ALEXIS CARREL, REFLEXIONS SUR LA CONDUITE DANS LA VIE, 1950
CHAPITRE V – LES RÈGLES DE LA CONDUITE
III
RÈGLES POUR LA CONSERVATION DE LA VIE. — AUGMENTER LA VIE EN SOI-MÊME ET DANS LES AUTRES.
Pour conserver la vie, il ne suffit pas de s’abstenir de la détruire. Il faut aussi la rendre plus large, plus profonde, plus hardie, plus joyeuse. C’est-à-dire augmenter la quantité, l’intensité et la qualité de notre activité corporelle et psychique. Seule, la force permet l’ascension de l’homme. Aux yeux de la nature, elle est la vertu suprême ; la faiblesse, le pire des vices. Le faible est destiné à périr ; car la vie n’aime pas les faibles. La force dont nous avons besoin ne ressemble ni à la force musculaire de l’athlète, ni à la force morale de l’ascète, ni à la force intellectuelle du philosophe et du savant. Elle est à la fois résistance, harmonie et souplesse des muscles, des organes et de l’esprit et aussi capacité de supporter la fatigue, les intempéries, la faim, le manque de sommeil, les chagrins, les soucis. Elle est enfin la volonté d’espérer et d’agir, la solidité d’âme et de corps qui n’admet pas la possibilité de la défaite, la joie qui s’infiltre dans tout notre être.
Comment obtenir cette force ? Le seul moyen est l’effort quotidien, patient, obstiné ; effort inconscient du cœur, des vaisseaux, des glandes endocrines, de tous les systèmes anatomiques ; effort conscient de la volonté, de l’intelligence et des muscles. Il faut apprendre peu à peu, au cours d’exercices répétés chaque jour, à établir l’ordre dans son existence, à se plier à la discipline qu’on s’est imposée, à être maître de soi. Il faut aussi s’entraîner, par des efforts petits et fréquents, à dominer ses émotions, son nervosisme, sa timidité, son orgueil, sa paresse, ses appétits, sa fatigue, sa souffrance. Cet apprentissage est indispensable à tout civilisé. L’erreur fondamentale de la pédagogie moderne a été de l’avoir négligé. Ce n’est que par un tel entraînement de la volonté qu’on devient capable d’augmenter en soi la puissance de vie.
Les règles à suivre sont nombreuses, mais simples. Elles consistent à mener notre existence quotidienne comme la structure de notre corps et de notre esprit demande qu’elle soit menée ; par exemple, à supporter la fatigue, le froid et la chaleur ; à marcher, à courir, à grimper sous le soleil, la pluie, la neige, le vent d’hiver ; à nous soustraire autant que possible au climat artificiel des bureaux, des appartements, des automobiles, de façon à mettre en jeu les mécanismes automatiques de l’adaptation, et à fortifier tous nos organes ; à suivre dans le choix et la quantité de nos aliments les principes modernes de la nutrition ; à dormir ni trop ni trop peu, et dans le silence ; à nous spécialiser dans le travail auquel nous sommes physiquement et mentalement capables de nous adapter, et le mener à bien ; à nous reposer et à nous distraire de telle sorte que le repos et la distraction ne soient pas une fatigue supplémentaire, ou une perte de temps totale ; à éviter l’exhibitionnisme des sports officiels, mais à pratiquer chaque jour des exercices du type de ceux préconisés par Hébert, afin de développer à la fois nos organes, notre squelette et nos muscles ; à accomplir quotidiennement, outre notre travail professionnel, une certaine tâche d’ordre intellectuel, esthétique, moral ou religieux. Ceux qui ont le courage d’ordonner ainsi leur existence en seront récompensés de façon magnifique. La vie se donnera à eux, comme elle s’est donnée aux habitants de la Grèce antique, dans la plénitude de sa force et de sa beauté.
C’est dans ces règles que se trouve notre salut. En effet, l’histoire des animaux et des hommes nous montre que les faibles n’ont aucun droit, pas même le droit de vivre sur la terre de leurs ancêtres. Les habitants de la Normandie, de la Bretagne, de l’Anjou, des provinces les plus belles, les plus riches, et aussi les plus enviées de France, ont permis à la vie de s’affaiblir en eux et dans leurs enfants. Il est urgent qu’ils se régénèrent, sinon l’histoire se répétera une fois de plus. Tôt ou tard, ils seront remplacés par des races biologiquement plus fortes. Et d’autant plus facilement que les techniques modernes permettront la déportation rapide de populations entières loin de chez elles dans des régions que la rigueur du climat et la pauvreté du sol ont rendues libres d’habitants.
La nature n’a aucune pitié pour les alcooliques, les paresseux et les faibles d’esprit. Elle favorise au contraire les individus sobres, alertes, intelligents, enthousiastes. Surtout ceux qui ont l’audace d’oser, qui ont la volonté du succès, qui sont prêts à vivre durement et dangereusement. Quiconque refuse le risque perd sa vie.


