Des anciennes fêtes solaires à la résonance morphique, Rupert Sheldrake (L’Âme de la nature, 1991) explore les liens invisibles qui unissent les hommes, la nature et leurs traditions.
Fêtes saisonnières
Les fêtes saisonnières qu’on rencontre dans toutes les sociétés du monde sont les manifestations les plus évidentes du lien entre les communautés humaines, d’une part, la terre et les cieux, de l’autre. Ces fêtes sont en relation avec les cycles du soleil, de la végétation et de la vie animale. Même l’existence des citadins modernes est ordonnée en cycles annuels par les principales fêtes religieuses.
Pour les pasteurs, les chasseurs et les fermiers, l’organisation annuelle de l’activité humaine est profondément liée aux saisons, aux transhumances des animaux et à la croissance des plantes. Celles-ci font partie intégrante des cycles saisonniers de la nature et n’en sont pas séparées. Les fêtes saisonnières expriment sous forme cérémonielle cette participation de tout le groupe social aux rythmes du monde vivant.
Dans l’Europe préchrétienne, les quatre grandes fêtes solaires correspondaient au jour le plus long et au jour le plus court (solstices d’été et d’hiver) et aux dates où le jour et la nuit sont de longueur égale (équinoxes de printemps et d’automne). Ces temps sacrés ont été assimilés par le christianisme : le solstice d’été correspond à la Saint-Jean ; l’équinoxe de printemps à Pâques, fête mobile puisqu’elle dépend à la fois du soleil et de la lune (Pâques tombe le premier dimanche après la pleine lune succédant à l’équinoxe vernal) ; peu après l’équinoxe d’automne vient la fête de saint Michel et de tous les anges ; enfin, le solstice d’hiver correspond à Noël.
Dans le nord de l’Europe et en Amérique du Nord, la fête de Noël a repris nombre d’associations symboliques antiques. La naissance de l’enfant sacré est associée à la renaissance de l’année solaire, les jours commençant à s’allonger. L’érection et la décoration de l’arbre de Noël sont une version contemporaine de la vénération de l’arbre cosmique sacré, source durable de vie et de renouveau. Le père Noël peut, quant à lui, être perçu comme un chaman venu du Nord glacial, en fait de Laponie, le dernier avant-poste du chamanisme en Europe. Il vole dans les airs, tiré par des rennes (Walker (1983), p. 625.).
Entre ces quatre fêtes solaires, on trouvait les quatre fêtes du feu, au début des mois de novembre, février, mai et août. Le Nouvel An celtique se fêtait au début du mois de novembre : c’est le temps où les esprits des morts reviennent, comme l’année ancienne cède la place à la nouvelle. C’est devenu la Toussaint des chrétiens. En Angleterre, l’ancienne coutume consistant à brûler une effigie humaine représentant l’année écoulée (évocation de la tradition du sacrifice humain par le feu) survit dans la fête de Guy Fawkes, célébrée le 5 novembre. Le soir de la fête des morts, les Américains fêtent toujours Halloween, avec des navets et des citrouilles creusés de manière à leur donner l’apparence de crânes ; l’esprit mauvais qui menace de représailles ceux qui ne donneraient pas de cadeaux aux enfants n’est qu’un écho des orgies et renversements d’ordre social qu’on rencontre aux quatre coins du monde lors des changements d’année et qui représentent un bref retour au chaos primordial duquel l’ordre cosmique est ensuite recréé.
La fête du feu au début du mois de février a été christianisée et est devenue la Chandeleur, célébrée le 2 février ; quant à celle du mois d’août, elle a donné la fête de Saint-Pierre-aux-Liens (le 1er août), au cours de laquelle sont bénies les premières moissons. Mais le 1er mai demeure la fête de la déesse païenne de la fertilité, Maïa, qui a donné son nom au mois. En Angleterre, au XVIe siècle, ces fêtes scandalisèrent les puritains, qui entreprirent de les supprimer :
Tous les garçons et toutes les filles, les vieillards et les vieilles femmes s’en vont vagabonder pendant la nuit dans les bois, collines et montagnes, où ils passent toute la nuit en agréables amusements ; ils reviennent le matin, apportant avec eux des bouleaux et des branches d’arbre pour en décorer leurs assemblées… Mais le plus beau joyau qu’ils rapportent, c’est leur arbre de mai, qu’ils ramènent chez eux avec grande vénération… Il est recouvert de fleurs et d’herbes, liées avec des ficelles, de haut en bas, et est peint quelquefois de couleurs variées… Autour de l’arbre que l’on dresse ainsi et sur le sommet duquel flottent des mouchoirs et des drapeaux, ils jonchent le sol de paille, enlacent le tronc de rameaux verts, et élèvent tout près des pavillons, des tonnelles et des bouquets d’arbres. Ils se mettent alors à danser, comme faisaient les païens lors de la consécration des idoles dont cette cérémonie est une imitation parfaite, ou plutôt une exacte répétition.
Frazer (1981), p. 301-302.
Les thèmes des grandes fêtes annuelles sont universels : la mort de l’ancien, la naissance du nouveau, la fertilité des humains, des animaux, des plantes et de la terre. Aujourd’hui encore, dans le monde occidental sécularisé, les anciens symboles conservent une partie de leur puissance. À Pâques, les rites commémorant le sacrifice de Jésus sur la croix (arbre), son inhumation et sa résurrection ne sont pas sans évoquer la mort et la résurrection des dieux de la fertilité du monde antique, tels qu’Attis et Osiris, ainsi que les sacrifices annuels de rois sacrés ou d’autres victimes humaines pour assurer la fertilité du sol³ [Note 3 : Crichton (1987).] Sont associés aux fêtes de Pâques d’autres symboles de fertilité : le lièvre, les œufs, les poussins.
Dans l’Occident urbain, industrialisé, ces fêtes saisonnières nous rappellent notre participation communautaire aux cycles de la nature. En entrant dans l’esprit de ces fêtes, nous pouvons rattacher les aspects matériels de notre existence aux aspects sociaux, mythiques et spirituels. Ainsi, le repas de Thanksgiving des Américains n’est pas qu’un festin composé de dinde rôtie, de tarte à la citrouille, etc. ; ce n’est pas qu’une fête sociale où famille et amis se rassemblent ; ce n’est pas qu’un rituel évoquant les pères et mères qui fondèrent le pays ; ce n’est pas qu’une action de grâce (thanksgiving) pour la générosité de la terre et la bonté de Dieu. C’est une combinaison de tous ces éléments ; en outre, sa qualité rituelle, ancrée dans la tradition, relie les Américains actuels à ceux qui ont célébré cette fête avant eux ; elle les aide à définir leur identité en tant qu’Américains.
Rituels et résonance morphique
Toutes les sociétés ont leurs rituels : ceux des fêtes saisonnières ; ceux de la naissance, du mariage et de la mort ; ceux commémorant et reproduisant des événements originaux, lesquels sont chargés d’une force spirituelle, indispensable au groupe social et religieux. Ainsi, la fête juive de la Pâque évoque la nuit terrible où les fils premiers-nés des Égyptiens et de leur bétail furent massacrés : c’est après ce repas que les Juifs commencèrent le voyage qui devait les mener hors d’Égypte et les arracher à l’esclavage. La célébration chrétienne de l’Eucharistie commémore la dernière Cène de Jésus avec ses disciples, autre repas de Pâques. La fête nationale américaine de Thanksgiving évoque le premier repas des Pères et Mères pèlerins après leurs premières récoltes dans le Nouveau Monde.
Une caractéristique générale de tous les rituels est qu’ils sont conservateurs. Pour atteindre leurs buts, ils doivent être pratiqués de la manière correcte et habituelle. Dans la plupart des régions, la langue même du rituel est archaïque, préservant la forme traditionnelle des paroles supposées nécessaires à leur efficacité. La liturgie de l’Église copte recourt à la langue, par ailleurs morte, de l’Égypte ancienne ; les rituels brahmaniques d’Inde sont en sanskrit, etc.
À travers cette participation rituelle, le passé devient présent. Les participants actuels sont liés à tous ceux qui les ont précédés, à leurs ancêtres et jusqu’au moment créateur primordial que commémore le rituel. Dans le christianisme, par exemple, c’est la base de la doctrine de la Communion des saints. Le temps sacré de la messe est non seulement lié à celui des messes passées et à venir :
Mais encore peut être considéré comme la continuation de toutes les messes qui se sont déroulées depuis le moment où le mystère de la transsubstantiation a été établi pour la première fois jusqu’au moment présent… Ce qui est vrai pour le temps dans la célébration chrétienne l’est également en magie, dans les mythes et dans les légendes. Un rituel ne se contente pas de répéter le rituel qui l’a précédé (lequel est lui-même une répétition d’un archétype), mais il y est lié et le continue, à l’occasion de fêtes fixes ou mobiles.
Mircea Eliade, 1958
Pourquoi les rituels sont-ils aussi conservateurs ? Pourquoi les hommes sont-ils convaincus, dans le monde entier, que les activités rituelles auxquelles ils participent les engagent dans un processus les entraînant hors du temps séculier et ramenant le passé dans le présent ? La notion de résonance morphique suggère une réponse naturelle à ces questions. Les rituels introduisent véritablement le passé dans le présent, par résonance morphique. Les participants actuels au rituel communient effectivement avec ceux du passé. Plus grande sera la similitude entre les expressions présente et passée du rituel, plus forte sera la résonance entre les participants présents et passés.




