Extrait de Socialisme Fasciste, Janvier 1934
Une idée s’impose peu à peu au songeur, c’est que la France n’a pas plus de dispositions que les autres peuples pour un régime dictatorial, et même moins.
Cette idée peut paraître paradoxale. En effet, depuis 1789, la figure de la France a semblé se confondre bien souvent avec celle d’un régime d’autorité violente et personnelle. Il y a eu d’abord le Comité du Salut Public, incarné tour à tour dans Danton et dans Robespierre.
Puis il y a eu le Directoire qui a sans cesse employé la force et où Barras, puis Fouché ont dominé. Ensuite il y a eu Napoléon. Cela fait vingt ans et plus de violence autoritaire, de 1792 à 1815. Plus tard, il y a eu Napoléon III, de 1850 à 1870. Encore vingt ans.
Que puis-je dire contre l’évidence de ces quarante ans ? Je puis produire deux remarques importantes. En premier lieu, l’Angleterre a connu aussi de longs moments dans son histoire où elle a dû passer par la nécessité dictatoriale. D’abord elle a eu sa période de monarchie absolue au XVIe et au XVIIe siècles. Ensuite, il est vrai que l’autorité de Cromwell ne s’est exercée que peu de temps et qu’il n’a été tout à fait le maître que pendant trois ans (1654-1657). Mais il y a eu Marlborough indéracinable dans les premières années du XVIIIe siècle, Walpole immuable de 1712 à 1742, Pitt. Il a fallu de ces dictateurs constitutionnels un peu dans la manière romaine pour mener la lutte contre la France.
Au vrai, chaque peuple en Europe a connu tour à tour son siècle de révolutions et donc de dictatures.
Alors que la période de liquidation de la monarchie absolue s’est allongée pour l’Angleterre de 1640 jusque vers la fin du XVIIIe siècle, celle de la France s’est placée de 1789 à 1870 et pour la Russie, l’Italie et l’Allemagne, elle se continue encore maintenant. Pendant cette même période les caractères particuliers des peuples se confondent devant les mêmes nécessités.
Il n’y a donc pas à retenir pour la France un trait que seule notre ignorance pourrait croire spécifique.
Mais il y a plus, on peut soutenir que, dans l’ensemble de son histoire, la France a montré moins de disposition que la plupart des peuples à produire des tyrans. Si Robespierre a sombré le 9 Thermidor, c’est qu’il n’a pas voulu consommer sa dictature. Et voyez sous l’Ancien Régime : on ne peut guère citer que Richelieu qui ait exercé un long pouvoir personnel (pendant quinze à vingt ans), et qui fut un pur Français. Et encore M. Batiffol nous explique-t-il qu’il pliait devant son roi.
Alors que les ministres dévorateurs de pouvoir sont nombreux sous les Tudors et les Stuarts (Wolsey, Thomas Cromwell, Bacon, Shaftesbury) bien plus entreprenants que Fleury.
Si j’en avais les moyens, je me lancerais volontiers dans une hypothèse historique. Je m’essaierais à démontrer que les dictatures ont été en France d’importation étrangère. Il faudrait remonter assez haut et montrer une influence qui s’infiltre avec les reines italiennes et leurs entourages. Les Italiens sont venus en France même ajuster les ressorts machiavéliques de la politique autoritaire. Catherine et Marie de Médicis, Mazarin.
Et ainsi l’un de nos rois a pu devenir une espèce de dictateur. L’absolutisme de Louis XIV est un fait européen beaucoup plus que français. Louis XIV appartenait à l’internationale monarchiste, qui a pesé sur l’Europe depuis la fin du XVe siècle jusqu’en 1918 ; il puisait ses principes à Madrid, à Florence, à Vienne dans la tradition des cours, autant et plus qu’en France où régnèrent longtemps avec quelque modération ses indirects ancêtres capétiens.
Des Bonaparte je ne dirai pas qu’ils étaient italiens, (surtout pas Napoléon III, probablement fils illégitime, et tout français), mais corses, c’est-à-dire qu’ils venaient d’une contrée encore moyenâgeuse. Il ne fallait pas moins au Corse que sa sauvagerie pour se risquer sous le regard des Français dans le ridicule de l’énorme. On pourrait parler aussi du personnalisme de Gambetta, fils d’un Génois.
Personnalités italiennes ou corses, tradition italienne, espagnole de monarchie absolue, on peut reporter à ces deux causes la plupart des cas d’autorité extraordinaire en France ; on est donc en droit de conclure que la France par elle-même a peu de dispositions à produire des dictateurs. Et pourquoi cela ? Parce que le climat physique et moral de la France se prête peu à l’éclosion de personnalités uniquement passionnées de domination.
Ce que nous remarquons ici dans le domaine politique, nous le retrouverions dans les autres domaines. Un foisonnement perpétuel de très grands talents, plutôt que le jaillissement discontinu du rare génie.
En tous cas si la France se mettait maintenant en quête d’un dictateur, elle le ferait bien tard. Car avez-vous songé que la mode des dictateurs va bientôt passer en Europe. Pour moi, je crois que cet engouement pour un remède de cheval ne résistera pas à la mort du premier de ceux que nous voyons gouverner aujourd’hui.
Avez-vous songé au grand coup sur les cervelles, le jour où l’un de nos grands hommes décampera ? Ce jour-là l’Europe du XXe siècle commencera de méditer sur les inconvénients de la dictature, comme a déjà eu l’occasion de faire l’Europe du XIXe siècle après Waterloo et après Sedan. Et un dictateur qui meurt dans son lit laisse un aussi grand vide qu’un dictateur battu.
Quand Mussolini ou Hitler, ou Pilsudski, ou Staline mourra, des événements se produiront qui montreront aux Européens l’inconvénient capital de la dictature, qui est qu’elle finit un jour. Alors, se grattant l’oreille devant un fauteuil vide, un téléphone décroché, de grands peuples concevront qu’un dictateur organise un État à sa mesure, qu’il construit la machine en vue du rendement intense qu’elle peut produire sous une direction géniale. Mais le jour où le génie n’est plus là, il ne reste que la machine. Le plus souvent on ne trouve pas de remplaçant au sublime mécanicien ; il y a dix candidats médiocres qui se battent et qu’il faut éconduire.
Il faut ensuite beaucoup de temps pour réduire les rouages à la moyenne des gouvernants qu’apporte l’ordinaire des saisons. Juste au moment où les Français partiront à la recherche d’un dictateur, ils verront les Russes et les Italiens revenir à l’art de s’en passer.
C’est difficile, notre histoire en témoigne. La nostalgie de l’exceptionnel chez les hommes d’État est pour un peuple une longue maladie. Je ne sais pas si vous avez remarqué un des résultats importants de la guerre de 1914 : la France y a enfin oublié Napoléon. Il a fallu une grande époque pour faire oublier une autre grande époque et beaucoup de héros pour faire oublier un héros. D’ailleurs, vers 1914, la France achevait de digérer le beau monstre. Digestion difficile. Il a fallu un siècle à la France pour s’adapter tant bien que mal à l’appareil tortionnaire que le dictateur, en partant, lui avait laissé sur les reins. Et l’assouplir un peu. Et retrouver les usages d’une liberté décente, humaine, française sous le cadre écrasant qu’un Corse romantique et ivre de faux classicisme avait fixé à coups de décrets. On peut même dire que la libération du cadre napoléonien n’est pas finie et que cette libération sera un des mobiles essentiels de la prochaine révolution française.
Il me semble impossible que, dans trois ou quatre grands pays, des dictateurs vivent en même temps pendant plus d’une vingtaine d’années. Certes Staline, Mussolini et Hitler sont jeunes. Mais s’ils vivent vieux, ils ne pourront pas alors maintenir leurs pays dans l’état de tension où ils se trouvent depuis si longtemps.
Les mêmes raisons qui nécessitent une dictature, en s’atténuant, rendent difficile, sinon impossible, son maintien. Une dictature est toujours la conséquence d’une révolution : on n’a pas tellement besoin d’un grand chef pour commencer une révolution que pour en fixer les résultats. Dès qu’ils commencent à s’implanter solidement, on n’a plus besoin du dictateur. Au contraire, il devient gênant car il empêche la vie de reprendre de la souplesse. Mussolini ou Staline peuvent mourir, l’essentiel du régime qu’ils ont établi leur survivra, (si j’analyse sévèrement l’idée de dictature, ne croyez pas pour cela que je sois anti-fasciste), mais selon un tout autre rythme. Or, leur présence trop prolongée empêcherait l’établissement de ce nouveau rythme.
Si une guerre européenne n’éclate pas, il faudra que ces dictateurs reviennent d’eux-mêmes à un régime plus modéré. Mais il est difficile de sortir de l’absolutisme. En témoignent les affres de Cromwell qui, dit-on, regrettait d’être dictateur, et à peine avait-il chassé un parlement, ne rêvait que d’en rappeler un autre ; quitte, l’ayant fait, à se ruer avec ses grandes bottes dès la première chamaillerie.
C’est une des raisons pour lesquelles on peut être inquiet en Europe. L’Europe, si la toujours présente et bénéfique mort ne l’aide pas, trouvera plus de difficultés à se débarrasser de ses dictateurs qu’elle n’en aura trouvé à les accepter.
Rousseau, si raisonnable contrairement à ce qu’on croit, l’a fort bien dit dans son Contrat Social :
« Le législateur (il appelle « législateurs » les solitaires qui sont appelés de loin en loin à refondre la matière sociale et politique ; ailleurs, il les appelle les « pères des nations ») est à tous égards un homme extraordinaire dans l’État. S’il doit l’être par son génie, il ne l’est pas moins par son emploi… Cet emploi, qui constitue la république, n’entre point dans sa constitution ; c’est une fonction particulière et supérieure qui n’a rien de commun avec l’empire humain ; car celui qui commande aux lois ne doit pas commander aux hommes, autrement ces lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n’altérassent la sainteté de ses ouvrages. »
Il vaut mieux pour tout le monde que les « pères des nations » meurent jeunes — enfin, assez jeunes.


