Joseph-Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, édition intégrale, 1884 (format A4 !)
Les beaux esprits d’Athènes et de Rome ont établi cette doctrine acceptée jusqu’à nos jours, que les États, les peuples, les civilisations ne périssent que par le luxe, la mollesse, la mauvaise administration, la corruption des mœurs, le fanatisme. Toutes ces causes, soit réunies, soit isolées, furent déclarées responsables de la fin des sociétés ; et la conséquence nécessaire de cette opinion, c’est que là où elles n’agissent point, aucune force dissolvante ne doit exister non plus.
Le résultat final, c’est d’établir que les sociétés ne meurent que de mort violente, plus heureuses en cela que les hommes, et que, sauf à éluder les causes de destruction que je viens d’énumérer, on peut parfaitement se figurer une nationalité aussi durable que le globe lui-même.
Mais il n’est pas vrai que les causes auxquelles sont attribuées les chutes des nations en soient nécessairement coupables.
Le fanatisme ne fait donc pas mourir les États.
Le luxe et la mollesse ne sont pas des coupables plus avérés.
La corruption des mœurs elle-même, le plus horrible des fléaux, ne joue pas inévitablement un rôle destructeur.
Loin de découvrir dans les sociétés jeunes une supériorité de morale, je ne doute pas que les nations en vieillissant, et par conséquent en approchant de leur chute, ne présentent aux yeux du censeur un état beaucoup plus satisfaisant. Les usages s’adoucissent, les hommes s’accordent davantage, chacun trouve à vivre plus aisément, les droits réciproques ont eu le temps de se mieux définir et comprendre ; si bien que les théories sur le juste et l’injuste ont acquis peu à peu un plus haut degré de délicatesse.
Il serait difficile de démontrer qu’au temps où les Grecs ont jeté bas l’empire de Darius, comme à l’époque où les Goths sont entrés dans Rome, il n’y avait pas à Athènes, à Babylone et dans la grande ville impériale beaucoup plus d’honnêtes gens qu’aux jours glorieux d’Harmodius, de Cyrus le Grand et de Publicola.
Ainsi, gens de vertu, gens d’énergie, gens de talent, loin de faire défaut aux périodes de décadence et de vieillesse des sociétés, s’y rencontrent au contraire avec plus d’abondance peut-être qu’au sein des empires qui viennent de naître.
Il n’est donc pas généralement vrai de prétendre que, dans les États qui tombent, la corruption des mœurs soit plus intense que dans ceux qui naissent ; que cette même corruption détruise les peuples est également sujet à contestation, puisque certains États, loin de mourir de leur perversité, en ont vécu ; mais on peut aller même au-delà, et démontrer que l’abaissement moral n’est pas nécessairement mortel, car, parmi les maladies qui affectent les sociétés, il a cet avantage de pouvoir se guérir, et quelquefois assez vite
En effet, les mœurs particulières d’un peuple présentent de très fréquentes ondulations suivant les périodes que l’histoire de ce peuple traverse. […
La société ne s’écroula pas, elle continua de vivre, elle s’ingénia, elle combattit, elle sortit de peine
Ainsi, jusqu’à Louis XIV, notre histoire présente des successions rapides du bien au mal, et la vitalité propre à la nation reste en dehors de l’état de ses mœurs
Je conclus que, la corruption des mœurs étant, en définitive, un fait transitoire et flottant, qui tantôt s’empire et tantôt s’améliore, on ne saurait la considérer comme une cause nécessaire et déterminante de ruine pour les États
On a commencé à envisager la constitution des sociétés en elle-même, et l’on s’est montré disposé à chercher ailleurs et plus profondément les raisons d’exister ou de mourir qui dominent les peuples.

