Francis Bergeron, SAINT-LOUP – QUI SUIS-JE ?, Chapitre 16 – Le 20 avril 1991
Préambule
De son vivant, Saint-Loup ne s’est jamais considéré comme un « maudit ». Dans un courrier à un journaliste en date du 17 novembre 1954, il s’en explique longuement :
« Condamné à mort par contumace, dix ans d’exil, interdit par le CNL comme écrivain en 1944, certes, il semble que je possède quelques titres à figurer parmi les victimes de la persécution politique de ces dernières années. Il n’en est rien cependant. Ma condamnation à mort relève de la fiction grammaticale, mes années d’exil sont les plus belles de ma vie, j’ai gagné plus d’argent en Amérique que les résistants en France, je n’ai pas fait un seul jour de prison. Comme écrivain, je vais fêter avant la fin de l’année la vente du cent millième exemplaire de mes livres de montagne et de littérature générale, je viens de recevoir un prix de deux millions de lires ; enfin la position que j’occupe dans la presse de Paris fait pâlir de rage bien des plumitifs de la résistance. J’ai eu beaucoup de chance. Si je me parais du fleuron écrivain maudit, j’insulterais la vérité et je n’oserais plus serrer la main de Rebatet, Cousteau, Céline ou Bardèche qui, eux, ont vraiment souffert par des années de prison et un ostracisme tenace. Ce titre est une décoration que je ne mérite pas. »
C’est vrai, Saint-Loup, de son vivant, ne connaîtra pas l’ostracisme, mais au contraire le succès des gros tirages et des devantures de librairies.
L’ostracisme va venir plus tard. Après sa disparition. Un ostracisme qui, depuis lors, n’a pas été levé, dans la mesure où ses livres — très recherchés par toute une jeune génération — ne sont plus réédités par les prestigieuses maisons d’origine, et ne trouvent plus refuge que dans des petites officines militantes. Seule l’existence des sites d’achat en ligne permet à cet écrivain de continuer à rencontrer son public.
La première et la plus violente manifestation de l’opprobre jeté désormais sur Saint-Loup intervint le 20 avril 1991, quelques mois après sa disparition. Ce jour-là, une réunion culturelle était organisée à la Maison des Mines à Paris, rue Saint-Jacques. Elle était consacrée à l’œuvre de Saint-Loup, avec des interventions de Pierre Vial et d’Henri Fenet. Deux jours auparavant, sur Radio Courtoisie, l’historien Philippe Conrad avait consacré une émission à l’écrivain.
Samedi 20 avril, 14h50. — Après avoir musardé devant les étals des bouquinistes des quais de la Seine, racontera plus tard Pierre Vial, je remonte tranquillement la rue Saint-Jacques, au cœur de Paris. J’ai été invité, par les animateurs du Cercle culturel Horizons, à participer à un colloque littéraire consacré à l’œuvre de l’écrivain Saint-Loup, disparu il y a quelques mois […]. Je dois faire une conférence en tant qu’historien sur les références à l’histoire du Moyen Âge dans l’œuvre littéraire de Saint-Loup […]. Au fur et à mesure que je remonte la rue Saint-Jacques, je vois passer des voitures de pompiers, des ambulances du SAMU, des voitures de police. Je presse le pas. Un attentat ?

Effectivement. Arrivé devant la Maison des Mines, où étaient prévues les conférences, je me heurte à une foule de deux cents personnes massées dans la rue, puis à un barrage de police. En quelques instants, j’apprends tout : un quart d’heure plus tôt, un commando d’une quarantaine d’hommes casqués, masqués, armés de barres de fer, ont pénétré dans la salle de conférences et massacré la quinzaine de personnes qui installaient des stands de livres — en majorité des femmes et des personnes âgées. Massacré est le mot : quand, après avoir parlementé avec la police, je peux pénétrer avec deux amis dans la salle de conférences, c’est un spectacle d’horreur qui nous attend.
« Partout du sang. Sur le sol, en larges flaques ; sur les murs, en longues traînées de gouttes écarlates ; sur les tables et chaises fracassées ; sur les vitres des portes et des fenêtres, dont beaucoup ont été brisées. Un policier me dira un peu plus tard : “J’en ai déjà vu beaucoup, mais je n’ai jamais vu ça.” »
Parmi les blessés, figure une femme de 71 ans, Juliette Cavalier, qui était dans les locaux pour des raisons totalement étrangères au colloque littéraire : elle venait assister à une conférence, dans une autre salle, sur le thème de la mort (sic !), et, le crâne défoncé, les mains écrasées, elle passera plus d’un mois dans un profond coma, et restera impotente. Pour des raisons mystérieuses, le commando s’est particulièrement acharné sur cette personne, la prenant peut-être pour la veuve de Saint-Loup (en fait la veuve et le fils de Saint-Loup, arrivés en retard, ont fait demi-tour en découvrant l’agitation, rue Saint-Jacques).
L’attaque est immédiatement revendiquée par un Groupe d’Action Juive dans les pages de Libération. À l’évidence, le journaliste de Libération, Alain Leauthier, a suivi de très près les préparatifs et le déroulement de l’attaque. Libération raconte tout cela sur un ton enjoué, ce que ne manquera pas de relever Présent.

À la une de son numéro daté du jeudi 25 avril, le quotidien de Jean Madiran demande, pour sa part, la dissolution des milices de guerre civile, rappelant au passage que l’armement de ces milices a été autorisé par Joxe quand il était ministre de l’Intérieur. Cette demande de dissolution des milices armées sionistes sera constamment revendiquée, tout au long de cette affaire, par Présent, par la presse de droite. En vain. À l’exception de Libération et du quotidien Présent, la presse quotidienne, la radio, la télévision ne soufflent d’ailleurs mot de l’affaire. Pourtant, la violence de l’agression, et son prétexte (un colloque littéraire), auraient dû susciter quelques commentaires.
Lors d’une conférence de presse donnée le 25 avril, soit cinq jours après l’agression, Jean-Marie Le Pen est pris à partie par un journaliste de la revue politique d’extrême gauche Politis : « Trouvez-vous normal, M. Le Pen, qu’un responsable du Front national ait été présent à cette réunion d’hommage à Saint-Loup ? » L’intervenant faisait allusion à la participation de Pierre Vial, annoncé d’ailleurs par Libération comme figurant parmi les blessés, ce qui était inexact puisque, comme nous l’avons vu plus haut, il était arrivé après l’attaque.
La réponse du président du Front national est cinglante :
« Ce qui m’étonne, moi, Monsieur, c’est que vous posiez une telle question alors que des personnes âgées ont été matraquées et qu’une vieille dame se trouve dans un coma profond ! À qui faut-il demander la permission d’organiser un colloque littéraire et d’y participer ? Savez-vous que pour son livre antiraciste “La nuit commence au Cap Horn” Saint-Loup s’était vu attribuer le Goncourt et qu’on le lui a retiré en raison de son passé LVF ? Nous interdira-t-on certains livres ? Alors il faut faire une liste de ceux qui sont à l’index, de ceux qu’il faut brûler ! On a matraqué des gens et vous venez me poser une question sur l’opportunité ou la non-opportunité d’avoir assisté à une réunion littéraire ? Ce que je ne trouve pas normal, Monsieur, c’est votre question ! »
Le ton est moins guilleret et badin, dans Libération du 18 mai 1991, pour annoncer que, selon les enquêteurs, les investigations s’orienteraient vers des extrémistes juifs fichés aux Renseignements généraux […]. « Si la vieille femme décède, le chef d’inculpation risque fort de se transformer en coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort. Et il n’est pas évident, vu le commando, que ce soit sans intention de la donner. » Le dossier a été transmis à la brigade criminelle, une commission rogatoire a été lancée, les protections habituellement offertes aux commandos extrémistes juifs semblent cette fois moins assurées.

À l’Assemblée nationale, Marie-France Stirbois multiplie les interventions. Elle interpelle, le 27 mai, le gouvernement, et demande « si, à l’avenir, il sera nécessaire d’obtenir un accord préalable du ministère de la Culture pour tenir un colloque à vocation culturelle ». Le ministre lui répond « qu’il ne peut prendre parti dans l’affaire des incidents du 20 avril 1991 à laquelle l’honorable parlementaire fait allusion dans sa question écrite, puisqu’une action judiciaire est en cours ».
Le quotidien Présent consacre plusieurs « unes » à l’attentat. Sous la plume de Jean Madiran, de Me Georges-Paul Wagner, d’Alain Sanders, de Jeanne Smits, il tient ses lecteurs au courant des progrès de l’enquête, et des interventions de Marie-France Stirbois.
L’Évènement du Jeudi du 30 mai laisse entendre qu’il y aurait une complicité de fait entre la préfecture de police et les mouvements de l’extrême droite sioniste : l’hebdomadaire de gauche explique que le patron des Renseignements Généraux, Claude Bardon, avait alerté la préfecture sur le risque d’attaque d’un commando sioniste. « Aucune mesure de protection ou d’interdiction ne sera pourtant prise », note le journaliste Serge Faubert. Ces commandos, « Claude Bardon les connaît. Il s’agit de militants du Bétar, groupe extrémiste sioniste à qui la préfecture laisse sciemment le champ libre depuis plusieurs mois. Avec pour objectif avoué de terroriser l’extrême droite par milice parallèle interposée. » Cette fois, le message semble avoir été entendu : en juillet 1991, deux des membres du commando sont identifiés et arrêtés. Il s’agit des dénommés Alain Lisbonna et David Hadjadj. Ils sont tous deux membres du Tagar, composante paramilitaire du mouvement extrémiste et raciste antiarabe Bétar. Cette arrestation est, elle aussi, quasiment passée sous silence par les médias.
À l’époque, le Tagar dispose d’un centre d’entraînement militaire en région parisienne. Et, dans une conférence du club politique Socialisme et Judaïsme, Françoise Fabius, l’épouse du président de l’Assemblée nationale, avait indiqué que le Tagar était la seule milice armée (équipée notamment de pistolets-mitrailleurs) autorisée par la police française. Une milice dont la mission officielle est la protection des synagogues et des sièges d’associations juives. Elle est implantée à Paris, spécialement dans le quartier du Marais, mais aussi à Toulouse, Marseille et Strasbourg. « Ces milices ont des contacts réguliers avec le ministre de l’Intérieur », avait précisé Françoise Fabius.
Les deux extrémistes sont accusés de « coups et blessures volontaires avec armes et préméditation, dégradation volontaire de biens mobiliers ». Ils sont incarcérés. Mais le Tagar nie être l’instigateur de l’attaque. C’est, en tout cas, ce que répond un haut responsable du Tagar en France, l’officier de réserve israélien Moshe Cohen qui, devant la tournure prise par l’enquête, préfère néanmoins rentrer immédiatement en Israël.
Le 29 juillet, Marie-France Stirbois monte une fois de plus au créneau. Elle demande si, à la suite de l’arrestation des deux voyous, les responsables du Bétar et de sa milice armée, le Tagar, ont été entendus. Et elle s’étonne que trois hommes seulement aient été arrêtés, alors que d’autres noms circulent. Enfin, elle souhaiterait également savoir quelles sont les sources de financement de ces associations, si elles bénéficient ou ont bénéficié dans le passé, de subventions de la part du gouvernement français et si elles reçoivent, à quelque titre que ce soit, des subsides de la part d’un gouvernement étranger. « Enfin la loi française étant particulièrement précise et stricte en ce qui concerne la dissolution de bandes armées et de milices privées, elle souhaiterait savoir s’il a l’intention de procéder dans les délais les plus brefs à la dissolution de ces deux organisations qui n’en sont pas à leur premier méfait sur le territoire français et si les centres d’entraînement de ces milices ont fait l’objet de perquisitions. » Bien évidemment ces demandes resteront sans suite.
Mis en détention le 28 juin 1991, Alain Lisbonna passe aux aveux ; et la perquisition dans sa chambre d’étudiant permet à la police de saisir la liste complète des militants du Tagar. Né en mars 1972 d’un père professeur de mathématiques et d’une mère ophtalmologiste, Lisbonna est l’un des dirigeants du commando. Il avoue qu’il était porteur d’une batte de base-ball :
« Je faisais partie du groupe de choc composé d’une quinzaine de personnes, je suis entré le dernier dans la salle. À l’entrée, il y avait une personne âgée allongée par terre, c’était un homme, il était ensanglanté. Je l’ai enjambé. Un peu plus loin j’ai vu d’autres personnes âgées par terre, il y avait quelqu’un de notre groupe à côté, je l’ai poussé. J’ai voulu donner un coup de batte de base-ball, mais elle s’est cassée contre une table. J’ai donné un coup de pied dans le ventre de la personne puis il y a eu un coup de sifflet, c’était l’ordre de repliement. »
Le rapport de police précise que l’instigateur et le coordinateur de l’action est identifié : il s’agit d’un responsable du mouvement Tagar nommé Jacques Asbrami, qui vit à moitié en France et à moitié en Israël. Asbrami nie toute participation, mais sera reconnu par les victimes.
Toutefois, dès le 18 juillet, le dénommé David Hadjadj est remis en liberté, à la suite de ses déclarations selon lesquelles il n’aurait pas personnellement porté de coups et se serait essentiellement chargé de participer à la protection des agresseurs…
Il faudra attendre sept ans pour que l’affaire trouve une conclusion : le 13 janvier 1998, les deux nervis sont jugés devant le Tribunal correctionnel de Paris. Le procureur avait demandé « une peine qui ne soit pas inférieure à cinq ans de prison ». Ils n’écopent en final que de six mois fermes. Ils sont toutefois condamnés solidairement à payer 2 millions cinq cent mille francs (environ 380 000 euros) aux victimes de l’agression, et en particulier à Madame Cavalier, devenue grabataire sous les coups reçus. Une sanction plutôt légère, au regard des faits commis, et qui n’atteint pas les principaux investigateurs, réfugiés en Israël. Mais surtout ni le Tagar ni le Bétar ne sont inquiétés. C’est la vraie question, celle que soulève par exemple le député européen Bernard Antony :
« Pourquoi ce mouvement fasciste et néonazi qui selon l’aveu jadis de madame Fabius dans Libération possède en quantité des armes de guerre avec la complicité du ministre de l’Intérieur et constitue une véritable milice terroriste armée n’est-il pas interdit ? Son identité juive lui assurerait-elle l’impunité ? Ce serait alors l’aveu qu’il existerait bel et bien en France un mouvement fasciste protégé par un authentique racisme. »
L’analyse est imparable. Elle illustre la réalité des « patries charnelles », chère, précisément, à Saint-Loup. Une théorie des « patries charnelles » paradoxalement refusée aux admirateurs de Saint-Loup, par ceux-là mêmes qui se l’appliquent, en quelque sorte.
