Entretien post-festival E&R avec Laurent Guyénot

« Si E&R est bel et bien un « être collectif », comme je l’ai ressenti lors de ce festival, c’est parce qu’Alain est un peu son âme. »

Arthur Sapaudia : Nous nous sommes croisés au troisième festival de la réconciliation organisé par E&R. Qu’avez vous pensé de l’organisation et de l’ambiance ? 

Laurent Guyénot : C’était ma première participation au Festival de la Réconciliation, et tout a été au-delà de mes attentes. Ça a commencé par la route pour y arriver : une promenade dans une région magnifique au cœur de la France rurale. L’arrivée sur place, au sommet d’une colline, est aussi une bonne surprise. On se sent dans un autre monde. L’organisation spatiale du lieu a quelque chose de médiéval, je trouve : un ensemble de tentes où s’attroupent des gens pour des « ateliers », jeux, concerts, buvette ou autre, qui délimitent un espace qui grouille de conversations et se remplit pour les repas, le tout dominé d’un côté par une belle bâtisse ancienne, de l’autre par la grande tente où se tiennent les conférences. C’est un lieu où l’on retrouve le goût de l’échange, de la parole, ce que j’ai un peu vécu comme une cure, étant donné que mon espace social habituel dépasse peu celui de ma famille et que ma vie intellectuelle passe surtout par les livres et Internet.

Franchement, je suis épaté par l’organisation, à tous les niveaux : on sent beaucoup d’investissement et de cœur de la part des militants. Tout était au top : sécurité, parking, camping, toilettes (souvent un cauchemar dans ce genre de manifestations) et en plus, une nourriture abondante, variée, et délicieuse : je n’imaginais pas qu’on pouvait servir des plats aussi bons dans une cuisine de campement.

À titre personnel, je remercie toute l’équipe pour l’accueil chaleureux qui m’a été réservé. J’ai fait de nombreuses rencontres enrichissantes. J’espère être invité à nouveau l’année prochaine !

AS : Quel était le sujet de votre conférence ? 

LG : J’avais choisi un titre à rallonge : « enracinement généalogique, transmission générationnelle, métaphysique du sang et culte des ancêtres. » Je suis parti de cette belle citation de Gustave Lebon, puisée dans les Lois psychologiques de l’évolution des peuples récemment réédité par KontreKulture :

« Infiniment plus nombreux que les vivants, les morts sont aussi infiniment plus puissants qu’eux. Ils régissent l’immense domaine de l’inconscient, cet invisible domaine qui tient sous son empire toutes les manifestations de l’intelligence et du caractère. C’est par ses morts, beaucoup plus que par ses vivants, qu’un peuple est conduit. C’est par eux seuls qu’une race est fondée. Siècle après siècle, ils ont créé nos idées et nos sentiments, et par conséquent tous les mobiles de notre conduite. Les générations éteintes ne nous imposent pas seulement leur constitution physique ; elles nous imposent aussi leurs pensées. Les morts sont les seuls maîtres indiscutés des vivants. Nous portons le poids de leurs fautes, nous recevons la récompense de leurs vertus. »

J’aurais aussi pu partir de cette phrase d’Ernest Renan dans sa fameuse conférence Qu’est-ce qu’une nation? (1882) : « Une nation est une âme, un principe spirituel. » Si l’on prend ce genre de propos au sérieux, et non comme simples métaphores, on doit se demander s’il existe réellement des « âmes collectives », et pour cela on peut se tourner vers des penseurs comme Rupert Sheldrake. Et si l’on prend au sérieux le fait que la « patrie » est, par définition, la communauté des « pères », c’est-à-dire des ancêtres, on doit aussi s’interroger sur la profondeur spirituelle de notre rapport aux générations passées. C’est ce genre de questionnement que j’ai souhaite introduire, en reliant des considérations politiques, sociologiques, psychologiques et même parapsychologiques (je préfère dire « métapsychiques »).

AS : Vous avez aussi évoqué la psychogénéalogie. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

LG : Je m’y intéresse depuis très longtemps. J’avais découvert ce champ d’étude grâce à Anne Ancelin-Schutzenberger, à l’époque où elle venait de sortir son livre, Aïe mes aïeux ! (1988) devenu depuis le best-seller dans la catégorie. Ce sont des freudiens qui ont les premiers parlé des « fantômes » ancestraux qui semblent hanter l’inconscient de plusieurs générations, et d’autres approches ont convergé vers la même idée que nous portons notre arbre généalogique en nous, avec en particulier tous ses « secrets de familles » qui agissent comme des « cryptes » obscures dans notre personnalité. Un autre pionnier, Ivan Boszormenyi-Nagy, a montré que nos destins sont en partie déterminés à notre insu par des « loyautés invisibles » envers nos ancêtres. On a aussi des remarques intéressantes chez Vincent de Gaulejac, auteur de L’Histoire en héritage.

L’approche psychothérapeutique a ses limites, puisque l’accent est mis sur les moyens de « se libérer » de nos ancêtres à problèmes, alors qu’il s’agit aussi de prendre conscience et d’assumer notre responsabilité de faire fructifier ce qu’ils nous ont légué. Paradoxalement, d’ailleurs, ce sont parfois les arbres généalogiques les plus tordus qui donnent les meilleurs fruits.

Cette vision plus positive des choses m’est venue avec l’âge, et surtout depuis que le décès de mon père m’a fait éprouver ce phénomène étrange que la mort peut rapprocher et réconcilier. C’est en vieillissant qu’on prend conscience de ses racines. Cette prise de conscience, je la résume en disant que « la psychologie est une branche de l’histoire. » Ma personnalité résulte de ce qu’ont vécu mes ancêtres, sur quatre générations ou plus. Et le vécu de mes ancêtres, bien évidemment, est inséré dans la grande histoire. Ainsi, la psychogénéalogie met en évidence la transmission sur plusieurs générations de traumatismes dus à la Première Guerre mondiale. Cette infâme boucherie n’a pas détruit qu’une génération, elle est une blessure encore sanglante dans l’âme de notre peuple.

D’une manière générale, ce que je ressens aujourd’hui, c’est que nous sommes des êtres superficiels et un peu ridicules tant que nous ne nous sentons pas concernés par ce que nos ancêtres ont vécu, enduré, espéré, construit, et qu’inversement on accède à une certaine profondeur et à une vraie paix intérieure lorsqu’on accepte d’inscrire nos souffrances et nos échecs, aussi bien que nos joies et nos accomplissements, dans une histoire collective transgénérationnelle. Cela dit, je ne suis pas là pour donner des leçons. Et le généalogique n’est pas tout.

AS : Comment a répondu le public à votre conférence ?

LG : Le public était nombreux, et ça fait toujours plaisir. C’est vrai que les gens étaient sur place et n’avaient rien d’autre à faire, mais c’était tout de même très stimulant. Et ils ont l’air d’avoir apprécié, dans l’ensemble. Les questions-réponses se sont prolongées pendant une heure, me donnant l’occasion d’élargir le sujet. J’ai pu par exemple m’exprimer sur le darwinisme, véritable dogme laïc qui interdit toute réflexion sur la dimension spirituelle du génétique, et qui reste un de mes chevaux de bataille. Une autre question m’a aussi donné l’occasion de m’exprimer sur la croyance en la réincarnation, qui en Occident est devenue une version exacerbée de l’individualisme, une façon de s’inventer une place dans l’histoire en rejetant notre enracinement ancestral.

Après les questions-réponses, beaucoup d’auditeurs sont venus échanger avec moi. J’ai beaucoup appris de ces échanges (et j’ai pris des notes). Un auditeur, par exemple, m’a rappelé que la piété filiale et la reconnaissance envers les ancêtres sont un thème central des Pensées de Marc-Aurèle. Une jeune femme m’a conseillé de m’intéresser au savant arabe du XIVe siècle Ibn Khaldoun, pour son étude anthropologique sur les mœurs des Arabes. Ce que j’ai fait en rentrant chez moi. Voilà comment, par exemple, Ibn Khaldoun explique ce qui rend les Arabes du désert « si forts et si redoutables » :

« chaque combattant n’a qu’une seule pensée, celle de protéger sa tribu et sa famille. L’affection pour ses parents et le dévouement à ceux auxquels on est uni par le sang font partie des qualités que Dieu a implantées dans le cœur de l’homme. Sous l’influence de ces sentiments, ils se soutiennent les uns les autres ; ils se prêtent un mutuel secours et se font redouter de leurs ennemis. »

Plusieurs auditeurs m’ont dit leur appréciation pour ma vision de l’avenir du catholicisme, qui ne peut selon moi s’envisager que comme un retour dans la grande Église conciliaire qu’elle a trahi. Si la Russie est le pôle civilisationnel vers lequel l’Europe doit aujourd’hui se tourner, alors il deviendra de plus en plus naturel aux chrétiens de se tourner vers l’orthodoxie. Et au diable le pape ! J’attends la construction d’une belle église orthodoxe dans ma ville pour renouer avec la pratique chrétienne.

Un auditeur d’origine serbe est venu me parler de la place des ancêtres dans les traditions orthodoxes serbes, et un autre auditeur, français mais orthodoxe, m’a confirmé que l’orthodoxie valorise le liens de sang, la piété filiale, et l’esprit de famille. En effet, sur un site appelé « Sagesse orthodoxe », on peut lire ceci, qu’on ne trouvera jamais sur un site catholique :

« L’âme d’une civilisation et d’un peuple est fortifiée par la mémoire des anciens, des parents, des ancêtres de chaque famille et par l’honneur rendu à ceux qui sont morts dans la foi ou pour la défense du peuple. Un pays qui effacerait le nom de ses ancêtres, qui oublierait la lignée de tous ceux qui ont précédé les contemporains ; un pays qui oublierait le nom des saints martyrs qui ont forgé son âme depuis les siècles, se condamnerait lui-même à être privé d’histoire. Il n’aurait plus de passé. Il n’aurait plus d’avenir non plus, puisqu’il se montrerait incapable de fournir des ancêtres à ceux qui viennent, à construire la future mémoire du peuple. »

AS : Ne craignez-vous pas de passer pour un illuminé en tentant de remettre en valeur le culte des ancêtres ?

LG : J’aborde ce sujet en tant qu’historien avant tout. Ce qui m’intéresse, c’est ce que notre histoire peut nous apprendre sur nous-mêmes et comment elle peut nous aider à trouver un nouveau destin collectif .

Par ailleurs, quelqu’un m’a fait judicieusement remarquer que la République nous impose aujourd’hui un culte des morts, mais ce ne sont pas nos morts, ce sont ceux d’un autre peuple, dont nous sommes sommés d’intérioriser la vengeance éternelle contre nous. Ce peuple a un sens du transgénérationnel et du « syngénique » très développé, et en même temps veut nous en dépouiller, parce que c’est ce qui fait la force d’un peuple. Nous subissons de sa part, depuis Mai 68, une dépossession de nos propres morts, dont la cancel culture est le dernier épisode. Ce que je dis s’inscrit donc dans une stratégie de guerre culturelle. L’enjeu est de restaurer ce rapport religieux aux ancêtres sans lequel le tissu social est beaucoup trop mince et fragile.

Mais tout en ayant une perspective d’historien, je ne me fais pas l’avocat d’un simple retour aux vieilles croyances et pratiques. Notre époque appelle un changement de paradigme, et non un traditionalisme étriqué.

AS : Vous avez eu l’occasion de discuter avec Alain Soral par téléphone après votre conférence. Que vous êtes-vous dit ?

LG : J’ai en effet eu la surprise de voir Alain s’avancer vers moi sur un écran de téléphone portable. Il m’a demandé le sujet de ma conférence et m’a aussitôt fait profiter de ses réflexions sur la dialectique de l’ « organique » et du « contractuel » en philosophie politique : les théories organiques font naître le politique du génétique, en quelque sorte, tandis que les théories contractualistes considèrent les individus comme des être autonomes et libres de toute atavisme. Alain m’a expliqué que, si le contractualisme s’est imposé en France à une certaine époque, c’est qu’il représente un saut qualitatif nécessaire à partir d’une certaine taille de population. À la même époque, ni l’Allemagne ni l’Italie n’avait réussi à s’unifier. Le politique, de toute manière, implique toujours du contrat. Laissé à lui-même, un organisme social ne peut guère dépasser le stade du clan. Néanmoins, l’organique, c’est-à-dire le clanique, est la matrice de l’animal social. Dans ma conférence, j’ai comparé le lien contractuel à l’adoption, qui permet d’étendre les liens familiaux au-delà du génétique.

J’ai été honoré par cette occasion d’écouter et de discuter avec Alain. J’admire toujours sa capacité de saisir et d’exprimer l’essence des choses, et de rebondir sur n’importe quel sujet avec précision et pertinence. Si E&R est bel et bien un « être collectif », comme je l’ai ressenti lors de ce festival, c’est parce qu’Alain est un peu son âme.

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