Le retour aux Grecs

UNE ALTERNATIVE POUR LES HOMMES AU MILIEU DES RUINES ?

Extrait de Christopher Gérard, Parcours Païen, 2000

« De toutes les races d’hommes, la plus accomplie, la plus belle, la plus enviée, la plus séduisante, la plus entraînante vers la Vie… »

Friedrich NIETZSCHE, Naissance de la Tragédie, 1872.

« La langue, l’histoire, l’art et la philosophie des Grecs seront toujours indispensables partout où l’on formera des élites. »

Ernst JÜNGER, Journal parisien, 9 janvier 1942.

Quelle alternative spirituelle pour tous ceux qui, autant que la crispation intégriste, refusent la mortelle tiédeur de ces temps d’interrègne ? En effet, avant de voir le réveil des Dieux, nous devrons aller jusqu’au bout de la folie des Titans : la démonocratie technicienne, l’anomie généralisée, en un mot la transformation de nos sociétés en systèmes, le passage de la culture enracinée à toutes les formes de brutalité conceptuelle, de vide spectaculaire.

Un retour — ou recours — aux Grecs de la haute époque peut constituer un idéal de résistance aux ravages de la modernité. Certes, nous ne referons jamais le miracle grec : Heidegger nous en avait averti naguère. Toutefois, nous pouvons nous réapproprier un mental à même de susciter de nouveaux sursauts. L’histoire de notre civilisation le démontre à l’envi : toutes nos renaissances ont toujours été des appels à la plus ancienne mémoire, qui est païenne.


Mais pourquoi la Grèce, pour citer le beau livre de Jacqueline de Romilly ? Parce que les Dieux de la Grèce demeurent enfouis au plus profond de notre inconscient collectif. La tragédie, les épopées homériques, les mythes n’ont jamais cessé de nourrir notre imaginaire. Apollon et Artémis, tous les Dieux du panthéon hellénique sont restés parmi nous, camouflés parfois, mais bien présents. Malgré la mort du monde antique, ils continuent inexplicablement de briller et de faire rêver les âmes de qualité. Pourtant, nul livre sacré ne nous impose de dogme à leur sujet ; ces Dieux ne parlent jamais d’eux-mêmes, ne nous livrent nulle « bonne nouvelle », mais ils nous laissent une totale liberté intérieure. Chacun peut penser à eux, selon son tempérament, ses désirs et ses besoins. À la fois proches de nous et en retrait, bienheureux et indifférents, les Immortels annoncent simplement ce qui est.

Outre le fait que les Grecs ont tout pensé — la logique, le politique, l’esthétique, le Mythe et la Loi —, ils nous ont livré la plus belle des leçons : celle de penser sans jamais se soumettre à quelque primat que ce soit. Comme le dit le philosophe Marcel Conche : « Ils ne se sont laissé arrêter par aucune question. Or ne se laisser arrêter par aucune question, la philosophie est cela même. » (Le Figaro littéraire, 31 octobre 1996.) Nous en sommes loin aujourd’hui, où le système fonctionne comme aux époques les plus sombres du Moyen Âge : technique et économie remplacent le Dieu de la scolastique, qui ne fut jamais celui des paysans et des bâtisseurs de cathédrales. La référence est en effet constante à des principes dits supérieurs : au simple mot de rentabilité, toute réflexion, tout projet est paralysé. Nous sommes tous les jours témoins de ce désespérant dialogue de sourds, tant dans le domaine de l’écologie que dans celui de l’enseignement, par exemple.

Pourquoi ne pas recourir, comme nous l’avons fait depuis des siècles en Europe, à la Grèce antérieure, à sa religiosité sans Dieu unique, sans Église, sans clergé, sans dogme, sans credo, sans promesse d’immortalité ou de récompense ? Mais qu’est-ce donc qu’une religion ? Les Anciens rapprochent le terme religio du verbe religare : relier ; ils lui donnent le sens de lien, de contrat avec les Dieux. Cette étymologie semble fausse, mais ce qui importe est cette notion de pacte. Pour un Païen, le religieux est orienté vers la vie terrestre, immanente. Il vise à assurer au citoyen une vie humaine ici-bas, non dans quelque hypothétique arrière-monde. Le citoyen, homme libre par excellence, tâche de se réaliser ici et maintenant. Il refuse de succomber à la tentation morbide du nihilisme, d’accorder le moindre crédit à toutes les chaleureuses impostures. Il ne s’agit pas de croire en un Dieu personnel et jaloux qui épierait nos faits et gestes et à qui nous rendrions des comptes d’apothicaire. Cette vision ô combien infantilisante du sacré ne mène qu’à l’hypocrisie, à l’athéisme. L’un des meilleurs connaisseurs de l’âme hellénique, W. F. Otto, un professeur de l’Université de Tübingen qui vénérait Zeus Olympien, nous le dit clairement : « Nous ne trouvons pas non plus chez ces Dieux grecs, ni dans la mentalité de leurs adorateurs, la gravité morale qui, pour nous, accompagne toujours une religion authentique. » Car les Hellènes, peuple solaire par essence — le nom de leur héros éponyme Hellen signifie « le Brillant » —, sont trop à l’aise dans la nature pour reconnaître dans la morale la valeur suprême. On cherchera en vain chez eux l’abandon de l’âme, le renoncement aux attachements les plus chers et jusqu’à la personne même, bref l’effusion des basses époques.


Pour un Grec, rien de ce qui est naturel ne va sans la présence de ses Dieux, avec qui il entretient un rapport immédiat de proximité, unissant connaissance et croyance, rationalisme et spiritualité. Le propre des Dieux n’est pas de délivrer l’homme de la matière, mais de se manifester. On voit que le sens du sacré, chez les Grecs, se distingue nettement du merveilleux chrétien, plus proche de la magie. Ce sens aigu du réel, cette passion de voir le monde tel qu’il est, dans son infinie complexité, mélange de visible et d’invisible, caractérise la posture grecque qu’il nous faut réapprendre : la capacité de voir notre monde à la lumière du divin. Citons encore W. F. Otto : « Ces figures — Zeus, Apollon, Athéna, Artémis, Dionysos, Aphrodite — demeureront tant que l’esprit européen, qui a trouvé en elles son objectivation la plus riche, ne succombera pas totalement à l’esprit de l’Orient ou à celui du calcul pragmatique. »

Ces conceptions si subtiles constituent un encouragement à la recherche scientifique, à l’étude du réel, vu comme une passionnante entreprise de décodage. Nous sommes aux antipodes du principe de Révélation ex machina. Chez les Grecs, point de Livre unique à portée universelle et d’une autorité indiscutable, qui contiendrait la totalité d’une vérité tombée du ciel… et dont une Église jalouse se réserverait le monopole de l’interprétation, voire de la lecture. Non, les Grecs récitent tous Homère, qui les inspire et les éduque depuis trois mille ans. Car être Grec, c’est sans aucun doute cela : se nourrir d’Homère. « Devenir grec, c’est donc devenir fidèle à Homère en esprit. » Marcel Conche, « Devenir grec », dans la Revue philosophique, janvier 1996. Voilà nos Écritures, qui nous apprennent le Tragique de la condition humaine, le refus des espérances infantiles, la virilité spirituelle.

Le Polythéisme des Grecs repose donc sur les coutumes ancestrales, auxquelles le citoyen adhère sous peine de ne pas être totalement lui-même. Les Devins et les Poètes, en premier lieu Homère l’Éducateur, mais aussi Hésiode, Pindare et tant d’autres, tous mêmement inspirés par les Muses, Déesses du dire vrai, ont pour rôle d’ordonner ces antiques récits, d’en proposer de nouvelles interprétations et donc d’approfondir la connaissance du sacré. Grâce à eux, la Tradition évolue, s’enrichit d’apports neufs, oracles ou poèmes. La Tradition est donc la synthèse d’une connaissance naturelle du divin et du souvenir des inspirations successives : en elle, rien de figé. Voici donc comment celle-ci se développe, échappe à la sclérose, revit à chaque génération. C’est en ce sens que le Paganisme est éternellement jeune et renaissant.

Transmettre ces traditions — le pluriel est en fait préférable —, ces nomoi, est un devoir sacré pour toute communauté qui entend assurer sa survie à long terme. Les Grecs, qui vivent dans des cités jalouses de leur indépendance, possédant chacune sanctuaires et processions, sont unis, outre par la langue, par des traditions plurielles, des jeux et des pèlerinages communs. N’est-ce pas un bel exemple pour l’Europe de demain ? Pour les Grecs, l’inspiration des artistes est relativisée : nulle ne se donne pour indépassable ou définitive, nulle n’exclut l’autre. Au contraire, tous ces nomoi se complètent en un tout chatoyant et restent ouverts aux innovations ainsi qu’aux Dieux étrangers. C’est là une caractéristique du Paganisme, qu’il soit hellénique, celtique ou indien : sa profonde tolérance, son infini respect des différences, son absence de prosélytisme.


Pour un Païen, en effet, le divin est inaccessible à l’intelligence humaine ; il ne peut en percevoir que des manifestations : la splendeur de l’orage, la beauté d’une femme, l’éclat du soleil. À lui de vivre en harmonie avec les Puissances que sont les Dieux et de participer à la vie du cosmos dont il fait partie. Cette ignorance des fins ultimes n’est pas acceptée avec fatalisme : le Grec tente de comprendre ce que les Muses, qui parlent par la bouche des poètes, enseignent par le truchement du Mythe, « discours complexe à propos d’une réalité complexe où s’enchevêtrent le visible et l’invisible, et qui se déploie selon une logique qui lui est propre et en fonction d’un schéma transcendantal qui unifie et régularise l’expérience ». L. Couloubaritsis. Longtemps, on a pensé que le mythe constituait un stade prélogique et que le progrès avait été le passage du mythos au logos… terme qui signifie aussi « mythe » en grec ancien !

Mais l’anthropologie moderne a montré que le mythe possède sa logique interne, sa propre rationalité. Ses apparentes contradictions doivent être comprises à l’intérieur d’un discours cohérent, qui recourt souvent à la distorsion pour parvenir à exprimer l’expérience intérieure où se presse le divin. Par exemple, la pluralité déroutante des images divines, leur constante alternance indiquent qu’aucune d’entre elles n’est définitive. C’est que les Dieux sont vivants : ils changent, disparaissent et reviennent. Tous ces mythoi sont reliés, souvent grâce au schème de la parenté, subtilement articulés : un Dieu, un mythe ne peut jamais s’appréhender que par rapport à tous les autres. Nous sommes ici dans une structure mentale polythéiste et hiérarchisée. En voici un exemple : le Titan Hypérion, fils d’Ouranos et de Gaïa, engendre Hélios — le Soleil —, Sélénè — la Lune — et Éôs — l’Aurore. Ce mythe théo-cosmogonique conduit d’une entité mal définie, chaotique, où divin et cosmique sont intimement mêlés, à la multiplicité de figures divines. Dans ce processus de différenciation par générations successives, il n’y a jamais de rupture radicale entre le divin et le mondain. Le divin est immanent, certes, agit sur le monde des hommes, mais dépasse tout dans une transcendance symbolisée par l’Olympe.

Redevenons Grecs, lecteurs d’Homère et de ses continuateurs, réactivons mythes, rites et images pour préparer un avenir grandiose. L’Hellénisme doit nous inciter à l’action concrète sur le monde, qu’il nous faut regarder avec sympathie, pénétrés d’un profond sentiment de coappartenance, au sein duquel nous cherchons une intégration optimale, notre forme de piété. Pour conclure cette brève exhortation, je citerai Paul Morand, l’homme pressé, le bouddhiste qui place dans la jolie bouche d’Irène, son héroïne, les mots suivants : « Je suis une Grecque et, pour moi, toute rêverie, toute pensée doit prendre forme. »

Calendes de mars 1997


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