Extrait de Julius Evola, Masques et visages du spiritualisme contemporain, 1972
Suite de Julius Evola – Le Satanisme 1/2
Au terme de ce panorama sommaire du « satanisme », nous fournirons quelques aperçus sur Aleister Crowley, ce qui nous offrira d’ailleurs une transition naturelle vers le sujet à traiter au chapitre suivant. Crowley était une personnalité sans nul doute supérieure aux figures considérées jusqu’ici. Si nous l’associons au courant sataniste, c’est parce que lui-même nous invite à le faire. En effet, Crowley s’était donné le titre de « Grande Bête 666 », qui désigne l’Antichrist de l’Apocalypse; il appelait chacune des femmes qu’il choisissait comme compagne et dont il se servait la « Femme Écarlate », expression qui correspond, toujours dans l’Apocalypse de Jean, à la « Grande Prostituée » associée à la « Bête ». La qualification d’« homme le plus pervers d’Angleterre », que lui décerna un juge londonien à l’occasion d’une affaire judiciaire, doit avoir procuré un grand plaisir à Crowley, tant était prononcé, chez lui, le goût du scandale. Pour scandaliser, il ne reculait d’ailleurs devant aucun masque et aucune mystification.

Des invocations employées dans des cérémonies présidées par Crowley du genre de celle-ci : « Toi, soleil spirituel! Satan! Toi œil, toi volupté! Crie fort! Tourne la roue, ô mon Père, ô Satan, ô Soleil! », paraissent confirmer sans moyen terme le satanisme, fût-il mêlé à d’autres éléments (référence au « Soleil spirituel »). On doit pourtant estimer que Crowley n’a pas mis Satan à la place de Dieu, étant donné la haute estime qu’il avait pour des traditions, comme par exemple la Kabbale, qui vénèrent une divinité, même si celle-ci est conçue dans une perspective métaphysique et non religieuse. En définitive, comme dans d’autres cas envisagés, le satanisme ostentatoire de Crowley ne repose que sur une opposition au christianisme en tant que doctrine qui condamne les sens et l’affirmation intégrale de l’homme ; cependant, l’arrière-plan, ici, n’est pas naturaliste, mais initiatique et « magique ».
Crowley se livra à l’évocation de forces périlleuses, mais il semble que dans son cas les conditions pour affronter des expériences de ce genre étaient remplies, en premier lieu parce que cet homme, personnalité exceptionnelle, était naturellement prédisposé à avoir des contacts avec le suprasensible, tout en possédant aussi un « magnétisme » particulier ; en second lieu à cause de son rattachement à des organisations assez sérieuses de caractère initiatique. Il s’agit, tout d’abord, de l’Hermetic Order of the Golden Dawn, dont Crowley fit partie, même s’il le quitta ensuite pour fonder l’Ordo Templi Orientis (O.T.O., avec des réminiscences templières, le Baphomet templier ayant été exhumé lui aussi). Ce dernier Ordre, toutefois, utilisa bon nombre des rituels magiques de la Golden Dawn, rituels destinés à communiquer avec les « Maîtres Secrets » et avec certaines entités ou « intelligences ». Crowley poursuivit le même but, au point qu’il attribua l’origine du Liber Legis, résumé de ses doctrines, à une entité qu’il avait évoquée au Caire, Aiwass, laquelle aurait été une manifestation de l’égyptien Hoor-Paar-Kraat, le « Seigneur du Silence ». Il faut admettre que, d’une manière générale, tout cela ne se ramenait pas à des fantasmes et que certains contacts de Crowley avec un monde suprasensible mystérieux furent bien réels.
Ce n’est pas le lieu de s’arrêter sur la vie de Crowley, qui fut très mouvementée et singulière. Outre la pratique de la magie (il a écrit : « J’ai réhabilité la magie et je l’ai identifiée au cours même de ma vie »), Crowley fut poète, peintre, alpiniste. Il affronta notamment les plus hauts sommets de l’Himalaya, le K2 et le Kanchenjunga. Il se livra aussi à de nombreuses expériences avec des drogues, écrivant d’ailleurs un Diary of a drug friend, qui parut en 1922. Nous nous contenterons ici de décrire brièvement les doctrines et les techniques de Crowley.

Concernant le Liber Legis, on peut mettre de côté la polémique antichrétienne et paganisante, quasiment obligatoire dans de tels courants. On lit notamment (II, 22): « Homme, sois fort ! Jouis de chaque chose et de chaque extase, sans craindre qu’un Dieu doive te condamner pour cela. » Mais, concrètement, à l’individu est indiquée une doctrine qui se résume en trois principes.
Le premier est : « Fais ce que voudras sera la plénitude de la Loi : Do what thou will shall be the whole of the law. » Il ne faut pas s’arrêter à la lettre de cette norme, comme s’il était prescrit à l’homme de faire tout ce qui lui plaît (c’est le sens du Fay ce que vouldras de Rabelais), car Crowley se réfère au vrai vouloir, qu’il faut découvrir en soi-même et réaliser.
Cette découverte et cette réalisation seraient l’essence de l’Œuvre (le disciple doit jurer devant la « Grande Bête 666 » qu’il se consacre à l’Œuvre). Seuls ceux qui en sont capables – affirmait Crowley – vraiment des hommes et des maîtres, les autres n’étant que des « esclaves » (vraisemblablement du point de vue intérieur, tout d’abord). Du reste, Crowley a dit avoir suivi une discipline, une « morale plus rigoureuse que toute autre malgré une liberté absolue par rapport à tout code de conduite conventionnel ». C’est dans la même perspective qu’il faut comprendre le corollaire « The only sin is restriction », c’est-à-dire que le seul péché est la restriction, évidemment à l’égard de ce vouloir.
Le second principe, c’est que « tout homme est une étoile », en ce sens qu’un principe en quelque sorte transcendant se manifesterait ou s’incarnerait en lui. En règle générale, cette idée va au-delà d’un simple naturalisme « païen ». On pourrait rappeler la doctrine du « Soi », distinct du Moi ordinaire. Ce second principe est donc clairement mis en relation avec la conception spéciale du « vouloir » dont on a parlé plus haut. Crowley reprend notamment la théorie antique des « deux démons », parle d’une conduite de vie destinée à évoquer le « bon démon », sans céder aux tentations qui mettraient au contraire à la merci de l’autre démon, conduisant ainsi à la ruine et à la perdition. Le premier démon inspirerait le juste usage des techniques magiques. On a l’impression qu’il s’agit ici, de nouveau et sous une forme dramatisée, du principe profond postulé par la conception de l’être humain en tant qu’« étoile » (ou en tant que « dieu »), dont la présence est la condition requise pour affronter les expériences risquées de cette voie.
Enfin, le troisième principe s’énonce ainsi : « La loi est l’amour, l’amour soumis au vouloir » (Love is the Law, love under will). On entend ici par « amour » essentiellement l’amour sexuel. On passe ainsi du domaine doctrinal à celui des techniques, où se présentent les aspects du cas Crowley qui peuvent alarmer le plus le profane, en ceci qu’ils confèrent à l’ensemble une problématique coloration orgiaque (ce qui ne signifie pas qu’on puisse déjà parler de « satanisme » au sens propre).

Sur la voie prêchée par Crowley et suivie par lui, l’usage du sexe, outre celui des drogues, joue un rôle de premier plan. Mais il faut reconnaître que, dans l’ordre des intentions du moins, il s’agissait d’un usage « sacré » et magique du sexe et des drogues, à l’instar de ce qui était pratiqué dans plusieurs traditions antiques. Le but, consciemment poursuivi, était d’obtenir des expériences d’ordre suprasensible et d’établir des contacts avec des « entités ». Dans cette perspective, les choses se présentent tout autrement que dans certains milieux marginaux du monde contemporain, où il est seulement question d’évasions, de sensations et de « paradis artificiels ». « Il existe des drogues – écrit Crowley – qui ouvrent les portes du monde caché sous le voile de la matière » : cette formulation est cependant imparfaite, parce qu’en principe on ne devrait pas parler de drogues sic et simpliciter (quelles qu’elles soient), mais d’un usage très particulier de ces drogues, usage lié à des conditions précises et difficilement réalisables.
On peut en dire autant du sexe comme technique, au-delà de la généralité de la « religion orgiaque » annoncée par le Liber Legis, avec même une référence au « grand dieu Pan ». Pour Crowley, l’acte sexuel revêtait le sens d’un sacrement, d’une opération sacrée et magique ; à la limite, il cherchait dans l’étreinte sexuelle une espèce de « rupture de niveau », grâce à laquelle il se retrouvait « face à face avec les dieux », ce qui signifie que des ouvertures sur le suprasensible se vérifiaient. Il est important de noter que, dans ce contexte et dans d’autres contextes, Crowley a parlé de choses « qui pour toi sont des poisons, et même des poisons au suprême degré », à « transformer en nourriture ». Crowley expliqua l’issue négative de la voie indiquée par lui pour certains de ses disciples par des « doses de poison trop fortes pour pouvoir être changées en nourriture ». De nouveau, la condition requise est la possession d’une personnalité exceptionnelle, puisqu’il est dit, à propos des drogues, qu’elles ne sont une nourriture que pour l’« homme royal ».
Quant à la sex magic, la technique souvent indiquée était celle de l’excès : il fallait parvenir, dans l’orgasme et l’ivresse, à un état d’épuisement porté jusqu’à l’extrême limite « compatible avec le fait de pouvoir continuer à vivre ». Dans le domaine des cérémonies d’évocation également, le « poignard magique », employé avec tout l’arsenal traditionnel de symboles, formules, riches vêtements, pentacles, etc., symbolisait le fait d’« être prêt à tout sacrifier ». Il est question, dans le rituel secret de l’Ordo Templi Orientis crowleyen, rituel appelé De arte magica (chapitre XV), d’une « mort dans l’orgasme » appelée mors justi. La limite extrême de l’épuisement et de l’ivresse orgiaques est décrite aussi comme le moment d’une possible lucidité magique, de l’état de transe clairvoyante chez l’homme ou la femme. Ainsi, le Magic report of the Beast 666 parle de jeunes femmes ardentes et transportées, qui, tout à coup, « sans que rien l’eût annoncé, tombèrent dans un calme profond difficile à distinguer de la transe prophétique et commencèrent à décrire ce qu’elles voyaient ».
Naturellement, il est impossible de dire ce qui se manifestait dans des expériences de ce genre, avec quels plans de l’invisible les pratiquants entraient en contact. Chez Crowley, en tout cas, la présence de certaines orientations magico-initiatiques précises est évidente, de même que sont évidentes les références à des rites ou à des enseignements de vieilles traditions. Avec lui, on est loin des expériences irréfléchies, incontrôlées, avec la sexualité débridée et les drogues auxquelles se livrent des milieux de jeunes qui vivent en marge du monde contemporain ; on passe à quelque chose de plus sérieux, mais par là même, de plus dangereux aussi. Crowley eut des disciples, qui furent soumis, dans le cadre de la « Loi de Thélème » annoncée par le mage, à toutes sortes d’épreuves et de disciplines. En 1920, il fonda aussi en Sicile, à Cefalù, une « abbaye magique », mais fut aussitôt expulsé d’Italie après l’arrivée du fascisme au pouvoir, à cause de ce qui se serait déroulé dans cette « abbaye ».

Il semble cependant que le destin n’ait pas été le même pour tous. Ceux qui étaient assez forts pour tenir bon, pour ne pas s’écrouler, affirment être sortis régénérés et renforcés de ces expériences faites avec la « Grande Bête 666 » ; mais on parle aussi d’autres personnes, de femmes surtout, qui furent détruites, qui finirent même dans des maisons de santé ; il semble aussi qu’il y ait eu des suicides. Pour ces cas, Crowley prétendait que les personnes en question n’avaient pas été capables d’opérer la transmutation magique des forces évoquées ou auxquelles on avait ouvert la voie (ou encore que les doses de poison avaient été trop fortes pour être transformées en nourriture) ; il ajoutait que cela les aurait brisées. Quant à Crowley lui-même, il sut garder bon pied bon œil jusqu’au bout, finissant sa vie en 1947, à l’âge de 72 ans, en possession de toutes ses facultés. En dehors de ses disciples, plusieurs personnalités, y compris d’un certain rang (par exemple le fameux général de blindés Fuller), furent en contact avec lui. Étant donné l’atmosphère générale de nos jours, il est normal que Crowley continue à exercer une forte fascination et que ses livres soient souvent cités.
Si les horizons de Crowley paraîtront préoccupants et obscurs à beaucoup, il faut dire que lorsque l’on considère les choses objectivement, l’élément proprement « satanique » – malgré tout ce dont la « Grande Bête 666 » faisait théâtralement étalage – ne nous semble pas très important dans son cas. Les teintes sombres qui y correspondent ont moins de relief que ce qui, au fond, présente un caractère magique et partiellement initiatique.












