En comparaison d’autrefois, la presse d’opinion est désormais morte et enterrée. Retour sur un passé plein de verve, de vigueur et de superbe.
Par Adrien Brocard, La Nouvelle Revue d’Histoire n°44, 2009
La lecture de la presse du début du XXIe siècle paraît bien fade au regard des audaces des polémistes et pamphlétaires de la Belle Époque et d’avant-guerre. Chez les gens de plume, le conformisme a étouffé la liberté.
Léon Daudet, qui s’y connaissait, disait de la polémique qu’elle était l’« alcool fort du journalisme ». Il faut en parler au passé : notre presse, en fait d’alcool, nous a depuis longtemps habitués à la camomille. En 1983 déjà, dans un numéro consacré au pamphlet du Crapouillot — fondé après la Première Guerre mondiale par un polémiste de talent, Jean Galtier-Boissière —, Jean-Michel Royer et Jean-Claude Simoën dressaient son acte de décès :
« Notre presse d’opinion semble un mort en sursis, écrivaient-ils, la grande presse, les news-magazines et à plus forte raison la radio et la télévision se méfient comme de la peste des expressions trop tranchées, des turbulences de pensées et des truculences de langage qui risqueraient de choquer telle ou telle partie du lectorat ou de l’auditoire. L’écriture est de plus en plus aseptisée, les plumes se trempent de plus en plus dans la poussière et de moins en moins dans le vitriol. L’époque est au bromure et au Valium. »
Un quart de siècle après la publication de ces lignes, le mouvement s’est précipité : la crainte des procès, la soumission à la publicité, par nature consensuelle, et le triomphe du politiquement correct ont achevé de désarmer les audaces des journalistes. Les seules qu’ils se permettent prennent pour cible des adversaires désignés à la vindicte publique, Le Pen hier, Benoît XVI aujourd’hui.
Ce défoulement autorisé et contrôlé s’apparente peut-être au tir au pigeon d’argile mais n’a rien à voir avec l’alcool fort dont parlait Daudet. Incontestablement, la IIIe République fut l’âge d’or des polémistes et des pamphlétaires. Dès les balbutiements du régime, avant même que l’amendement Wallon le porte sur les fonts baptismaux, les polémistes sont présents autour de son berceau, comme les bonnes fées du conte. Jules Vallès, le communard, épingle Thiers, l’accoucheur versaillais de la nouvelle République, en lui reprochant d’en préméditer la fin : « Vautour à tête de perroquet, taupe à lunettes, polichinelle tricolore ! » L’invective fuse, riche et imaginative. Lui aussi favorable à la Commune, Henri Rochefort, le porteur de La Lanterne, complétera le bestiaire en remplaçant la taupe par un « serpent à lunettes ».
À côté ou en face d’eux, en cette deuxième moitié du XIXe siècle, Drumont, Bloy, Zola, Clemenceau mouchent à qui mieux mieux leurs contemporains et s’écharpent les uns les autres à l’occasion. Le catholique Léon Bloy, redoutable imprécateur, fulmine ses anathèmes et poursuit ses victimes jusqu’au-delà de la tombe, comme il le fait dans Le Pal, en 1885, d’Edmond About et de Jules Vallès, ces « détritus de chenapans » dont les récents trépas, espère-t-il, en annoncent d’autres : « Nous allons avoir peut-être un joyeux défilé de cette viande à corbillard, recueillie à croque-mort que veux-tu, dans les porcinières de la grande littérature et dans les aquariums arides du journalisme. »
Au-delà de l’antisémitisme, Drumont annonce d’une plume aux reflets mordorés la fin d’un monde et dénonce pêle-mêle, dans ses œuvres comme dans La Libre Parole, non seulement les Juifs, mais les capitalistes, les conservateurs, les hommes du régime, les concussionnaires et les corrompus, comme Clemenceau ou Charles Floquet, impliqués dans les scandales du Panama, en jouissant d’avance « du châtiment qui va atteindre tous ces hommes qui ont été de si misérables hypocrites et de si effroyables oppresseurs. »
De la plume à l’épée
De telles diatribes peuvent coûter cher à leur auteur. Drumont séjourne en prison ; après la Commune, Rochefort est déporté à Nouméa, tandis que Vallès, condamné à mort, s’exile en Angleterre. À ferrailler de la plume, il arrive que l’on doive aussi ferrailler de l’épée : les duels, à l’époque, ne sont pas rares. Clemenceau, à en croire Déroulède, est trois fois redoutable, par son épée, son pistolet et sa langue. Les deux hommes s’affrontent pourtant sans qu’aucun des deux ne soit blessé : « Je n’ai pas tué M. Clemenceau, mais j’ai tué son pistolet », ironise Déroulède. Le futur « père la Victoire » se bat aussi contre Drumont et, cette fois encore, personne n’est blessé. Le fondateur de La Libre Parole a moins de chance lors de son duel à l’épée avec le directeur du Gaulois, Arthur Meyer. Au mépris de toutes les règles, ce catholique récent, antidreyfusard et royaliste, saisit de la main gauche le fer de son adversaire et de la droite lui transperce la cuisse.
Les journalistes de la génération suivante, Maurras, Daudet, Jaurès, se battent aussi, au moins jusqu’à la Grande Guerre, qui, à force de tuer des hommes, tue aussi le duel. Léon Daudet n’en demeure pas moins le plus brillant spadassin de la plume que l’on ait lu depuis longtemps.
« Une polémique dite courtoise est un duel avec des épées mouchetées, écrit-il. Ni quant aux idées, ni quant aux personnes, une polémique réelle ne saurait être courtoise. […] Suivez en cela l’exemple de notre plus grand polémiste, François Rabelais, qui ne recule jamais devant le vocable approprié. Sa grande leçon, c’est de joindre le comique à l’injure et de ne pas garder toujours le ton grave aux dents serrées, que certains croient une preuve de force et de haute conscience. »
Daumier de l’écriture, Daudet brosse en trois traits le portrait de sa victime. Clemenceau, « une tête de mort sculptée dans un calcul biliaire » ; Blum, le « lévrier hébreu » ; Viviani, « un porteur d’eau endimanché ». Ses plus belles flèches, il les réserve pourtant à l’Aristide, sa tête de Turc favorite :
« Élevé dans un lupanar, entremetteur dès l’adolescence, outrage public à la pudeur vers l’âge adulte, renégat tout le reste du temps, Aristide Briand a une tendance naturelle, innée en quelque sorte, à ne connaître que le droit commun. »
Maurras, qui partage avec Daudet les colonnes de L’Action française, n’est pas un polémiste, mais il quitte parfois la rigueur de l’analyse politique pour donner dans le pamphlet. Il ne cherche aucun effet comique quand il publie, dans L’Action française du 9 juin 1925, la Lettre à Abraham Schrameck, contre le ministre de l’Intérieur, soupçonné de vouloir désarmer les militants royalistes :
« Par la force d’un rôle ingrat, et faute de vous être arrêté à temps, vous êtes ainsi devenu, Monsieur Abraham Schrameck, l’image exacte et pure du Tyran sur lequel les peuples opprimés ont exercé, en tout temps, leur droit, établi et vérifié, à la liberté. […] Et comme voici vos menaces, Monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous répondons que nous vous tuerons comme un chien. »
Les derniers feux d’un genre condamné
Ce texte vaut à son auteur une condamnation à mille francs d’amende et un an de prison avec sursis. Quelques années plus tard, il passera huit mois à la Santé, d’octobre 1936 à juillet 1937, pour avoir appelé à punir les responsables d’éventuelles sanctions appliquées à l’Italie mussolinienne :
« Vous avez quelque part un pistolet automatique, un revolver ou même un couteau de cuisine ? Cette arme, quelle qu’elle soit, devra servir contre les assassins de la paix dont vous avez la liste. »
Maurras lui-même n’est pas épargné par la nouvelle génération de pamphlétaires et de polémistes qui se lèvent. Bernanos, Rebatet lui taillent des croupières avec un bel entrain. Céline, lui, donne volontiers dans l’imprécation, notamment contre les Juifs dans Bagatelles pour un massacre, paru en 1937, et L’École des cadavres, en 1938. Henri Béraud, qui vient de la gauche et reste républicain, trouve au lendemain du 6 février 1934 des accents vengeurs pour fustiger Daladier, le « fusilleur » :
« N’entendez-vous pas, de tous ces logis, de tous ces ateliers, de tous ces hôpitaux, tomber sur vous la colère du peuple ? Sous ces voiles de deuil, derrière ces files de cercueils, ne voyez-vous pas ces yeux chargés de larmes, ces terribles regards ? Ils réclament justice et vengeance. Entre les pavés rougis, des poings sortent de terre. »
En face, chez les « rouges », on donne la réplique avec un bel entrain. En 1924, André Breton salue à sa façon les morts de Pierre Loti, de Barrès et d’Anatole France : « L’idiot, le traître et le policier. » Aragon crache sur la France, appelle les jeunes gens à la désertion et plastronne : « Je n’ai jamais cherché autre chose que le scandale et je l’ai cherché pour lui-même. » Et Maurice Thorez, en 1939, s’en prend à Léon Blum non moins violemment que l’extrême droite :
« La classe ouvrière ne peut manquer de clouer ce monstre moral et politique au pilori d’infamie. Elle ne peut manquer de rejeter avec horreur et dégoût Blum-le-bourgeois, Blum-la-non-intervention, Blum-la-pause, Blum-l’assassin de Clichy, Blum-le-policier, Blum-la-guerre. »
Viennent la défaite et l’Occupation. Les journalistes n’échappent pas à l’atmosphère de guerre civile qui prévaut alors et s’engagent avec la même violence. De part et d’autre, on se voue au poteau avec enthousiasme : Pierre Dac d’un côté de la Manche, Jean Hérold-Paquis de l’autre — ce dernier sera en effet fusillé.
La polémique subsiste encore après-guerre avec Mauriac, Paraz beaucoup plus librement, Jacques Laurent, Jacques Perret, Jean Cau, François Brigneau… Mais ce sont là les derniers feux d’un genre condamné. La confiscation de la plupart des titres de droite à la Libération, la disparition de la controverse, les condamnations qui frappent les journaux au tiroir-caisse, l’affadissement hypocrite des mœurs politiques ont tué le pamphlet. Sans duel.

