Jean Cau, Contre-Attaques, 1993
Cette évidence : les valeurs qui me happent en même temps qu’un élan me jette vers elles, il est impossible qu’elles soient faciles comme le sont, parce que de communion confuse, celles proposées à la masse comme, par exemple et au premier rang, l’humanisme et ses innombrables sous-produits, parmi lesquels les « droits de l’homme » m’apparaissent comme le plus absurde.
Non à cela. Oui, en revanche, aux valeurs difficiles dont on est le seul responsable et dont on paie seul le prix d’échec ou de réussite. De malheur. Ou de bonheur.
Non à la foule. Oui à toi.
Non à la fraternité, oui à l’ami.
Non à la mode qui coagule des grumeaux, oui à telle fidélité par personnelle tendresse.
Non à la fièvre, oui à la tension.
Non à l’égalité, oui à la différence qui distingue par le haut.
Non à la sécurité (sociale comme elle l’est toujours), oui au risque.
Non au messianisme, oui au présent aspiré, là-bas et incessamment, par la cascade de l’avenir dont il renouvelle toujours le flot.
Oui aux aventuriers et à leurs bandes, non aux militants et à leurs masses.
Je n’en finirais pas. En résumé, non à la Gauche mais après avoir posé que, pour celui dont tout départ est solitaire, la droite n’existe pas. « Il est impossible, a dit Valéry, d’être de gauche avec esprit. » (C’est moi qui souligne). On n’a qu’une vague et mince chance si l’on est de droite. On les a toutes si l’on est seul, parce qu’on est libre de ses chemins, même s’ils ne mènent nulle part, et de l’allure de son pas.
Cette manière d’être est aux antipodes de la théorie-idéologie de gauche. Comme elle est surtout manière de vivre et participe plus de la vie que de la raison, comme elle est propulsée hors de je ne sais quel fond par une sorte de force qui s’affirme nue, force de l’être qui veut avant d’appliquer son vouloir, il est inutile de la discuter. Elle-même ne discute pas et si parfois, imprudente, elle s’aventure sur le terrain, elle y est toujours battue par les théologiens de tout acabit retranchés derrière les corpus des Pères et aussi fortement « armés pour discuter » qu’ils le sont peu pour vivre.
Sans cesse les capacités infinies de la Gauche (cette Église) à manier le verbe raisonneur me surprenaient jusqu’au jour où je compris que son Être l’obligeait à parler l’action tant elle se savait impuissante à la vivre. D’où cette merveille d’impuissance agitée de cris, ce prêtre proférant l’anathème, ce pur fleuron de la Gauche qui, sans lui, lorsqu’il va bouder dans un coin ses anciennes amours que le Pouvoir a souillées (voir la désertion de la Gauche par ses intellectuels lorsqu’elle y accède), se retrouve littéralement sans voix, ce pur fleuron, disais-je, et j’ai nommé l’intellectuel de gauche.
Lorsqu’il est, en prime, chrétien, nous obtenons diamant plus pur et mieux taillé encore : l’intellectuel-chrétien-de-gauche. Dans l’impuissance, la haine de la vie, le refuge dans le mot, le culte de l’utopie, et le halètement vers les Terres promises, il est impossible de faire mieux.

