ALPHONSE PIFFAULT – La femme de foyer : Éducation ménagère des jeunes filles, 1908
CHAPITRE PREMIER – INTRODUCTION
Rôle de la femme dans la société moderne. Les revendications féminines. L’évolution du travail féminin. La femme et les occupations ménagères. L’évolution du foyer domestique.
La condition de la femme a profondément évolué au cours des siècles, dans les diverses sociétés civilisées. Ce qui frappe dans cette évolution, c’est, à la fois, une différenciation croissante des sexes, se manifestant dans les mœurs, les caractères et l’aspect physique, et une tendance de plus en plus marquée à l’égalité des droits. On ne peut assurer que la différenciation dans le travail et l’égalité morale ont marché de pair. À notre époque même, il n’y a pas égalité dans la diversité. Et les lois n’accordent encore à la femme ni toute l’indépendance ni toutes les garanties de dignité qu’elle revendique. Bien que les femmes souffrent d’inégalités choquantes, il s’en faut que leur rôle soit de peu d’importance. Même dans la plus grande dépendance, les femmes ont, sur la société, une influence marquée. Sans doute, ce serait une exagération d’admettre avec Aimé Martin que la cité est soumise à leur seule action. Ce serait encore exagérer que d’affirmer avec l’abbé de Saint-Pierre « qu’elles font et défont les nations ». Mais il est exact de dire avec Sheridan « qu’elles nous gouvernent ».
En tant que mère, l’action de la femme est prépondérante. Si l’enfant doit à son père certains penchants héréditaires, il tient davantage de sa mère. Car l’action de la mère sur la constitution physique de l’enfant s’exerce directement ; elle est à peu près exclusive pendant la vie intra-utérine et durant l’allaitement. D’autre part, la mère joue un rôle capital dans l’éducation initiale qui fait éclore et développe dans le jeune être les premières dispositions intellectuelles et morales. Et ces dispositions sont l’origine des défauts ou des qualités dont il récolte les fruits, amers ou doux, dans l’âge mûr. Cette double action de la mère n’est pas limitée aux premières années. Elle se continue avec une puissance appréciable jusqu’au-delà de l’adolescence. Il apparaît ainsi que l’action des femmes sur les générations montantes est de la plus haute importance et parfois décisive.
La vie privée tout entière est également soumise à l’influence des femmes. Dans la famille française, où l’homme vit peu chez lui, c’est la femme qui exerce la plus grande part d’autorité. L’homme se repose sur elle du soin de conduire la maison. Il abdique entre ses mains. Elle a acquis ainsi, par une longue hérédité, le sens de l’ordre, et elle se montre assez souvent propre à l’administration domestique. Or cette administration est une tâche délicate. Il faut chaque jour lutter contre les difficultés croissantes de la vie, assurer à tous les membres de la famille la nourriture et le vêtement, s’occuper des soins du ménage, penser à l’avenir et prélever sur des ressources parfois insuffisantes les moyens de faire face à l’imprévu redoutable. De la femme dépend en grande partie la prospérité de la famille.
D’elle dépend souvent aussi la dignité morale du mari. Car il est difficile à un homme de faire preuve de caractère, si sa femme en est elle-même dépourvue ; de désintéressement et d’attachement au devoir, si sa femme ne le soutient de ses encouragements et de son exemple. Qui ne connaît des maris que des femmes sans mœurs ou pleines de vanité ont conduits à la ruine, au déshonneur ! Mais aussi combien, dans les heures de crise, se sont sentis soutenus par leurs femmes et ont puisé dans ce sentiment la force morale nécessaire pour affronter et vaincre les plus graves difficultés ! Et parmi les grands esprits et les hommes d’action dont s’honore l’humanité, n’en pourrait-on citer qui ont dû à leurs inspiratrices le meilleur de leur génie ?
Cette influence est aussi sensible dans la vie publique. L’amour et le respect des femmes, le désir de leur plaire, le souci de leur jugement, la crainte de leur mépris, constituent pour l’homme un mobile puissant de la conduite. « S’il était avéré un seul jour, disait Edgar Quinet, que les Françaises préfèrent la force de l’âme aux capitulations quotidiennes, l’être au paraître, le caractère au petit savoir-faire, le courage à la défaillance, la vie de l’esprit à la routine, la noblesse du cœur à l’art de parvenir, la sincérité à la rouerie… les hommes se rangeraient bien vite de ce côté. Les femmes concourent avec les hommes à enfanter les sociétés. Elles portent dans leur giron, non pas seulement les enfants, mais les peuples. »
Dans notre société démocratique, les femmes ne sont pas encore citoyennes. Mais, selon le mot de Mme de Rémusat, elles sont épouses et mères de citoyens. Elles sont comme ces religieux qui, ayant renoncé à toute influence immédiate sur les affaires, n’y peuvent prendre part qu’en obtenant de l’empire sur ceux qui les conduisent. Pour s’exercer discrètement et dans l’ombre, cet empire n’en est pas moins réel. On pourrait même assurer qu’il est d’autant plus fort qu’il se fait moins apparent. Si les femmes ne tiennent pas les cartes, elles inspirent les joueurs, souvent à leur insu. Et Mme de Rémusat ne faisait aucune difficulté à reconnaître qu’à certaines époques, par l’influence des femmes, les affaires politiques ont été traitées comme des affaires de ménage.
L’action des femmes, importante dans la vie normale d’une nation, ne l’est pas moins lorsque la paix est troublée par de graves bouleversements. Les grèves, dont la répercussion sur le foyer domestique est souvent si douloureuse ; les profonds changements politiques, dont les femmes sont des témoins parfois actifs et passionnés ; les troubles civils, qui peuvent mettre aux prises les membres d’une même famille ; la guerre, qui enlève à l’épouse son mari, à la mère ses fils ; l’invasion, dont aucun pays n’est préservé, sont encore des événements de notre temps et où le rôle des femmes peut être grand jusqu’au sublime.
Ainsi, mères, éducatrices, ménagères, inspiratrices, conseillères, juges de la conduite, par leur mission au foyer, les femmes exercent une action sociale considérable.


