Publié en 1851 dans Parerga und Paralipomena, Sur la Religion est l’un des textes les plus incisifs d’Arthur Schopenhauer. Avec une lucidité froide et souvent mordante, le philosophe interroge les dogmes, la foi et le besoin métaphysique de l’homme. Mais derrière la critique apparaît aussi une réflexion profonde sur la souffrance, la peur et la quête de consolation face au tragique de l’existence. Entre ironie, érudition et méditation philosophique, ce texte majeur conserve une puissance intacte et une modernité troublante plus d’un siècle et demi après sa publication.
Le judaïsme a pour caractères fondamentaux le réalisme et l’optimisme, qui sont étroitement apparentés et constituent en fait les conditions du théisme ; car celui-ci regarde le monde matériel comme absolument réel, et la vie comme un agréable présent qui nous est fait.
Les caractères fondamentaux du brahmanisme et du bouddhisme, au contraire, sont l’idéalisme et le pessimisme : car ces religions n’accordent au monde qu’une existence qui tient du rêve, et considèrent la vie comme le résultat de nos péchés.
Dans la doctrine du Zendavesta, d’où, on le sait, est sorti le judaïsme, l’élément pessimiste est représenté par Ahriman. Dans le judaïsme, celui-ci n’a plus qu’une situation subordonnée, en qualité de Satan ; mais Satan, comme Ahriman, est le créateur des serpents, des scorpions et de la vermine. Le judaïsme l’emploie à corriger son erreur fondamentale de l’optimisme, et introduit dans le cas du péché originel l’élément du pessimisme, doctrine réclamée par la plus évidente vérité. Il n’y a pas dans cette religion d’idée plus juste que celle-là, quoiqu’elle transporte dans le cours de l’existence ce qui devrait être représenté comme son fondement et son antécédent.
Ce qui confirme d’une façon frappante que Jéhovah est Ormazd, c’est ce passage du livre d’Esdras (chap. VI), dans la traduction des Septante, passage omis par Luther : « Cyrus, le roi, fit bâtir la maison du Seigneur à Jérusalem, où on lui sacrifia par le feu perpétuel ». Le second livre des Macchabées (chap. I et II, XIII, 8) prouve aussi que la religion des Juifs a été celle des Perses : on y raconte en effet que les Juifs menés en captivité à Babylone, sous la conduite de Néhémie, avaient au préalable caché le feu sacré dans une citerne desséchée, qu’il était parvenu au fond de l’eau, et s’était rallumé plus tard par miracle, à la grande édification du roi des Perses.
Comme les Juifs, les Perses avaient l’horreur du culte des images, ce qui les empêchait de représenter leurs dieux. (Spiegel, dans ses travaux sur la religion zende, établit une étroite parenté entre celle-ci et le judaïsme, mais en prétendant qu’elle est sortie de ce dernier). De même que Jéhovah est une transformation d’Ormazd, la transformation correspondante d’Ahriman est Satan, c’est-à-dire l’antagoniste, – et l’antagoniste d’Ormazd. (Luther traduit par « antagoniste » le « Satan » de la Bible des Septante).
Le culte de Jéhovah semble avoir pris naissance sous Josias, aidé en cela par Hilkias, c’est-à-dire avoir été accepté par les Perses et avoir été définitivement établi par Esdras au retour de la captivité de Babylone. Il est manifeste que, jusqu’à Josias et Hilkias, la religion naturelle, le sabaïsme, l’adoration de Bélus, d’Astarté, etc., ont régné en Judée même sous Salomon (voir les livres des Rois au sujet de Josias et d’Hilkias).
Remarquons ici, pour confirmer l’origine zende du judaïsme, que, d’après l’Ancien Testament et d’autres autorités juives, les chérubins sont des êtres à tête de taureau sur lesquels Jéhovah chevauche (Psaume XCIX, 1 ; Bible des Septante, livre des Rois, II, chap. VI, v. 2, chapitre XXII, v. 11, IV, chap. XIX, v. 15 : « [Dieu d’Israël] qui réside parmi les chérubins. » Semblables animaux, à moitié taureau, à moitié homme, à moitié lion, se trouvent représentés dans les sculptures de Persépolis, avant tout dans les statues assyriennes trouvées à Mossoul et à Nimroud ; il y a même à Vienne une pierre taillée qui représente Ormazd chevauchant sur un de ces chérubins à tête de bœuf. On trouvera les détails dans les Wiener Jahrbücher der Litteratur, compte rendu des voyages en Perse, septembre 1833. J. G. Rhode a, de son côté, longuement exposé cette origine dans son livre : Die heilige Sage des Zendvolks (La tradition sacrée du peuple zend). Tout cela jette de la lumière sur l’arbre généalogique de Jéhovah.
Le Nouveau Testament, au contraire, doit avoir une origine indoue quelconque ; son éthique, qui transfère la morale dans l’ascétisme, son pessimisme et son avatar en témoignent. Tout cela le met en opposition décidée avec l’Ancien Testament : de sorte que l’histoire de la chute de l’homme est le seul point de connexion possible entre les deux.
Quand, en effet, la doctrine indoue fit son apparition sur la terre promise, il fallut combiner ces deux choses bien différentes : la conscience de la corruption et de la misère du monde, de son besoin de délivrance et de salut par un avatar, avec la morale de l’abnégation de soi-même et du repentir, – avec le monothéisme juif et son « toutes choses sont très bonnes ». Et la tentative réussit aussi bien qu’elle pouvait, aussi bien du moins qu’il était possible de combiner deux doctrines aussi hétérogènes et même opposées.
Comme un lierre, en quête d’un appui, s’enlace autour d’un tuteur grossièrement taillé, s’accommode à sa difformité, la reproduit exactement, mais reste paré de sa vie et de son charme propres, en nous offrant un aspect des plus agréables, ainsi la doctrine chrétienne issue de la sagesse de l’Inde a recouvert le vieux tronc, complètement hétérogène pour elle, du grossier judaïsme ; ce qu’on a dû conserver de la forme fondamentale de celui-ci est quelque chose de tout différent, quelque chose de vivant et de vrai, transformé par elle. Le tronc semble le même, mais il est tout autre.
Le Créateur en dehors du monde, qu’il a produit de rien, est identifié avec le Sauveur, et, par lui, avec l’humanité ; il est le représentant de celle-ci, qui est rachetée en lui, de même qu’elle avait failli en Adam, et se trouvait enlacée depuis lors dans les liens du péché, de la corruption, de la souffrance et de la mort. C’est ici la manière de voir du christianisme aussi bien que celle du bouddhisme : le monde ne peut plus apparaître dans la lumière de l’optimisme juif, qui avait trouvé que « tout est très bien » ; non, c’est plutôt le diable qui se nomme maintenant « prince de ce monde », (Évangile selon saint Jean, chap. XII, 31). Le monde n’est plus un but, mais un moyen : le royaume des joies éternelles gît au-delà de lui et de la mort. Le renoncement à ce monde et tout espoir mis dans un monde meilleur, voilà l’esprit du christianisme.
La route de ce monde meilleur est ouverte par la réconciliation, c’est-à-dire par l’affranchissement de ce monde et de ses voies. En morale, le droit de vengeance a fait place au commandement d’aimer ses ennemis ; la promesse d’une nombreuse postérité, à celle de la vie éternelle ; la transmission des péchés du père aux enfants jusqu’à la quatrième génération, à l’Esprit-Saint qui couvre tout de ses ailes. Ainsi nous voyons que les doctrines du Nouveau Testament ont rectifié et changé celles de l’Ancien, ce qui les a mises en accord, dans leur fond intime, avec les antiques religions de l’Inde.
Tout ce qui est vrai dans le christianisme se trouve aussi dans le brahmanisme et le bouddhisme. Mais la notion juive d’un néant animé, d’un bousillage passager qui ne peut assez remercier et louer Jéhovah pour son existence éphémère pleine de désolation, d’angoisse et de misère, on la cherchera en vain dans l’indouisme et le bouddhisme.
Comme un parfum de fleurs porté des lointains tropiques à travers les montagnes et les torrents, on sent dans le Nouveau Testament l’esprit de la sagesse indoue. Rien de l’Ancien Testament, au contraire, ne convient à celle-ci, si ce n’est le dogme de la chute, qui a dû être aussitôt ajouté comme correctif du théisme optimiste, et auquel l’Ancien Testament s’est aussi attaché, comme au seul point d’appui qui s’offrait à lui.
La connaissance approfondie d’une espèce exige celle de son genre, et celui-ci à son tour n’est reconnu que dans ses espèces ; de même, la compréhension approfondie du christianisme exige la connaissance solide et exacte des deux autres religions qui nient le monde, le brahmanisme et le bouddhisme. Ainsi que le sanscrit, avant tout, nous donne la clé des langues grecque et latine, le brahmanisme et le bouddhisme nous donnent celle du christianisme.
Je nourris même l’espoir qu’il y aura un jour des exégètes de la Bible au courant des religions indoues, qui seront à même d’établir la parenté de celles-ci avec le christianisme, par des traits tout spéciaux. Rien qu’à titre d’essai, je fais en attendant les remarques suivantes….
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