Alain de Benoist dénonce le mensonge démocratique


Extrait de mon dernier florilège, Anthologie critique de la Démocratie moderne, 2025


Il vaut la peine de revenir sur la situation créée en Algérie par le coup d’État qui y a brutalement « suspendu le processus électoral », car l’affaire est exemplaire. Elle correspond même à une sorte de cas d’école. Après trente ans d’un pouvoir sans partage, un régime de parti unique, passablement corrompu et discrédité, décide sous la pression populaire d’organiser les premières élections libres. Le premier tour de scrutin laisse prévoir une large victoire de l’opposition (le contraire eût d’ailleurs étonné). Résultat : un « comité d’État » sans la moindre existence constitutionnelle s’empare du pouvoir, le place sous l’autorité du complexe militaro-industriel et décide purement et simplement d’annuler les élections. La dictature reste donc en place, et même se renforce.

Qu’arrive-t-il alors ? Une condamnation générale ? Pas du tout. Car voici que les démocrates français ont pour les putschistes les yeux de Chimène. C’est, disent-ils, que l’opposition est islamiste et que l’islamisme se concilie fort mal avec la démocratie, bien qu’il ne dédaigne pas d’en utiliser les moyens. Depuis quinze jours, de bons esprits nous expliquent donc laborieusement que la dictature préserve parfois de l’intolérance et que le pouvoir des chars vaut mieux, dans certains cas, que celui des urnes. Supprimer les élections serait en Algérie un excellent moyen de sauver le suffrage universel, et la démocratie, pour se sauver, n’aurait rien de mieux à faire que de se suspendre. (…)

La démocratie se ramènerait-elle alors au « pluralisme » ? Mais ce pluralisme est remarquablement sélectif, puisqu’il s’arrête aux barrières des valeurs qu’on entend préserver, ramenant ainsi le jeu démocratique à une alternance de bonne compagnie entre gens qui pensent fondamentalement la même chose. Claude Lefort va d’ailleurs jusqu’à dire, à propos du Front national (…), qu’« aucun souci de la légalité formelle ne doit empêcher de barrer la route à un ennemi qui est prêt à détruire nos valeurs fondamentales » ! En d’autres termes : pas de pluralisme pour les adversaires du pluralisme. On retrouve la phrase de Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », dont les staliniens firent l’usage intensif que l’on sait.

Cette problématique n’est pas nouvelle. En 41 av. notre ère, le peuple d’Athènes vota très démocratiquement la suppression de la démocratie. Quelle valeur avait sa décision ? La démocratie doit-elle donner la parole à ceux qui veulent la détruire ? Peut-elle se « suspendre » sans se renier elle-même ?

De la démocratie en Algérie (et ailleurs), La lettre de Magazine-Hebdo, 24 janvier 1992


Un parlement attaqué par des militaires et pilonné par des chars d’assaut au prix de plusieurs centaines de morts, mais avec le soutien de toutes les puissances occidentales, on n’avait encore jamais vu cela. C’est pourtant ce qui s’est passé en Russie, lors du coup de force que vient d’opérer Boris Eltsine. Bilan : état d’urgence, couvre-feu, arrestation de plusieurs milliers de suspects, tandis que les habitants de Moscou sont priés de « dénoncer les voisins sur lesquels porteraient leurs soupçons ».

Dans L’Événement du jeudi, Serge Maury ironise non sans raison : 

« Aujourd’hui, donc, la Russie se trouve être l’un des rares pays du monde sans Parlement, mais également sans Cour constitutionnelle (elle a été dissoute), donc sans pouvoirs judiciaire et législatif indépendants du pouvoir exécutif, sans partis d’opposition (ils ont été interdits), sans presse contestataire (elle a été suspendue et les journaux démocrates censurés), sans contre-pouvoir légal en somme, puisque télévisions et radios sont totalement aux mains de la présidence, tandis que les conseils municipaux de la région de Moscou viennent tous d’être « licenciés » pour mauvais esprit. Comment une telle situation doit-elle être qualifiée ? Désormais, sachez-le, cela s’appellera une « grande victoire de la démocratie » ».

Que disent en effet les Occidentaux devant l’instauration de ce qu’il faut bien appeler une dictature ? Qu’ils « respirent ». Qu’ils sont « soulagés ». Bref, qu’on a « sauvé la démocratie » – en procédant à sa suppression. (…)

Dans l’immédiat, ce que l’on constate une fois de plus, c’est l’évolution de la notion de démocratie. (…) Quand le peuple « pense mal », on estime tout à fait légitime de le museler.

Les dictatures démocratiques, La lettre de Magazine-Hebdo, 15 octobre 1993



(…) Les historiens de l’avenir auront à dire à quel moment la démocratie a disparu en France. (…) Elle s’est évanouie progressivement, par implosion en quelque sorte, jusqu’à devenir une coquille vide. Un simulacre.

La démocratie implique qu’en dernier ressort, ce soit le peuple qui décide des affaires publiques, directement ou par l’intermédiaire de ses représentants. Il n’a jamais été si peu souverain. En l’espace de trente ans, personne ne l’a jamais consulté pour lui demander de se prononcer sur les grands tournants qui ont transformé de fond en comble la société. L’extension du recours au référendum est régulièrement promise, mais toujours ajournée. La population ne se reconnaît plus dans la classe politique, et l’on peut voir tous les jours les effets de la crise de la représentation. Jamais autant de décisions importantes n’ont été prises par des hommes dépourvus de toute légitimité démocratique : patrons de groupes industriels ou financiers, maîtres des médias et des lobbies, fonctionnaires européens. Jamais les élus n’ont eu aussi peu de poids par rapport aux nommés et aux cooptés. (…)

La démocratie des sondages, la « démocratie d’opinion », n’est elle-même qu’une caricature de démocratie. Le pouvoir de l’opinion qui s’exerce à partir de la sphère privée est en effet totalement différent de celui du corps électoral, qui s’exerce dans le domaine public. (…)

La démocratie suppose enfin la diversité des politiques et la possibilité de choisir entre des programmes différents. Or, l’une et l’autre ont disparu. L’expertocratie tend à faire croire que tout problème bien posé devient un problème technique, et qu’à tout problème technique il n’existe objectivement qu’une solution. C’est le fondement même de la pensée unique : la technoscience liquide les libertés démocratiques en imposant l’idée que les experts sont les seuls à savoir ce qui mérite d’être su.

Mais le choix disparaît aussi en raison du prodigieux recentrage des partis politiques, tous également désireux désormais de « gouverner au centre », tous également décidés à marginaliser sans pitié tout ce qui sort du champ de leur héritage commun : l’idéologie des droits de l’homme.

Démocratie virtuelle, La lettre de Magazine-Hebdo, 18 octobre 1996


Au niveau européen, le déficit démocratique est tout aussi net. Tout se passe comme si la réunion de quinze démocraties devait inévitablement se traduire par moins de démocratie. La Commission européenne est intouchable et non élue. Ses vingt commissaires, désignés par les chefs d’État et de gouvernement, sont inamovibles pendant cinq ans, quels que soient leurs erreurs ou leurs manquements. Le Conseil européen n’a de comptes à rendre à personne. Les membres du Conseil des ministres, responsables à posteriori devant leurs parlements respectifs, ne sont contrôlés qu’au second degré. Quant au Parlement de Strasbourg, seule institution élue au suffrage universel, son pouvoir législatif est à peu près nul. Ses députés, qui ne sont que les représentants de leurs gouvernements ou de leurs partis d’origine, n’ont pas le pouvoir de renverser le Conseil des ministres et n’osent pas censurer la Commission. Comme aucune famille politique n’y détient la majorité absolue, les débats n’aboutissent qu’à des compromis boiteux et à des textes passés au tamis du plus petit dénominateur commun. Circonstance aggravante, au sommet d’Amsterdam, les Quinze ont été incapables de s’entendre sur la réforme de leurs institutions, ce qui veut dire qu’ils ne sont même pas d’accord sur la façon dont l’Union européenne doit être gouvernée. Quid alors de la démocratie dans un cadre post-national ? (…)

Les années quatre-vingt avaient vu la trahison des couches populaires par le PS : émergence de la gauche vide. Les années quatre-vingt-dix ont vu la liquidation de l’idée nationale par le parti chiraquien : émergence de la droite vide. Droite et gauche, en fin de compte, tendent à devenir deux courants d’une formation unique : le grand parti des marchés financiers. Elles se succèdent pour faire fondamentalement la même chose, tandis que le peuple se retire du jeu. Comme toutes choses aujourd’hui, la démocratie devient pur simulacre. C’est une démocratie virtuelle. Fantomatique.

Fantôme de la démocratie, La lettre de Magazine-Hebdo, 19 septembre 1997


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