Jean Mabire – l’Ordre

Publié dans Item, mars-avril 1976


Personne ne sait où l’aventure va se terminer. Mais point n’est besoin d’être prophète pour savoir comment. Une poignée de pessimistes va surgir et mettre de l’ordre, sans se soucier si ça saigne. Ce qui triomphe toujours n’est pas le pied, c’est la botte ! (…)
Refuser le monde de l’argent, de la vulgarité et du copinage paraît acte de haute trahison. Comment pourrait-on n’être pas « comme tout le monde » ? Être un original, cela veut dire, pour le populaire, être un fasciste. (…)
Mépriser les bigots et les lâches. Trouver ses frères. Devenir « pêcheurs de surhommes ». Toujours nager contre le courant. La certitude d’être dans le vrai : avoir « l’opinion publique » contre soi, surtout si elle se trouve confortée par cette autre menteuse : la conscience universelle.


La vie est ordre. Elle a ses lois qui se moquent du bien et du mal inventés par les théologiens et les idéologues. Aucun désordre ne peut s’instaurer. Tôt ou tard, toute révolution se transforme en appareil, avec ses rouages bien huilés et ses fonctionnaires. Autrefois, les Jésuites. Hier, les apparatchiks. Ainsi la névrose chrétienne devient l’ordre catholique, l’utopie marxiste engendre l’ordre soviétique. À un moment fatal, apparaît toujours l’Église ou l’État, avec l’Inquisition et ses Goulags. Rien ne se fonde sur cette terre sans la dure volonté. C’est-à-dire sans l’intolérance. (…)

Les hommes de gauche sont ceux qui croient possible la révolution permanente, avec l’utopie égalitaire érigée en dogme absolu. Plus de riches et plus de pauvres. Plus de Noirs et plus de Blancs. Plus d’hommes et plus de femmes. On sera tous omnisexuels, café-au-lait et fainéants. Le pied ! (…)

Les hommes de droite sont ceux qui s’accrochent aux vieux ordres établis, sans jamais discerner où va naître le nouvel ordre du monde. Alors, ils se crispent. Ils ne sont pas très beaux à voir. Mais ils sont quand même touchants dans leur approche tremblante de la vie. Les yeux fermés, ils préfèrent, toujours, l’injustice au désordre.

Sur cette terre, les hommes de droite se retrouvent toujours autour des mêmes principes. Comme disait, dans Français, si vous saviez, le père Duclos à propos du grand-père Pétain : « Travail, famille, patrie, ce n’était pas si mal trouvé ». Pas d’ordre sans piliers.

L’ordre chrétien, l’ordre nazi et l’ordre russe sont aussi différents et aussi semblables que l’ordre dorique et l’ordre corinthien des manuels d’architecture : ils servent à faire tenir les baraques.

L’ordre est bien une ligne de crête : à gauche, les optimistes qui croient au bon sauvage ; à droite, les pessimistes qui savent que l’homme est une bête fauve.
Quand les pessimistes renoncent à la violence, ils sont perdus. C’est le trou dans la digue. Raz-de-marée de salive où vont vite barboter les optimistes.


Personne ne sait où l’aventure va se terminer. Mais point n’est besoin d’être prophète pour savoir comment. Une poignée de pessimistes va surgir et mettre de l’ordre, sans se soucier si ça saigne. Ce qui triomphe toujours n’est pas le pied, c’est la botte !

Ces considérations ne sont pas réjouissantes, elles sont seulement réalistes. Le chaos ne peut durer. Mais la planète est vaste. Le système des vases communicants semble jouer à plein. (…)

Autrefois, il y a bien longtemps, douze ans peut-être, il semblait que l’ordre mondial serait américain. Kennedy devait encore le croire un certain matin texan, de novembre 1963, à Dallas. Aujourd’hui, l’ordre est devenu soviétique. La seule volonté de « réaction » contre la pourriture occidentale et le chaos révolutionnaire s’exprime dans le pas de la parade des soldats qui défilent sur la place Rouge, devant le Kremlin, par une glaciale journée d’octobre. Mais déjà le désordre apparaît. La dictature est devenue bureaucratie, les révolutionnaires de 1917 sont les grands-pères des conservateurs de 1976. Des fugitifs passent les frontières pour nous dire que le colosse est cruel. Et qu’il est nu.

L’ordre soviétique peut-il encore se crisper sur lui-même, maintenir dans la discipline les peuples annexés et occupés, affronter une gigantesque propagande qui restaure, dans les vapeurs du samovar des émigrés, la caricature de l’homme au couteau entre les dents, peut-il sauver son ordre sans guerre ?

Car apparaît soudain, à l’Orient, l’ordre futur du grand soleil rouge. À côté de la Chine maoïste, la Russie n’est qu’un empire démocratique et libéral, petit-bourgeois, comme disait Lénine. Moscou, dans la vision totalitaire du communisme, ce n’est plus que du bricolage. L’industrie se trouve à Pékin. Voici enfin l’ordre absolu. Un milliard d’hommes et pas une idée qui dépasse. Jamais penseur de droite n’aura rêvé paysage politique plus babylonien. La Chine chaotique, gastronome et polie de 1900 aura réussi à ramasser au cœur du continent asiatique toutes les expériences totalitaires de ce siècle. Parades monstres, petit livre sacré, fosses communes, c’est l’ordre rouge qui peut changer le monde et qui croit changer l’homme.

Mais l’homme ne change pas. Il ne change pas d’instincts, mais seulement d’habitudes. On peut lui imposer, comme en Chine, des pensées et des gestes, il reste toujours tel qu’en lui-même. Aussi Chinois qu’il y a quelques milliers d’années. Aussi Gaulois qu’au temps de César. Aussi épris du rêve de la liberté que soumis à la poigne (fer ou velours) de l’ordre établi. Alors, ce qui nous importe, ce n’est pas tant de lutter pour la liberté : elle est aussi fatale que le désordre de Lisbonne ou de Prague en son printemps. Ce qui nous importe, à quelques-uns, c’est de savoir quel nouvel ordre peut naître après l’inéluctable faillite de l’ordre chrétien, de l’ordre bourgeois, de l’ordre soviétique. Un homme de droite français fidèle à la monarchie absolue de Louis XIV ne se trouve pas fondamentalement plus éloigné de Mao Tsé-Toung que de Giscard d’Estaing. Il sera assez curieux de voir quels seront les nouveaux collabos, quand la Kommandantur sera installée aux Galeries Lafayette.

Même cet ordre périra, cet ordre absolu comme il existe le zéro absolu. Et un autre ordre naîtra. Peut-être avant, si nous en avons le temps. Pour créer cet ordre, il faut sans doute d’abord créer un Ordre.

C’est l’essentiel de mon propos et si j’ai mis du temps à y venir, c’est qu’on doit respecter les usages. Il faut bien montrer que l’on connaît son monde, avant d’affirmer que le plus nécessaire, pour le changer, reste peut-être d’abord de s’en retirer.

Il y a un quart de siècle, si on m’avait parlé d’ordre, j’aurais compris Ordre et j’aurais expliqué pourquoi le plus urgent me paraissait de créer une nouvelle chevalerie. (…)


Pas d’ordre sans un Ordre. À l’époque des ordinateurs, des mass médias et des universalismes, un tel langage risque de devenir vite incompréhensible. Le refus de l’aristocratie entre dans les mœurs, à une époque où jamais la direction politique, économique et intellectuelle n’a été autant ramassée entre les mains d’une poignée de privilégiés. Le pays dirigé par les quelques centaines d’individus du tout-Paris se trouve étrangement dressé par ces profiteurs à refuser toute idée de sélection, d’inégalité ou d’autonomie. Ne pas s’esclaffer au Petit Rapporteur est en passe de devenir le crime absolu. Refuser le monde de l’argent, de la vulgarité et du copinage paraît acte de haute trahison. Comment pourrait-on n’être pas « comme tout le monde » ? Être un original, cela veut dire, pour le populaire, être un fasciste. Et on sait ce que l’on doit penser des fascistes…

L’Ordre ne peut être d’abord qu’une rupture. Il se veut noblesse. Il faut donc déterminer l’ignoble. Remettre sans cesse choses et gens dans le bon ordre. Ceux qui pensent bassement doivent être laissés à l’égout. Traquer sans cesse cet envahissement de la sensibilité contemporaine par les sentiments les plus triviaux : la vulgarité, le chauvinisme, l’apitoiement. Préférer le héros à la masse. Solitude admirable de Gary Cooper dans Le Train sifflera trois fois. Mépriser les bigots et les lâches. Trouver ses frères. Devenir « pêcheurs de surhommes ». Toujours nager contre le courant. La certitude d’être dans le vrai : avoir « l’opinion publique » contre soi, surtout si elle se trouve confortée par cette autre menteuse : la conscience universelle.

Être chevalier, homme d’un Ordre, autrefois c’était se séparer du « vilain ». Entrer dans une fraternité supérieure. Cela a duré quelques siècles, puis les villes, les curés et les rois ont tué ces empêcheurs de tourner en rond dans le pré carré. Les Teutoniques sont partis chevaucher le long des plages venteuses de la Baltique. Depuis, la neige est tombée. Les Templiers se portent mieux. On leur consacre des livres ésotériques à couverture noire. Au fond, ils étaient peut-être hérétiques. Tout ça finit avec des armures vides, dans un grand bruit de quincaillerie. Il reste encore les dessins de Pierre Joubert dans les calendriers des petits loups de Baden Powell. Mais l’Ordre n’a pas besoin d’écussons et de devises. Sans bannières, demeure, à travers les pays et les âges, l’éternelle aristocratie. Le militant bolchevik, le combattant de la Waffen SS, le croisé de l’écologie, tous ont pressenti qu’ils voulaient, au fond, créer un Ordre, c’est-à-dire une communauté d’hommes liés par des règles de vie, au service d’une conception du monde. Elle importe peut-être moins que la nécessité de la rupture avec le vieil ordre mercantile et bourgeois.

Alors surgissent dans l’Histoire des petits groupes d’hommes appelés à une destinée fulgurante. Point n’est besoin d’être nombreux. Alexis Carrel a écrit dans L’Homme, cet inconnu :

« Un groupe, quoique petit, est susceptible d’échapper à l’influence néfaste de la société de son époque par l’établissement, parmi ses membres, d’une règle semblable à la discipline militaire ou monastique. Ce moyen n’est pas nouveau : l’humanité a déjà traversé des périodes où des communautés d’hommes et de femmes, afin d’atteindre un certain idéal, durent s’imposer des règles de conduite très différentes des habitudes communes. Tels, par exemple, les communautés monastiques, les ordres de chevalerie et les corporations d’artisans. »

On ignore ce qu’un tel texte a pu avoir d’influence sur les garçons d’une certaine génération. Il ne faudrait pas croire que Carrel ait été « démobilisateur ». Au contraire. Il indique, pour ceux qui savent le lire, des règles de vie indispensables à qui veut mener une action durable. Point d’Ordre sans loi et point de loi sans règle.


Car un Ordre, ce ne sont pas des hommes qui prophétisent ou qui luttent. Ce sont d’abord des hommes qui vivent. Qui a fréquenté les milieux dits de droite dans l’Hexagone français n’oublie jamais à quel point celui qui se déclare partisan de l’ordre se garde bien de mettre ses actes privés en accord avec les idées qu’il professe. On sait que les plus farouches défenseurs du latin sont des catholiques qui ne vont jamais à la messe et que les fanatiques de la discipline prussienne oublient toujours d’arriver à l’heure aux rendez-vous.

Broutilles. Mais, justement, le propre d’un Ordre est d’affirmer qu’il n’existe pas des choses « grandes » et des choses « petites », mais des choses qu’il faut accomplir et d’autres qu’il faut refuser. Il ne s’agit pas d’être partisan de l’ordre, mais de vivre selon un ordre. Cela implique du courage et du mépris. De la volonté aussi. Qui ne veut pas pour soi-même ne voudra jamais pour les autres.

On ne fait pas de politique sans avoir le désir de prendre le pouvoir. On ne sert pas une cause sans se battre. C’est-à-dire sans commander, sans obéir, sans se sacrifier. En 1949, Jean-Louis Lagor, dans un essai bien oublié, Une autre chevalerie naîtra, écrivait :

« On suivra non point les chefs qui proposeront le but, mais ceux qui auront déjà commencé à le réaliser en eux-mêmes… Il ne s’agit plus de prêcher, il s’agit de faire. Ce qui compte et ce qui comptera, ce n’est pas ce que nous savons et ce que nous disons — on n’agit pas sur le monde actuel de la même manière que l’on passe un examen — ce qui compte et comptera, c’est ce que nous sommes et ce que nous ferons. La grâce de Dieu et la réussite humaine ne sont pas données au savoir mais à l’être ; ni à la parole mais à la force. La chevalerie médiévale fut une force mesurée par une vie intérieure… Ce n’est pas avec la plume que s’écrivent les statuts des chevaleries, c’est par la réalité d’une vie. »

L’historien Gauthier-Walter a écrit, voici quelques années, dans La Chevalerie et les aspects secrets de l’Histoire :

« Les minorités créatrices et destructrices constituent le moteur et le frein de l’Histoire. Pour la première fois, l’homme peut prendre conscience des lois de l’évolution et comprendre “qu’on ne commande à la nature qu’en lui obéissant” selon le mot de Claude Bernard… Plus encore que les autres époques, l’ère des masses, où nous sommes entrés, a besoin d’élites nouvelles dégagées à partir de la base populaire, et non de castes héréditaires… Il appartient à l’Europe d’apprendre à sélectionner les cadres qui soient des éducateurs plutôt que des adjudants… La sélection méthodique des nouvelles élites populaires, c’est la renaissance des chevaleries naturelles, ce “sel de la Terre”, sans lequel un peuple ne peut être fécondé et devenir lui-même. »

Peu importe, pour qui connaît les mensonges du temps, si de tels propos sonnent d’une manière particulièrement inactuelle aujourd’hui. Montherlant ne s’adresse qu’à quelques-uns en écrivant dans Le Maître de Santiago : « Si nous ne sommes pas les meilleurs, nous n’avons pas de raison d’être. »

L’Europe, aujourd’hui tragiquement hors du monde de la volonté, ne pourra jouer un rôle, c’est-à-dire imposer un Ordre, que si elle réussit son unité. Cette unité ne se fera point par le consentement mutuel des gouvernements et encore moins par l’élection d’un parlement au suffrage universel. Elle ne se fera ni par « centralisation » ni par « balkanisation ». L’Europe se fera par l’arrivée au pouvoir des hommes d’un véritable Ordre européen. De ce que seront leurs principes et leurs méthodes, il faudra bien reparler.


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