Émile Saisset, une voix oubliée de la philosophie française

Lecture vivement conseillée par Vincent Reynouard !

À l’occasion de la réédition de ses œuvres choisies en trois volumes


Qui lit encore Émile Saisset ?

La question n’est pas tout à fait rhétorique. Son nom a presque disparu, alors que ceux des philosophes auxquels il consacra une grande partie de son travail — Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Kant ou Hegel — nous sont toujours familiers.

Au XIXᵉ siècle, pourtant, Saisset appartenait pleinement au monde philosophique français. Il enseignait, publiait, traduisait, intervenait dans les grandes discussions de son temps. Ses livres témoignent surtout d’une manière de faire de l’histoire de la philosophie qui a quelque chose d’assez séduisant aujourd’hui : il ne séparait guère l’exposition d’une doctrine de sa discussion.

Lorsqu’il parle d’un historien de Giordano Bruno, il écrit cette phrase qui pourrait assez bien s’appliquer à lui-même et qui pourrait correspondre à un certain professeur que parlait souvent d’« exactitude » :

« Cette impartialité sans faiblesse est le véritable esprit de l’histoire. »

Il y a là une bonne définition de sa méthode. Saisset cherche à comprendre les systèmes, parfois très longuement, mais sans jamais considérer que comprendre oblige à acquiescer.


Quelques repères

Émile-Édouard Saisset naît à Montpellier le 16 septembre 1814 et meurt à Paris le 27 décembre 1863, à quarante-neuf ans.

Entré à l’École normale en 1833, agrégé de philosophie en 1836 et docteur ès lettres en 1840, il mène une carrière d’enseignement qui le conduit notamment à la Faculté des lettres de Paris, où il devient professeur d’histoire de la philosophie en 1856.

Il est également chargé du cours de philosophie grecque et latine au Collège de France entre 1853 et 1857. Collaborateur de la Revue des Deux Mondes, il travaille beaucoup sur Spinoza, dont il contribue à diffuser l’œuvre en France par ses traductions et ses études.

En février 1863, quelques mois avant sa mort, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques.

La carrière est honorable, assurément. Elle n’explique pourtant pas pourquoi ses livres valent encore la peine d’être ouverts. C’est plutôt dans les textes qu’on le découvre.


Tome I — Autour de Descartes et du XVIIᵉ siècle


Le premier volume des Œuvres choisies réunit Précurseurs et disciples de Descartes et les Mélanges d’histoire, de morale et de critique. Les textes ont été établis à partir des éditions Didier de 1862 et Charpentier de 1859.

On y rencontre Roger Bacon, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibnitz, saint Anselme, Giordano Bruno, Michel Servet, mais aussi des études consacrées au socialisme, à la philosophie positive ou à l’état moral de l’époque.

Ce qui frappe assez vite, c’est que Saisset ne traite pas ces philosophes séparément. Il cherche au contraire ce qui passe d’un système à l’autre.

La question des rapports entre Descartes et Spinoza l’occupe particulièrement. Après avoir examiné la Kabbale, Maïmonide et les différentes filiations proposées par les historiens, il donne son propre jugement :

« Le véritable maître de Spinoza en philosophie, c’est Descartes. »

La formule est nette, peut-être même volontairement provocatrice. Mais Saisset ne dit pas pour autant que Spinoza aurait simplement copié ou prolongé Descartes.

Il cherche plutôt à montrer comment certaines difficultés du cartésianisme ont pu être reprises, déplacées et poussées beaucoup plus loin par Spinoza.

C’est une manière d’écrire l’histoire de la philosophie qui revient constamment sous sa plume : les systèmes ne tombent pas du ciel. Ils se répondent, se corrigent, parfois se déforment.

Saisset a aussi le mérite de ne pas réserver ses compliments à ceux avec lesquels il est d’accord. Il peut admirer l’intelligence ou la puissance d’un philosophe tout en combattant sa doctrine quelques pages plus loin. Il n’a pas besoin de rendre Spinoza médiocre pour refuser le spinozisme, ni Kant inconsistant pour le critiquer.


Tome II — Saisset face au scepticisme


Le deuxième volume, Le Scepticisme — Ænésidème, Pascal, Kant, est différent.

Le livre paraît en 1865, après la mort de Saisset, sous les soins de son frère Amédée. Il correspond à l’un des grands travaux qui occupèrent ses dernières années.

Le rapprochement entre Ænésidème, Pascal et Kant paraît d’abord curieux.

Il devient plus clair lorsqu’on comprend que Saisset ne s’intéresse pas seulement au scepticisme comme épisode de l’histoire grecque. Ce qui le préoccupe, c’est une difficulté beaucoup plus générale : comment la raison peut-elle établir la valeur de ses propres instruments ?

Jusqu’où peut-on douter sans finir par rendre le doute lui-même impossible ?

Saisset ne prend pas ces questions à la légère. Il accorde au scepticisme une réelle force intellectuelle, et c’est probablement ce qui rend certaines pages du livre encore agréables à lire.

Son but n’en reste pas moins très clair. Dans une leçon consacrée au projet d’une histoire critique du scepticisme, il déclarait :

« Il faut rendre le courage aux esprits. Il faut montrer qu’il y a une science philosophique capable de conduire, capable d’établir les vérités nécessaires à l’homme. »

Le mot « courage » mérite d’être remarqué. Pour Saisset, le scepticisme n’est pas seulement une difficulté logique. Il peut devenir une disposition générale de l’esprit, une sorte de renoncement à chercher le vrai.

C’est là qu’il se sépare profondément de Pascal. Il reconnaît sa grandeur, son intelligence, la puissance de ses objections. Mais il refuse que l’impuissance supposée de la philosophie devienne le point de départ nécessaire de la religion.

Il écrit ainsi :

« La philosophie leur donne une morale puisqu’elle leur enseigne le devoir. »

Et, un peu plus loin :

« Ainsi, le philosophe ne manque ni de religion, ni de piété. […] Il prie, il espère. »

Ces phrases nous éloignent évidemment de beaucoup de conceptions contemporaines de la philosophie. Elles disent en revanche assez bien ce que Saisset attendait d’elle.


Tome III — L’Essai de philosophie religieuse


Le troisième volume est sans doute celui où Saisset se découvre le plus directement.

L’Essai de philosophie religieuse a été établi pour cette réédition d’après la troisième édition revue et augmentée publiée chez Charpentier en 1862.

La première partie examine successivement les conceptions de Dieu chez Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz, Kant et Hegel.

Puis viennent les Méditations : l’existence de Dieu, les limites de la raison, la création, la Providence, la douleur, la religion. Trois Éclaircissements complètent l’ensemble.

On retrouve l’historien des deux premiers volumes, mais il ne se contente plus cette fois de commenter les autres. Il expose davantage sa propre position.

La liberté humaine devient une question centrale. Dans une discussion sur la personnalité, il écrit :

« Dans la nature règne le fait ; l’homme habite un monde supérieur où règne le droit. »

Cette phrase dit beaucoup de son spiritualisme. L’homme, pour Saisset, ne peut être réduit à une succession de phénomènes soumis à la nécessité. Il se sent responsable de ce qu’il fait. Il connaît l’obligation. Il distingue ce qui arrive de ce qui devrait arriver.

Il y a dans les Méditations plusieurs passages où son écriture devient plus personnelle et, je trouve, beaucoup plus intéressante.

Par exemple :

« Tout peut m’être enlevé, excepté ce gouvernement de moi-même. »

On est assez loin ici du professeur faisant l’histoire d’un système. Saisset parle de l’expérience qu’un homme fait de sa propre liberté.

Cette liberté n’est pourtant pas, chez lui, le droit de faire n’importe quoi. Une volonté entièrement indéterminée lui paraît même inconcevable. D’où cette formule :

« Le devoir seul oblige, parce que seul il suppose la liberté. »

C’est aussi à partir de là que se comprennent ses longues discussions de Spinoza, Kant ou Hegel.

Derrière des problèmes métaphysiques parfois très techniques, il revient toujours à quelques questions simples : l’homme est-il libre ? Est-il une véritable personne ? La morale suppose-t-elle autre chose que le jeu des causes naturelles ? Et que devient la responsabilité humaine si tout est nécessaire ?


Pourquoi cette réédition ?

La première raison est toute simple : une grande partie de l’œuvre de Saisset était devenue difficile à trouver ailleurs que dans des numérisations anciennes ou des éditions depuis longtemps épuisées.

Une autre raison est simplement le fait que Vincent Reynouard cite souvent Émile Saisset dans ses interventions.

De plus, ces trois volumes permettent de suivre un même auteur dans trois exercices assez différents.

Dans le premier, Saisset est surtout historien de la philosophie. Dans le deuxième, il examine un adversaire qui l’a préoccupé jusqu’à la fin de sa vie : le scepticisme. Dans le troisième, il expose beaucoup plus directement ses propres convictions métaphysiques et religieuses.

L’ensemble permet aussi de retrouver un représentant important d’une tradition philosophique française aujourd’hui peu lue : le spiritualisme du XIXᵉ siècle.

Le mot peut donner l’impression d’une école poussiéreuse. Les textes sont souvent moins sages qu’on ne pourrait le croire.

Saisset discute rudement Pascal. Il attaque le panthéisme. Il se mesure à Kant et à Hegel. Il cherche dans Descartes les origines d’une partie du spinozisme. Et il le fait sans adopter le ton impersonnel d’un manuel.

Cela explique sans doute pourquoi je reviens volontiers à sa formule sur l’historien :

« Cette impartialité sans faiblesse est le véritable esprit de l’histoire. »

Saisset n’était certainement pas impartial au sens où nous l’entendrions aujourd’hui : il avait une philosophie, des convictions, des adversaires.

Mais il possédait quelque chose de plus intéressant peut-être : le goût d’entrer réellement dans une pensée avant de la combattre.

C’est déjà une bonne raison de le remettre entre les mains des lecteurs.


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