Argumenter contre un démocrate

Louis Rougier, La mystique démocratique, 1983 (introduction de l’Anthologie critique de la Démocratie moderne)


Il en est des convictions politiques comme des convictions religieuses, dès qu’elles prennent l’allure de propositions mystiques indiscutables. J’admets fort bien, en conséquence, l’attitude d’un honorable parlementaire auquel on dirait :

« Allons ! vous n’allez pas nous faire croire, avec votre culture, que vous êtes partisan du suffrage universel. Les plus grands historiens de notre temps, les esprits les plus positifs, Auguste Comte, Taine, Renan, n’ont-ils pas établi son absurdité ? Qu’est-ce, en somme, le suffrage universel, sinon le privilège de l’incompétence, de l’irresponsabilité, du nombre, de la passion, de l’intérêt personnel ou de parti contre la compétence, la responsabilité, la valeur technique, l’esprit d’objectivité, le souci des intérêts généraux que représentent les grands corps professionnels et moraux d’une nation, auxquels il serait plus légitime de déléguer le pouvoir ? »

– « Vous avez sans doute raison, mais je ne veux pas discuter. Je suis démocrate, tout comme je suis Français, parce que je suis né sous la troisième République, tout comme je suis né de ce côté-ci des Alpes et du Rhin. Ma foi démocratique est une façon de loyalisme. Un changement dans notre constitution, éprouvée par tant de luttes et de conflits, qui a su constituer à la France un immense domaine colonial, qui est sortie victorieuse de la grande guerre en recouvrant les deux provinces que lui avait fait perdre l’Empire, serait une aventure dont je ne me sens pas le courage d’assumer les risques. (…) Les régimes ne deviennent supportables qu’à force de s’user, comme les vieux vêtements dont on ne ressent plus aucune gêne parce qu’ils ont pris le pli de nos corps et de nos gestes professionnels. Enfin, que voulez-vous, j’ai foi en la démocratie pour réaliser un certain bien-être moyen, une certaine forme d’égalité sociale, une certaine diffusion des lumières auxquels je tiens comme à un idéal de justice par tous mes préjugés de famille, de milieu, de classe, d’éducation et par la contagion de l’exemple. (…) Et puis, si nous n’avons pas confiance en la démocratie, la machine marchera mal. Dans le domaine de l’action, la foi engendre le succès. »

Le discours de cet honnête parlementaire ne serait guère réfutable. (…)

Mais si notre parlementaire croyait expédient d’ajouter :

« Je suis démocrate, parce que le régime républicain est le meilleur. Seul il est équitable et fondé en droit, parce qu’il repose sur l’égalité et la liberté. Seul il est conforme à la nature, parce que la souveraineté appartient à la nation qui seule a qualité pour la déléguer à ses mandataires. Aussi bien ce régime se révélerait-il détestable à l’usage, il ne devrait nullement être abandonné, car cela prouverait seulement qu’il est mal appliqué par des représentants indignes »

à notre apologiste nous répondrions qu’il raisonne comme le joueur qui innocente toujours sa martingale, bien qu’elle le conduise infailliblement à sa ruine comme toutes les martingales systématiquement appliquées, en déclarant qu’il lui a été infidèle.

– « Tant que vous justifiez la démocratie en disant votre foi en elle, vous êtes inattaquable ; mais quand vous prétendez nous l’imposer en démontrant qu’elle est seule orthodoxe, il n’est pas un de vos arguments qui ne soit sujet à caution. Affirmer d’un régime qu’il est le meilleur, c’est comme si l’on disait que la meilleure façon de vaporiser un liquide, c’est de le porter à cent degrés, sans spécifier de quel liquide il s’agit, ni sous quelle pression on l’envisage. Tel régime politique convient à tel peuple, parvenu à tel degré de civilisation, doué de telle structure sociale, tel autre régime s’adresse à un autre.

Par exemple, Rousseau dit de la souveraineté, qui appartient à la nation, qu’elle est inaliénable, d’où incessible. Il n’y a donc, pour reprendre votre raisonnement, de légitime que le gouvernement direct du peuple par le peuple. C’est l’espèce de démocratie qu’ont connue les cités antiques. Or, comme Platon et Aristote l’ont fort bien remarqué, le gouvernement direct du peuple par le peuple implique que le nombre des citoyens ne dépasse pas un maximum. Passé cinq ou dix mille la cité n’est plus une polis, mais une horde. C’est parce que sa population était devenue trop nombreuse que la démocratie dans la Rome républicaine engendra des factions et les guerres civiles. Le rassemblement des comices au Champ de Mars dégénérait en bagarres et en coups de force. Dans les grands États, dans les empires, le gouvernement direct est impraticable. Le referendum plébiscitaire est un leurre, car l’opinion publique est manœuvrée par les détenteurs de la presse et les agents des pouvoirs publics ; de plus, le gouvernement obtient la réponse qu’il désire d’après sa façon de poser la question, toute discussion préalable étant exclue. Mais, dès lors que le peuple souverain délègue son pouvoir, en quoi serait-il plus illégal de le commettre à un seul mandataire qu’à plusieurs, à une chambre élue au suffrage universel qu’à une chambre élue au suffrage corporatif ? (…)

« Vous prétendez que la démocratie seule est juste, parce qu’elle repose sur la liberté et l’égalité. Comment accommodez-vous ces deux conditions qui me semblent éminemment s’exclure ? Qui dit liberté dit franchise de me comporter autrement qu’autrui, de me grandir à son détriment. L’égalité est toujours restrictive de la liberté des forts ou des privilégiés au bénéfice des faibles ou des déshérités.

« Faut-il sacrifier la liberté à l’égalité ? Pourquoi l’égalité serait-elle l’équité ? Aristote ne disait-il pas qu’il n’y a pire injustice que de traiter également des choses inégales ? Or, la valeur sociale des individus et des groupes qui constituent un Etat est chose fort disparate. En quoi une société fondée sur ce que vous appelez le privilège serait-elle plus injuste pour le peuple, que ne l’est une société égalitaire pour les classes supérieures, si, comme je vous le démontrerai par l’histoire, les privilèges, sous couleur de faveurs concédées par l’Etat, ont été bien souvent des obligations et des charges, qui, loin d’avoir été usurpées par la force ou la ruse, ont été imposées par contrainte, si bien que leurs heureux détenteurs s’empressaient de s’en libérer des qu’ils en trouvaient le moyen ? Songez aux magistratures municipales sous le Bas-Empire.

« Sacrifiant le point de vue de l’égalité à celui de la liberté, direz-vous que la démocratie est le gouvernement libéral par excellence ?

Eh ! les monarchies absolues d’ancien régime, l’empire romain lui-même ont-ils jamais exercé un pouvoir aussi discrétionnaire que nos démocraties libérales ? Eussent-ils jamais pu établir la conscription militaire obligatoire pour tous, ou, à les voir si timides en matière fiscale, prélever plus de moitié de la fortune des citoyens comme le gouvernement français pendant la guerre mondiale ? L’Etat moderne peut disposer de la fortune et de la vie des citoyens à condition d’y mettre les formes légales, grâce au beau sophisme de Jean-Jacques, parce que la loi, explique-t-il, issue de la volonté générale, est censée représenter celle d’un chacun et que chaque sujet, en obéissant à tout le monde, n’obéit ainsi qu’à lui-même, si bien qu’il ne saurait se révolter sans se déjuger et se contredire. (…)

« Mais n’êtes-vous pas dupe de vos propres discours ? Cette classe, la plus favorisée par la démocratie, est-ce bien la classe salariée ? Je veux vous démontrer que c’est la classe des hommes d’affaires, des financiers, des commerçants, des industriels et, seulement par choc en retour, la classe paysanne et ouvrière, par contre-coup et incidemment, dans la mesure où l’industrie et le commerce ont besoin, par la fatalité automatique de leur développement naturel, d’élever le standard of life de la masse pour la gagner comme clientèle. Les classes libérales, voilà les véritables sacrifiées de la démocratie dite « libérale ». Sur leur dos, ouvriers et patrons s’entendent à l’aise. Travail et Capital ne s’opposent pas : ils ont partie liée, car les hauts salaires dépendent des superbénéfices, et le socialisme lui-même, quand il reste à l’état de revendication, en stimulant l’appétit du peuple augmente sa capacité de produire et de consommer. Voilà pourquoi les démocraties libérales deviennent, par un procès inévitable, des ploutocraties, cependant qu’à pas lents s’exile du monde le cortège des Muses et de leurs serviteurs. Est-ce bien là ce dont rêvait votre idéalisme politique ? »


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