3 décembre 1992
DE QUOI PARLE-T-ON DANS LA FRANCE DE 1992 ?
De Vichy. Il paraît qu’on n’en parlait pas assez jusqu’à présent. C’est du moins ce qu’affirment ceux qui en parlent toujours, et comme on n’entend plus qu’eux, l’argument sonne de façon étrange. Car depuis dix ans, il ne se passe pas six mois sans qu’un événement ou un autre ne vienne « miraculeusement » relancer la discussion.
Ces derniers jours, ce fut la cassation partielle du non-lieu Touvier. Deux semaines plus tôt, c’était le dépôt par le chef de l’État d’une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain. Auparavant, c’était l’exigence adressée par diverses organisations à François Mitterrand de « reconnaître officiellement la responsabilité de l’État français de Vichy dans les persécutions et crimes contre les Juifs et Tziganes de France ».
Étrange demande, à la vérité. Nul n’avait songé à la faire au général de Gaulle. Ni à Pompidou, d’ailleurs, pas plus qu’à Giscard. Pourquoi à Mitterrand ? Et pourquoi maintenant ? Autant de questions qui soulèvent un malaise. D’autant que, si l’on en croit Bérégovoy, Mitterrand devrait « très vite » obtempérer (on approche des élections).
Mais n’est-il pas révélateur que la même semaine où le PS se déclarait unanimement solidaire de Laurent Fabius dans l’affaire du sang contaminé, les dirigeants de ce même parti se soient désolidarisés du président de la République dans celle de la gerbe de l’île d’Yeu ?
Il ne s’agit pas de réhabiliter Vichy. Il s’agit seulement de savoir si les guerres civiles ne doivent pas un jour se terminer. « Résistants » et « collabos » doivent-ils s’excommunier mutuellement jusqu’à la septième génération ? Oui, répondent de toute évidence ceux qui, sous prétexte d’« entretenir la mémoire », veulent faire croire, à des fins qui leur sont propres, que Hitler n’est « pas mort », qu’il « est demeuré en nous », qu’il « s’est installé en nous » (Marek Halter, Le Monde, 27 novembre).
Ceux-là entendent profiter de l’éloignement des événements pour faire disparaître les nuances et porter sur des situations complexes un regard anachronique et simplificateur. Ce faisant, ne prennent-ils pas une grave responsabilité ?
Entre 1940 et 1945, les Français se sont divisés, affrontés et parfois massacrés. N’est-il pas temps de reconnaître que certains d’entre eux ont pu, de bonne foi, se tromper ?
Trois hommes, en France, sont aujourd’hui accusés de « crimes contre l’humanité » (notion juridiquement douteuse et qui n’est entrée que récemment dans le Code pénal) : Touvier, Papon et Bousquet. Le premier avait été gracié par Georges Pompidou. Le deuxième, ancien ministre du général de Gaulle et de Valéry Giscard d’Estaing, n’avait fait l’objet d’aucune sanction lors de la Libération. Le troisième, secrétaire général de la police de Vichy en 1942-43, condamné après la guerre à cinq ans de dégradation civique, avait aussitôt été relevé de cette peine pour « services rendus à la Résistance ».
On est loin de l’histoire en noir et blanc ! On reste en revanche dans le manichéisme quand on fait un usage unilatéral de cette notion de crime contre l’humanité. Les Anglais ont dressé une statue à celui de leurs chefs militaires qui, en février 1945, avait ordonné le bombardement de Dresde, au cours duquel furent brûlés vifs 150 000 hommes, femmes et enfants. Ce n’était donc pas un crime ?
D’autres disent que nier le caractère « unique » des crimes commis contre les Juifs revient à les « banaliser ». Mais par cette affirmation même, ne banalise-t-on pas tous les autres ?
L’horreur que soulèvent légitimement les persécutions raciales doit-elle faire oublier que 100 000 Français sont morts pendant les combats de 1940, que 60 000 autres ont trouvé la mort durant l’Occupation sous les bombardements alliés, que l’« épuration sauvage » de 1944-45 s’est soldée par 20 000 assassinats restés impunis, et que les trois quarts des déportés étaient, non des déportés « raciaux », mais des « politiques » et des résistants ?
On a le droit, et certainement même le devoir, de condamner ce que Vichy a pu faire d’inacceptable. Mais on peut aussi se demander comment les choses auraient tourné s’il n’y avait pas eu Vichy. La France soumise, non à l’autorité du Maréchal, mais à celle d’un Gauleiter, aurait-elle été plus douce ou plus dure pour les Juifs ?
Le général Le Groignec le rappelait récemment : « Moins de 7 % des Juifs européens ont survécu à la barbarie nazie, alors qu’en France 86 % des Français juifs et près de 70 % de leurs coreligionnaires étrangers ou apatrides échappaient à la mort ». De tels chiffres sont peut-être aussi à verser au dossier.
Entretenir un climat de guerre civile est actuellement le moyen qu’ont trouvé certains de rappeler que l’actuel chef de l’État fut sous Vichy un « résistant pétainiste » (tout comme Gabriel Jeantet, son parrain dans l’ordre de la Francisque). Pour d’autres, c’est une façon de pallier l’absence d’imagination : Hitler explique tout.
Le plus souvent, hélas ! ressusciter des fantômes revient à ne plus voir la réalité. On ne meurt plus aujourd’hui à Auschwitz, mais on meurt en Serbie et en Somalie — et là, on s’en tient à de beaux discours, éventuellement assortis d’un sac de riz.
La « mémoire » a bon dos. Il y a une façon de se fixer sur le passé qui rend aveugle sur ce qui nous entoure. Rafraîchir la mémoire avec des idées fausses, ou des slogans simplistes, interdit parfois de comprendre le présent.


