaits du résultat final…

Léon Bloy, lui aussi, est antisémite. Mais son antisémitisme n’est pas de gauche, comme celui de Céline ; il est de droite au contraire, c’est-à-dire chrétien, conservateur, et donc beaucoup plus modéré. Certes on y retrouve, en filigrane, la vieille haine moyenâgeuse et populaire contre les manieurs d’argent, mais tout cela est transcendé par une vue de l’histoire qui, elle, est fondamentalement catholique.

Que dit-il, en effet, dans Le Salut par les Juifs ?

Il dit à peu près ceci : vous prétendez, M. Drumont, que les juifs sont des ceci, des cela, etc., et qu’il nous faut, en conséquence, lutter contre eux de toutes nos forces. Eh bien vous avez tort ! Les juifs sont bien des ceci, des cela, etc., mais je vous dis que, pour cette raison même, il nous faut les soigner, les couver, les dorloter, les chouchouter ! Car ils sont les témoins de l’Ancienne Alliance, ils font partie du Plan divin pour le salut des hommes, et la fin du monde commencera le jour où ils se convertiront.

Singulière façon, n’est-ce pas, de défendre les gens ! Mais, avant d’en rire, rappelons-nous La Question juive, de Karl Marx, et comment le futur auteur du Capital répond, d’une façon rigoureusement parallèle, à je ne sais quel théoricien socialiste, et donc antisémite, de l’époque :

— Vous dites, Monsieur Machin, que les juifs sont des ceci, des cela, etc. Et moi je vous dis : c’est vrai, les juifs sont des ceci, des cela et tout le reste… Seulement n’oubliez pas que le capitalisme n’est pas autre chose que la judaïsation de l’Europe. En détruisant le capitalisme privé, nous libérerons, non seulement les salariés du salariat, mais aussi les juifs de leur juiverie…

Bien sûr, là comme partout, Karl Marx se fiche, une fois de plus, le doigt dans l’œil… Mais n’est-il pas divertissant de le voir porter de l’eau au moulin de Maurras et d’Hitler, en assimilant tranquillement capitalisme et judaïsme ?

Un autre exemple de cadeau empoisonné, c’est l’opuscule de Freud intitulé Moïse et le monothéisme. Cet ouvrage, conçu et rédigé à l’époque de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, se veut, se présente, s’annonce comme une machine de guerre antichrétienne :

— Ah ! Ces salauds de chrétiens nous ont laissés bouffer par Hitler ! Eh bien, vous allez voir ce que je vais leur mettre ! Quand j’ai commencé ce livre, j’avais plutôt envie de les ménager, croyant qu’ils prendraient notre défense… Mais maintenant, plus de cadeaux !

Et là-dessus Siegmund Freud nous démontre… que les Hébreux ont assassiné Moïse, mais que leurs descendants ont refoulé le souvenir de ce crime. En conséquence ils traînent depuis un éternel complexe de culpabilité… Autrement dit, le canon juif de l’Ancien Testament est une œuvre de mauvaise foi, et le judaïsme n’est pas autre chose qu’une névrose œdipienne collective. Ajoutons, pendant que nous y sommes, que Moïse et le monothéisme est le plus bel acte manqué de la littérature mondiale !

Baroque, autobiographie, délire

Après les différences, voyons les ressemblances.

Elles crèvent les yeux. Malgré leurs divergences d’opinions, Céline et Léon Bloy sont frères, et d’abord par le style. Dans une interview célèbre, Céline décèle deux courants dans la littérature française : celui d’Amyot, de Racine, de Voltaire, bref, le courant classique ; et puis celui de Rabelais, de Saint-Simon le mémorialiste et de Céline lui-même. Malheureusement la France a choisi le premier…

Laissons de côté la question de savoir si la France a eu tort de produire un Racine, mais reconnaissons qu’il y a en effet une famille d’écrivains qui mettent la richesse verbale et l’intensité de l’expression très au-dessus de la mesure, de la raison, de l’élégance… Ils composent à la diable, rédigent comme ça vient, n’ont aucun sens du ridicule. En revanche ils ont des qualités bien à eux : foisonnement du vocabulaire, profusion des images, violence du ton, imagination débridée, goût du grotesque et du précieux, du comique et de l’horreur. C’est la famille de Shakespeare, d’Hoffmann, de Gogol, d’Edgar Poe, de Melville, de Dickens. Mais c’est également celle d’Agrippa d’Aubigné, de Corneille, de Scarron, de Diderot, de Balzac, de Barbey, de Zola, de Bloy et avant tout de Victor Hugo ! Tout compte fait, même dans ce domaine, la France n’est pas mal partagée !

Léon Bloy, comme Céline, s’est fait une réputation sur l’outrance de son langage et la brutalité de ses propos. Mais ce qui frappe le plus, à la lecture, c’est leur largeur d’esprit dans le choix du vocabulaire. Tout mot, c’est à la lettre, leur est bon, pourvu qu’il peigne, qu’il frappe, qu’il émeuve. Ils n’hésitent pas à mélanger, jusque dans la même phrase, l’argot et le précieux, l’académique et le macaronique, le poétique et le vulgaire. Cela fait d’eux des auteurs difficiles à lire pour les étrangers. Mais tel est leur sens du langage que le Parisien moyen, même dénué de culture littéraire, s’y sent immédiatement chez lui. De sorte que ces deux écrivains, avec raison réputés ardus, n’en sont pas moins populaires pour autant.

Si nous passons de la forme au fond, nous leur trouvons encore un caractère commun : bien que n’étant, ni l’un ni l’autre, des auteurs d’imagination, ce ne sont pas des réalistes non plus. Comme les naturalistes, auxquels ils doivent beaucoup, ils partent de l’observation de la vie réelle, quotidienne, monstrueuse ou médiocre. Mais cette réalité, ils l’amplifient, la gonflent, la transmutent, ils y projettent leurs désirs, leurs phobies et leurs rêves. Le résultat final est beaucoup plus proche de Hugo que des frères Goncourt : c’est du fantastique onirique, du délire contrôlé.

Pour Céline, c’est évident. À part le Roi Krogold, malheureusement perdu, chacun de ses grands livres est une tranche d’autobiographie, qu’il commence un peu n’importe où et qu’il finit quand ça lui chante. Mais à chaque pas il extrapole, il surabonde, pousse à l’absurde. Le « passage » de Mort à crédit rappelle plus d’une fois celui de Thérèse Raquin, qui est le meilleur roman de jeunesse de Zola. Mais les scènes qui s’y passent font souvent penser au dessin animé… De même la gare de Sigmaringen, telle qu’elle nous apparaît, grandiose, frénétique, ithyphallique, dans D’un château l’autre, est une fantasmagorie pure et simple. Céline, c’est visible, en a fait un symbole, il a voulu y concentrer toute la débâcle allemande… Les témoins oculaires sont tous d’accord pour certifier que la vraie gare était on ne peut plus calme, paisible et provinciale… Mais c’est la gare de Céline qui passera à la postérité : on ne la discute pas, de même qu’on ne discute pas la Carthage de Flaubert ou le Paris du XVe siècle, vu par Victor Hugo !

Ce n’est évidemment pas par hasard si Mort à crédit et D’un château l’autre commencent tous deux par un prologue « contemporain », lequel débouche sur une grande scène de rêve éveillé, après quoi le récit proprement dit intervient comme un flash-back, une plongée dans l’inconscient. Notons que dans les deux cas nous trouvons un symbole commun : le bateau des morts. De la même façon, Guignol’s band, dont l’action se passe à Londres pendant la Première Guerre mondiale, commence par une description quasi surréaliste du bombardement d’Orléans en 1940…

Si maintenant nous passons à l’œuvre de Léon Bloy, nous nous apercevons qu’elle se compose, dans sa majeure partie, de livres qui échappent à toute espèce de classification littéraire. Ils tiennent tous, en proportions variables, du journal intime, de l’essai, du récit, de la campagne de presse, de la prédication et de la polémique.

Quatre seulement peuvent se classer dans des genres narratifs. Ce sont La Femme pauvre et Le Désespéré, romans ; Sueur de sang et Histoires désobligeantes, recueils de nouvelles. Sueur de sang se compose de choses vues, ou d’anecdotes entendues, au cours de la guerre de 1870. Plus violentes, plus haineuses que celles de Maupassant sur la même période, ces nouvelles prennent plus d’une fois un aspect de phantasmes névrotiques, de visions de cauchemar. On pense, en les lisant, aux admirables récits d’Ambrose Bierce sur la guerre de Sécession.

Plus originales encore sont les Histoires désobligeantes. Là aussi, en y regardant de près, nous discernons très vite des souvenirs personnels, des anecdotes vécues ou rapportées. Mais tout cela est repensé, élaboré, puis transformé, presque toujours, en parabole. Détail symptomatique : chaque récit commence par une introduction à caractère d’essai qui constitue souvent, à elle seule, près de la moitié du texte !

Quant aux deux romans, ce sont bel et bien des souvenirs romancés, entrelardés de pages de théorie, de vaticination et d’engueulade. On y sent une forte influence du naturalisme — celui d’Huysmans plutôt que celui de Zola —, mais également une influence non moindre du roman romantique et du feuilleton populiste, en particulier dans Le Désespéré, chef-d’œuvre de l’écrivain, livre-clé où il a tout mis, et montré tout ce qu’il savait faire.

Le sujet de ce roman, c’est l’agonie, non pas morale à proprement parler, mais affective et matérielle, d’un auteur maudit, Caïn Marchenoir, qui meurt à la fin, de misère. Avant de mourir, cependant, il tire du ruisseau une « pauvre fille », comme on disait alors : prostituée dans la dèche et proche du suicide, qu’il convertit au catholicisme — à son catholicisme — et avec laquelle il cohabite. Il n’est, bien sûr, pas question de relations sexuelles entre eux, mais la femme s’aperçoit un jour, avec horreur, que l’écrivain, sans se l’avouer, est en train de tomber amoureux d’elle. Comme elle ne veut, ni l’abandonner, ni devenir pour lui une occasion de chute, elle se fait raser la tête et arracher toutes les dents, telle la Fantine des Misérables, mais pour un tout autre motif : dégoûter physiquement l’homme qu’elle aime.

Cela pourrait être ridicule, écrit par un autre. Sous la plume de Léon Bloy, c’est proprement terrifiant !

Tout le reste du livre concerne les relations de Marchenoir avec le monde littéraire, ce qui nous vaut, sous des pseudonymes transparents, quelques portraits au vitriol de journalistes et d’écrivains de l’époque, dont certains sont encore connus, parfois même justement célèbres : Paul Bourget, Jean Richepin, Catulle Mendès, mais aussi Maupassant et Daudet. Vers le milieu du volume, nous assistons à une réception littéraire chez Catulle Mendès. Celui-ci, tout juif qu’il est, n’en éprouve pas moins une franche admiration pour Bloy/Marchenoir et entreprend de lui remettre, comme on dit, le pied à l’étrier. Il l’invite donc à rencontrer chez lui des confrères, tout en le suppliant de ne pas assassiner sa chance en engueulant tout le monde… Le résultat, on le prévoit sans peine : l’auteur maudit se retient méritoirement, ronge son frein pendant une heure ou deux, puis il éclate enfin, avec un mélange de violence et de jubilation parfaitement délectable pour le lecteur. Mais, ce faisant, il signe son arrêt de mort, car il commet le péché sans pardon, le Crime contre l’Esprit du monde parisien : pour employer des lieux communs modernes, dont l’exégèse reste encore à faire, il crache dans la soupe, il ne renvoie pas l’ascenseur… Il crèvera donc de faim, condamné sans rémission par la rancune et le silence des uns, et l’ignorance de tous les autres.

C’est alors, vers la fin du volume, qu’intervient un des plus beaux morceaux de prose de toute la littérature française : le Stabat des désespérés. Léon Bloy nous apparaît ici, non plus comme romancier ni même comme polémiste, mais comme voyant, comme prophète. Il adjure, injurie, vaticine et maudit sur un ton qui est à la fois celui d’Ézéchiel, d’Avvakoum et de Swift. Il condamne, il vomit, il incinère ce monde, dans le sens le plus précis du mot : il le voue aux représailles célestes et appelle sur lui le feu de Sodome. Là encore on repense à Bagatelles pour un massacre, à ce curieux mélange d’esprit conservateur et de révolte anarchisante que ces deux génies ont en commun. Si Bloy n’était pas catholique, on sent très bien qu’il casserait la baraque. Et ainsi ferait Céline, s’il était plus naïf. Ces deux réactionnaires sont, en un certain sens, les deux plus grands contestataires de leur temps. Ce qui les retient, l’un comme l’autre, de poser des bombes, c’est leur lucidité, aussi cruelle que juste, en ce qui concerne la perfectibilité de l’homme. Ils savent tous les deux, l’un parce qu’il est médecin et l’autre parce qu’il est catholique, que les révolutions ne peuvent en aucun cas améliorer le sort des peuples, qu’elles ne servent qu’à remuer la merde, et qu’à multiplier les souffrances inutiles.

Sujets de devoirs :

  • En vous inspirant du portrait d’Albert Wolff, dans Le Désespéré, faites le « profil » d’un journaliste contemporain de votre choix.
  • Imaginez et décrivez un cocktail d’écrivains contemporains, vu par Léon Bloy.
  • En vous inspirant de la célèbre page sur l’incendie du Bazar de la Charité, commentez une catastrophe ou un cataclysme contemporain.
  • Si, comme le pense Caïn Marchenoir, les événements historiques sont des messages et doivent être interprétés comme des paraboles, comment faut-il comprendre Hitler ? Staline ? Mao-Tse-Tung ? l’État d’Israël ?
  • Faites l’exégèse d’un lieu commun de votre choix, parmi les suivants : « Ça ne mange pas de pain » ; « Va te faire voir » ; « Tu as le bonjour d’Alfred » ; « Laissez pisser le mérinos ».
  • Lettre de Caïn Marchenoir demandant une aide financière à Gilbert Cesbron, à Jean-Paul Sartre, à Françoise Sagan, à Michel de Saint-Pierre, à Brigitte Bardot. Seconde lettre du même aux mêmes destinataires, après leur refus.
  • Imaginez une kabbale des dessins, des gestes, des charades.
  • Dialogue des morts entre Céline et Léon Bloy.


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