Extrait tiré du livre de Louis Rougier, Du paradis à l’utopie, 1979
Le désenchantement du monde actuel a produit son effet habituel : lorsque l’homme perd confiance dans sa capacité de se gouverner par son propre conseil, il recourt à la foi, il crée les fictions salutaires qui lui sont indispensables pour transcender son mal de vivre. On assiste à un revival des croyances religieuses, particulièrement dans le pays le plus comblé, le plus scientifique, le plus technicien, aux Etats-Unis.
Près de 1 300 cultes, sectes, confréries se partagent aujourd’hui quelque 155 millions de fidèles. A côté de l’Eglise catholique sans cesse en progrès, à côté des églises protestantes traditionnelles, baptistes, méthodistes, luthériennes, presbytériennes, épiscopaliennes, congrégationnistes, évangélistes, il faut citer les mormons, les adventistes, les Témoins de Jéhovah, les pentecôtistes, les darbystes, les paulistes, les charismatiques. Les « chrétiens re-nés » (born again christians) bénéficient des prédications à la télévision de Billy Graham qui soulèvent les masses. Parmi les jeunes, nombreux sont ceux qui se détournent des religions traditionnelles pour les théosophies, les mystiques orientales : tels sont les adeptes du Zen, du Yoga, des ashrams hindouistes, de la conscience de Krishna (Hare Krishna), de la secte de Moon. Les religions marginales ou nouvelles attirent un nombre grandissant d’adeptes, car, recourant à des exercices physiques ou à des méditations, elles ne s’encombrent pas des dogmes des grandes religions révélées qui rebutent quantité d’esprits.
D’autres justifient leur foi en l’au-delà en invoquant les phénomènes parapsychologiques, les UFO (Unidentified Flying Objects), les tours de prestidigitation comme ceux d’Uri Geller. Dans les Etats satellisés du monde communiste le retour à la foi, l’assistance aux églises, les pèlerinages en Pologne sont une façon de protester contre l’emprise de l’Union soviétique.
Dans l’Europe occidentale, les Eglises protestantes demeurent florissantes. En revanche, la foi décline dans les nations où le catholicisme fut le plus solidement implanté l’incroyance progresse, les vocations s’effondrent, l’influence sociale s’effrite.
La papauté est victime de son monarchisme qui fait du Souverain Pontife l’arbitre suprême de ce que l’on doit croire et pratiquer : ses diktats sont irrévocables. En proclamant le pape infaillible, Vatican I lui a rendu le plus détestable service, vouant à l’échec la tentative esquissée par Vatican II de faire de l’Eglise une monarchie constitutionnelle, en développant les institutions collégiales, synodales, concilaires, puisque le pape se réserve en définitive le dernier mot. Incapable de désavouer ses prédécesseurs qui, supposés infaillibles, n’ont pu se tromper, le pape fige l’enseignement de l’Eglise dans une dogmatique que les fidèles intégristes acceptent encore, mais à laquelle les clercs, mieux éclairés, n’adhèrent plus qu’ « à la carte ». On l’a bien vu au sujet d’ Humanae Vitae qui a déclenché un vent de fronde dans toute l’Eglise. Au moment où les autorités les mieux informées, où les conférences internationales, où les gouvernements, où l’opinion publique dénoncent l’explosion démographique comme le danger suprême qui menace la survie de notre planète, Paul VI, condamne la régulation des naissances, ce qui aboutit à préférer une maternité subie et instinctive, risquant de faire des enfants mal aimés, à une maternité volontaire et responsable. Ne pouvant contester les dogmes définis par ses prédécesseurs, Paul VI a promulgué, le 30 janvier 1968, en clôture de l’année de la foi, le Credo du peuple de Dieu, qui réédite les dogmes du concile de Trente, en y ajoutant de nouveaux, ceux de l’infaillibilité pontificale, de l’Immaculée Conception et de l’Assomption de la Vierge.
En revanche, l’Eglise romaine a voulu s’ouvrir au monde, se réconcilier avec les impératifs de la conscience contemporaine, faire passer l’oubli sur Quanta Cura (1864) et le Syllabus errorum qui condamnaient toute la civilisation moderne, la démocratie, les droits de l’homme. Ce fut l’objet de Vatican II. Le 19 novembre 1965 fut promulguée, au nom de la dignité humaine, la liberté religieuse que quatre papes avaient qualifiée de délire. Pour être en prise directe avec le peuple, les langues vernaculaires furent substituées au latin dans la liturgie.
Au cours de ses voyages, dans ses discours devant les instances internationales, dans ses homélies habituelles, Paul VI se fit l’apôtre de la liberté de conscience et de l’œcuménisme. Le 2 décembre, à Sidney, le pape dit sa confiance en l’homme : « Nous avons confiance en l’homme ; nous croyons en ce fond de bonté qui est en chaque cœur, nous connaissons les motifs de justice, de vérité, de renouveau, de progrès, de fraternité qui sont à l’origine de tant de belles initiatives ». L’Eglise se met au service de l’homme, centre son intérêt sur la cité terrestre au détriment de la cité de Dieu.
Un tel langage scandalise les intégristes. Proclamer la liberté de conscience, c’est renoncer à la formule Roma locuta, causa sublata et postuler que l’on peut faire son salut dans n’importe quelle religion. Alors pourquoi l’activité missionnaire ? Si l’homme naît bon, que devient le péché originel ? Au service de Dieu, le pape substitue le service de l’humanité.
L’abbé de Nantes accuse le Pape d’hérésie, de schisme et de scandale. S’il s’en prend aux dogmes bafoués dans son Liber accusationis in Paulum sextum, Mgr Lefebvre attaque la nouvelle liturgie et préconise le retour à la messe en latin de Pie V. Le clergé, incité par Vatican II, s’emploie à désacraliser la messe, qui tend à prendre valeur de simple mémorial, et à dévaloriser les sacrements comme l’eucharistie. La musique pop remplace dans certaines églises le chant grégorien. Mgr Lefebvre s’insurge contre Vatican II, le pape et les évêques : « Vous détruisez la foi, vous enseignez le catéchisme hérétique, vous célébrez un office protestant, vous mariez l’Eglise et la révolution, union adultère dont ne peuvent naître que des bâtards ». Le père Bruckberger retourne au Syllabus pour dénoncer le schisme en train de se produire en voulant concilier l’Eglise avec une société essentiellement anti-chrétienne.
De la désaffection dont souffre l’Eglise romaine, Paul VI a donné deux interprétations.
Le 23 juin 1974, en la basilique de Saint-Pierre, le Souverain Pontife a déclaré : « On aurait pu croire que le Concile aurait amené des jours ensoleillés pour l’histoire de l’Eglise. Au contraire, ce sont des jours remplis de nuages, de tempêtes, de brouillards, d’incertitudes… On n’a plus confiance dans l’Eglise, mais on se fie au contraire au premier prophète profane s’exprimant dans un journal ou dans un mouvement ». Comment cela a-t-il pu se faire ? Dans cette œuvre de destruction Paul VI n’hésite pas à reconnaître l’action de l’esprit du mal, acharné contre l’œuvre du Christ : « Nous avons l’impression que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu ». Paul VI est revenu le 3 décembre sur cette vision du conflit des puissances des ténèbres et de l’action du Christ.
Comment peut-on invoquer le diable au moment où les nouveaux catéchismes, en particulier le catéchisme hollandais, n’osent plus parler du péché originel, des péchés capitaux, des peines éternelles pour ne pas traumatiser les enfants. Invoquer le diable, n’est-ce pas tomber dans une redoutable hérésie le manichéisme ? Si tout le mal vient du diable, comment Dieu, tout-puissant et infiniment bon, ne l’a-t-il pas exterminé ? D’où vient cette complaisance, cette révérence à l’égard de l’Adversaire qui fait de Dieu son complice ? Si Dieu ne peut le supprimer, c’est qu’il n’est pas tout-puissant ; c’est que le diable, l’anti-Dieu, a barre sur lui, ou tout au moins a pouvoir de le tenir en échec. On sombre dans le dithéisme.
Aussi Paul VI a-t-il donné du malaise de l’Eglise, une tout autre interprétation dans son audience du 13 septembre 1974 : « L’Eglise est en difficulté… L’Eglise semble condamnée à mourir… L’abandon de l’observance religieuse par des populations entières, le matérialisme des masses insensibles à tout appel spirituel… les fils (de l’Eglise) qui la quittent après lui avoir juré amour et fidélité, les nombreux séminaires presque déserts, les communautés religieuses qui ne trouvent des novices qu’avec peine, et enfin ces fidèles qui ne craignent plus d’être infidèles.. » Et le Souverain Pontife de se demander si le monde moderne tolère encore une religion comme la nôtre » et si « un abîme apparemment infranchissable ne s’est pas creusé entre la pensée moderne et l’ancienne mentalité religieuse et ecclésiale… L’Eglise n’est-elle pas appelée à s’éteindre, en se laissant remplacer par une conception rationnelle et scientifique du monde, expérience riche et plus facile, sans dogme, sans hiérarchie, sans limites à la jouissance de la vie, et pas même la croix du Christ. Or, sans la croix du Christ et tout ce qu’elle comporte, que reste-t-il de notre religion ? que reste-t-il de l’Eglise ? Dans de telles conditions, il est évident que l’Eglise est en difficulté ».
En inaugurant le synode qui s’est tenu à Rome le 27 septembre 1974, le Pape est revenu sur le même sujet : « Est-il nécessaire que l’Eglise nous enseigne à aimer les pauvres, à reconnaître les droits des esclaves et des hommes ? Ce sont là des choses que le monde profane fait de lui-même la civilisation marche avec ses propres forces. Dès lors, que reste-t-il à une Eglise dépouillée de ses bonnes œuvres ? ».
Aux premiers chrétiens qui s’inquiétaient de ne pas voir le retour en gloire du Seigneur, la parousie promise « avant que cette génération ne passe », les évêques répondirent que la parousie s’était réalisée dans l’Eglise, véritable corps mystique du Christ. On pourrait aujourd’hui soutenir que l’Eglise s’est réalisée dans la société civile actuelle qui a pris en charge « les bonnes œuvres » reconnues comme un droit. Reste la croix du Christ qui confère à la souffrance valeur rédemptrice. De là le dolorisme prêché par l’Eglise. Or, de nos jours, la douleur n’est plus ressentie comme une expiation, une épreuve salutaire, une probation ; elle est ressentie comme dégradante, comme un accident psycho-physiologique que la médecine se fait obligation de conjurer.
Dès lors, on comprend que pour la grande majorité de ceux qui se disent chrétiens et particulièrement catholiques, la pratique est négligée, la foi est à la carte. Un sondage de l’IFOP révélait en 1975 que, parmi les Français qui se disaient catholiques, la moitié ne croyait plus à la Trinité, un quart croyait à la résurrection du Christ, 30 % à la présence réelle dans l’Eucharistie, 34% considéraient Jésus comme un homme extraordinaire, mais non pas comme un dieu. En 1973, Christian Chabanis publia un livre intitulé Dieu existe-t-il ? Non, répondent les vingt personnalités interrogées parmi les plus en vue de l’intelligentsia contemporaine.
Heureux sont ceux qui arrivent à concilier la foi et la science à la façon de Pasteur, qui laissait ses croyances à la porte de son laboratoire pour les retrouver à la sortie. Pour beaucoup, la croyance en un au-delà réparateur est, selon la formule de Socrate, « un beau risque à courir ». En tout cas, et c’est là la grande conquête du siècle des Lumières, la religion est devenue une affaire purement personnelle. Le christianisme de nos jours est de plus en plus vécu, non comme une dogmatique, mais comme une morale fondée sur l’amour du prochain, la vertu du sacrifice ou tout simplement comme une discipline intérieure. Il demeure un rituel qui célèbre et commémore les grandes étapes de l’existence : la naissance, le mariage et la mort. Il sert de réconfort intellectuel à beaucoup qui, engagés dans l’action, évitent de se poser des problèmes trop éprouvants. Il offre un précieux recours aux familles pour l’éducation des enfants, face à une société trop permissive qui s’abandonne à la facilité et au laxisme.
Nombreux sont ceux qui transposent le christianisme en poétique, tout comme les esprits éclairés de l’Antiquité ne retenaient du paganisme que l’enchantement de sa mythologie. « De même, écrit Renan, le christianisme restera notre mythologie, notre topique poétique, alors qu’il ne sera plus notre règle de foi. Cela est si vrai que, quand nous voulons revenir un instant à la poésie, à l’image, au symbole, nous sommes obligés de redevenir chrétiens par fiction ».
L’églogue de la nativité, avec la crèche, les bergers, les rois mages, la fuite en Egypte, l’annonce de la Bonne Nouvelle dans les champs fleuris de Galilée, la légende dorée de la vie des Saints, le Poverello d’Assise vu à travers les Fioretti inspireront toujours poètes et artistes. « Qu’est-ce que le Paradis ? six mois de prison avec les Bollandistes » déclarait encore Renan.





