Extrait de Roger Peyrefitte, Manouche, 1972
Paul Carbone (1894-1943), surnommé « Venture » ou « l’Empereur de Marseille », était un criminel corse majeur du milieu marseillais entre les deux guerres. Figure centrale de l’Unione Corse, il dirigeait un empire criminel impliquant proxénétisme, jeux, extorsion, contrebande et trafic (notamment d’opium et d’armes), souvent en association avec François Spirito. Il collabora avec l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale et mourut en 1943 dans un attentat ferroviaire attribué à la Résistance.
Germaine Germain, dite Manouche (1913-1984), était une figure des nuits parisiennes, chanteuse et personnalité mondaine. Elle fut la compagne et maîtresse de longue date de Paul Carbone, qu’elle accompagna dans son univers interlope. Après sa mort, elle publia ses souvenirs (via le livre de Roger Peyrefitte Manouche) et continua une vie haute en couleur dans le show-business et les milieux interlopes jusqu’aux années 1980.
Ayant fermé son appartement de Cannes, elle avait élu domicile à l’hôtel de Paris, à Monaco. Tino Rossi, qu’elle y trouva, lui dit qu’un seul homme était capable de la tirer d’affaire : son compatriote et ami Carbone. Elle fut ravie d’avoir à le solliciter. Il l’avait fascinée et elle savait bien qu’elle ne lui était pas indifférente. Odett’, qui habitait dans la principauté, cherchait à terroriser Manouche en lui rappelant que c’était un bandit redoutable.
Un soir qu’elle jouait, au casino, quelqu’un toucha légèrement son épaule : c’était lui.
— Tu as pas changé, fit-il.
Se penchant, il ajouta :
— Tu es toujours mon genre.
— Dommage que vous ne soyez pas le mien, lui dit-elle pour ne pas être trop prompte.
— On verra ça. Paraît que tu as quelque chose à me demander.
— Oui, mais pas ici.
Il lui fixa rendez-vous pour le lendemain, à Marseille.

C’était le 14 juillet 42. La ville était pavoisée. Carbone, le sourire aux lèvres, le cigare à la main, l’œillet à la boutonnière, accueillit sa visiteuse dans le bureau de l’Amical bar, rue Pavillon, qui lui appartenait. Un portrait de Pétain ornait le mur, derrière lui. Il invita Manouche à s’asseoir sur un canapé.
— Tu dois donc aller à Lisbonne, ma poule ? dit-il. C’est pour rattraper ton juif ? Eh ! laisse-le tranquille. Il est bien, à New York. Toi, tu es faite pour rester ici avec nous. Cela dit, les Espagnols n’ont rien à me refuser, parce que je leur vends des tractions-avant et des camions. L’ambassadeur de France Piétri, c’est mon pote. De Madrid, tu iras à Lisbonne. Quand veux-tu t’esbigner ?
— Ma foi, je ne sais plus, dit-elle.
— Alors, tu es venue me voir pour rien ?
— Je suis sûre que non.
Elle ne luttait plus contre le charme qui l’entraînait.
— Nous sommes de vieilles connaissances, mais tu me connais pas bien, fit Carbone.
— Je crois que tu es entré dans la politique, dit-elle.
— Je m’en suis toujours occupé, mais les événements m’ont forcé à m’en occuper davantage. Après l’armistice, Pétain, qui pète bien, fit enfermer dans des camps de concentration les « éléments antisociaux », communistes, truands et pédés, et j’étais considéré comme truand. Je fus interné avec Spirito, près de Sisteron. Quand on nous a dit que, pour être libérés, y avait qu’à s’enrôler dans la police allemande, nous avons pas hésité. Regarde le résultat.
Il tendit à Manouche une carte jaune, attestant que Paul Bonaventure Carbone, né à Propriano (Corse) le 14 février 1894, était « V. Mann » (« homme de confiance ») du S.D. (« Service de sécurité »), section VI de la Gestapo.
— Merde, fit Manouche.
— Tu vois maintenant à qui tu as affaire, dit-il.
— Tu me plais, cela me suffit, dit-elle.
Elle répondait, par cette déclaration, à la confidence qu’il lui avait faite pour l’éprouver.
— Moi, je tiens à l’estime d’une femme qui me plaît, dit-il. Cette carte peut te faire penser que j’appartiens à ce qu’on appelle la Gestapo française ou « Gestapache », dont les horreurs ne sont que trop connues, surtout à Paris. Son chef est Henri Chamberlin, dit Lafont, et son sous-chef, cette crapule de Bonny, qui a trouvé ce truc pour refaire carrière. Je rougis de dire que certains Corses ont formé une autre bande, dont je veux pas parler. J’ai failli les buter, quand ils m’ont demandé d’être leur chef, moi qui ai sucé le même lait que Napoléon, car sa nourrice a été prise dans la famille de ma mère.
Manouche sourit de ce détail, historique ou légendaire.
— Je t’ai fait voir cette carte, continua Carbone, pour te montrer ce que je suis, mais aussi ce que je suis pas. La section VI est chargée du renseignement politique. Ses membres peuvent pas procéder à des arrestations ni à des perquisitions, privilège de la section IV, celle de Lafont. L’ordre, à la Gestapo, est réglé par une discipline de fer. Mais enfin, je veux pas faire de longs séjours à Paris. À Marseille, nous sommes entre nous. Les chefs de la résistance sont mes anciens « équipiers » : les frères Guérini. Nous nous regardons de travers quand nous nous rencontrons ; mais ils savent que je les dénoncerai jamais. J’avais perdu mes deux colts et c’est eux qui me les ont remplacés, grâce aux « parachutages » de Londres.
Soudain, on entend un tumulte dans la rue, des cris, des coups de feu. Carbone s’élance vers le seuil du bar, suivi de Manouche. Les gens fuyaient, mitraillés du haut d’une fenêtre. Deux femmes, mortellement atteintes, gisaient sur la chaussée. Paul aida à les transporter dans le bar. Des milliers de personnes avaient défilé le long de la Canebière en chantant la Marseillaise et en conspuant la collaboration. Un certain nombre s’était engagé dans la rue Pavillon pour manifester devant le siège local du P.P.F., non loin de l’Amical bar. Des excités avaient répondu par une fusillade à cette provocation pacifique. Le premier tête-à-tête de Manouche avec l’homme qui la séduisait était marqué de sang.

