Publié en 1909 après son excommunication, Critique de la théologie dogmatique est l’un des textes les plus puissants de Léon Tolstoï. Tolstoï n’y rejette pas Dieu, mais la religion institutionnelle : dogmes obscurs, rites vidés de sens, pouvoir spirituel confisqué.
Avec une rigueur lumineuse, il oppose à la théologie officielle la simplicité morale de l’Évangile : aimer, pardonner, refuser la violence.
Ni pamphlet haineux ni traité abstrait, ce livre brûlant de foi et de raison demeure un acte de courage intellectuel d’une étonnante modernité.
INTRODUCTION
J’ai été amené fatalement à l’étude de la doctrine de l’Église orthodoxe. Ma communion avec l’Église orthodoxe m’avait sauvé du désespoir. J’étais fermement convaincu que cette doctrine seule recélait la vérité. Mais plusieurs de ses manifestations, contraires aux conceptions fondamentales que j’avais de Dieu et de sa loi, me contraignirent à me livrer à l’étude de la doctrine elle-même.
Je ne supposais pas encore qu’elle fût mensongère. J’avais peur de le supposer, car il suffisait d’un seul mensonge pour que la doctrine se détruisît toute, et je perdais alors ce point d’appui essentiel pour moi : l’Église, qui détenait la vérité, qui était la source de cette révélation du sens de la vie, que j’avais cherché dans la foi.
Je me mis donc à étudier les ouvrages concernant la doctrine orthodoxe. Dans tous ces ouvrages, malgré des différences de détails et quelques différences dans les conclusions, la doctrine est la même : même lien entre les diverses parties, et mêmes bases.
J’ai lu et approfondi ces ouvrages, et voici le résultat de mon étude. Si je n’eusse été amené par la vie à reconnaître la nécessité de la foi ; si je n’eusse vu que cette foi est le pivot de la vie de tous les hommes ; si, dans mon cœur, ce sentiment ébranlé par la vie, ne se fût pas fortifié de nouveau ; si ma foi n’eût été que de la confiance ; si elle eût été celle dont on parle dans la théologie, alors, après avoir lu les susdits ouvrages, non seulement je fusse devenu païen, mais je serais le pire ennemi de toute religion. En effet, j’ai constaté non seulement l’insanité de ces doctrines, mais le mensonge commis volontairement, consciemment, par des hommes qui n’ont choisi la religion que comme un moyen d’atteindre tel ou tel but personnel.
La lecture de ces ouvrages fut pour moi une dure besogne, moins par l’effort qu’il me fallut accomplir pour apercevoir le rapport entre les expressions — celui-là même qu’apercevaient ceux qui ont écrit ces ouvrages — que par la lutte intérieure que j’eus à soutenir pour contenir l’indignation que faisait naître en moi cette lecture.
J’ai noirci beaucoup de papier, pour analyser mot à mot, d’abord le symbole de Nicée, puis le catéchisme de Philarète, puis les Messages des Patriarches d’Orient, puis l’Introduction à la Théologie orthodoxe de Macaire, puis la théologie dogmatique de ce même Macaire. Le ton sérieux, scientifique, de ces ouvrages, surtout des plus récents, comme la théologie de Macaire, était impossible à conserver dans leur analyse. Impossible de discuter, de réfuter les pensées exprimées, parce qu’on ne peut saisir aucune pensée clairement formulée. Aussitôt qu’on veut saisir une pensée, elle glisse, et cela précisément parce qu’elle est exprimée avec une imprécision voulue. Malgré moi je recommençais à analyser l’expression de la pensée elle-même, et j’arrivais à ce résultat : qu’il n’y avait aucune pensée définie. Les mots n’ont pas le sens qu’ils ont dans le langage ordinaire, mais un sens particulier, un sens dont la définition n’est pas donnée. S’il se rencontrait parfois une définition ou une explication de la pensée, c’était toujours dans le sens contraire. Pour définir ou expliquer des mots à peine compréhensibles, on emploie d’autres mots qui ne le sont pas du tout.
Longtemps je doutai de moi-même. Je ne me permettais pas de nier ce que je ne comprenais pas, et, de toutes les forces de mon âme et de ma raison, je tâchais de comprendre cette doctrine telle que la comprennent ceux qui affirment croire en elle et exigent que nous y croyions tous. Mais cela m’était d’autant plus difficile que cette doctrine était exposée avec plus de détails et d’une façon plus scientifique.
À la lecture du symbole de la foi, en langue slave, dans la traduction littérale du texte grec, fort peu clair, je pouvais encore, d’une certaine manière, rassembler mes idées, mes conceptions touchant la foi. Mais à la lecture du Message des Patriarches d’Orient, exprimant avec plus de détails les mêmes dogmes, je ne pouvais plus associer les éléments de ma conception, à peine pouvais-je comprendre le sens caché des mots que je lisais.
À la lecture du catéchisme, ce désaccord et cette incompréhension augmentèrent encore. À la lecture de l’orthodoxie, d’abord de Damascène et ensuite de Macaire, l’incompréhension et le désaccord étaient arrivés à l’extrême.
En revanche, ici, je commençai à saisir le lien extérieur unissant les mots, la marche de la pensée qui avait guidé l’auteur, et enfin la raison qui m’empêchait de le suivre.
Longtemps je travaillai sur ce sujet. Le résultat fut que j’appris l’orthodoxie comme un bon séminariste, et pus, en parcourant la succession des pensées qui ont guidé les auteurs, m’expliquer le fond de la doctrine, le rapport qui relie les dogmes distincts, et l’importance relative de chaque dogme. Principalement, je pus m’expliquer pourquoi tel rapport en apparence étrange a été choisi de préférence à tel autre. Cela obtenu, je demeurai terrifié : je compris que toute cette doctrine n’était que l’assemblage artificiel (par les liens extérieurs les plus frêles) d’expressions n’ayant entre elles rien de commun, émanant de personnalités diverses, et qui se contredisent réciproquement. Je compris que cette union ne peut être utile à personne, à rien, et que jamais personne n’a pu croire, ni n’a cru en toutes ces doctrines. Par conséquent, pour réaliser l’union impossible de ces différentes doctrines en une seule et les propager toutes comme étant la vérité, il faut qu’il y ait un but quelconque, et un but matériel. Je devinai également ce but. Je compris pourquoi cette doctrine, aux lieux où on l’enseigne, dans les séminaires, produit infailliblement des athées. J’ai analysé aussi le sentiment étrange que j’avais éprouvé à cette lecture.
J’ai lu les œuvres dites sacrilèges de Hume, de Voltaire, mais jamais je n’ai ressenti cette conviction inébranlable de l’absence complète de la foi chez un homme, comme je l’ai ressentie en comparant le catéchisme et la théologie. En lisant dans ces œuvres les mêmes citations des Apôtres et des Pères de l’Église, qui composent la théologie, on voit que ce sont des paroles émanant d’hommes qui croient ; on entend la voix du cœur, malgré la grossièreté et même l’impropriété des termes. Quand on lit les paroles de l’auteur d’un catéchisme on voit clairement que son cœur reste étranger à l’expression qu’il emploie. Il n’essaye même pas de comprendre. Ce qu’il lui faut, c’est seulement un mot trouvé par hasard pour rattacher avec ce mot la pensée de l’Apôtre à l’expression de Moïse ou d’un nouveau Père de l’Église. Il ne cherche qu’à composer un recueil, où il semblera que tout ce qui est écrit dans ce nouveau livre sacré, et chez tous les Pères de l’Église, est écrit seulement pour justifier le symbole des Apôtres.
Je compris enfin que toute cette doctrine, par laquelle, me semblait-il alors, s’exprimait la foi du peuple, constituait non seulement un mensonge, mais une tromperie séculaire commise par des hommes incrédules, poursuivant un but défini, et très bas.
Voici cette doctrine. Je l’expose d’après le Symbole des Apôtres, les Messages des Patriarches d’Orient, le catéchisme de Philarète, et surtout d’après la Théologie dogmatique de Macaire, que l’Église reconnaît comme le meilleur ouvrage de théologie dogmatique.

