Extrait de Julius Evola, Masques et visages du spiritualisme contemporain, 1972
Le satanisme représente pour ainsi dire la pointe extrême des tendances modernes vers le surnaturel (…). On peut dire que Satan et le satanisme sont aujourd’hui à la mode, qu’ils exercent une singulière fascination. Ils ont fourni la matière de différents écrits, de romans, de films et même d’une catégorie particulière de bandes dessinées. Par ailleurs, il existe de nos jours des groupes qui se disent ouvertement « satanistes » et qui prétendent pratiquer la magie noire. On est donc en présence d’un cas spécial du pullulement des milieux formés de ceux qui partent à la chasse au sensationnel et à l’occulte, trouvant en l’occurrence un ingrédient plus excitant pour leurs expériences. (…)
En toute rigueur de termes, il faudrait commencer par définir ce qui est proprement « satanique ». Dans notre sphère culturelle, Satan a tout d’abord signifié l’ « Adversaire » (un sens cependant mieux rendu, si l’on s’appuie sur l’étymologie, par le mot diabolus) et le « principe du Mal » (le Malin). Mais la généalogie de Satan, s’il est permis de s’exprimer ainsi, est complexe. Satan et le principe du mal ne trouvent leur place que dans une seule religion, dont le sommet est formé par un Dieu « moralisé », c’est-à-dire par un Dieu exclusivement défini par ce qui, du point de vue des hommes, est communément bon, lumineux, créateur, providentiel. Il s’ensuit que ce qui ne présente pas ce caractère (et auquel il faudrait néanmoins faire référence après considération de plusieurs aspects de la réalité et de la nature) peut se concentrer, se concrétiser et s’incarner dans un anti-Dieu ou dans le diable, précisément.
Mais dans le cadre d’une conception métaphysique du Principe, ce dualisme (qui a trouvé son expression la plus typique dans l’ancienne religion iranienne, avec Ahriman opposé à Ahura-Mazda), ne représente pas le point de vue ultime. Le Principe suprême se tient au-delà du dieu « moralisé », il embrasse aussi l’ « autre moitié », les deux pôles, se manifestant dans le lumineux aussi bien que dans le ténébreux, dans la création comme dans la destruction.
En vertu de tout cela, l’idée occidentale et chrétienne de Satan correspond simplement à celle d’une autre face de Dieu. Si, en se référant à cette conception ou à cette théologie plus vaste, on définit Satan comme une force destructrice, ce dernier perd alors son caractère ténébreux pour rentrer dans une « dialectique du divin ». On peut alléguer comme exemple la conception hindouiste de la Trimurti, des trois visages de la divinité, conception qui a donné lieu tant au culte du Dieu comme créateur et conservateur de l’univers (Brahmâ et Vishnu) qu’au culte du Dieu en tant que destructeur (Çiva). On ne peut donc s’arrêter à la caractérisation du satanique ou du diabolique dans les seuls termes d’une énergie destructrice qu’en faisant des réserves précises. Il faut y ajouter la « méchanceté ».

En marge du monde islamique et iranien a existé une secte d’ « adorateurs du diable » : la secte des Yézidis. Ici, la perspective est différente et se ressent visiblement de la théologie de certains courants du gnosticisme chrétien antique. L’opposition donne naissance à une stratification hiérarchique. L’existence de « Dieu » est reconnue, mais il est relégué dans une transcendance absolue. Satan gouverne le monde : dieu de deuxième ordre, il vit dans le monde et poursuit des objectifs mondains. Quiconque cherche succès et bonheur en ce monde ne doit pas s’adresser à la divinité détachée, mais, pour des raisons de « compétence », au diable précisément, princeps huius mundi, sans connotations négatives particulières. Les Yézidis ont un culte et un rite dont on ne sait pas grand-chose, puisque l’un et l’autre ont été tenus secrets. Mais on leur a naturellement attribué un caractère ténébreux. Il n’empêche que nous constaterons certaines concordances entre ces vues des Yézidis et certaines formes contemporaines de satanisme velléitaire.
On trouve ce qui caractérise vraiment le satanisme en se référant non à l’idée du « mal » – celui-ci étant un terme générique au contenu variable à cause de ses conditionnements sociologiques et historiques –, mais à un plaisir pour la perversion en tant que telle, à la tendance qui vise moins à détruire qu’à contaminer, par le blasphème et l’outrage sacrilège. Aussi la magie noire et la sorcellerie ne sont-elles pas nécessairement « sataniques » ; il peut s’agir de pratiques pour atteindre des buts jugés moralement mauvais par une société donnée, la portée « satanique » ne concernant pas les forces mises en œuvre à cette fin.
Ce n’est cependant pas le plan opératif qui nous intéresse ici, mais celui des évocations et de l’expérience vécue. Il semble qu’il existe encore, surtout en Écosse, des witches, à savoir des femmes se consacrant à la magie et aux sortilèges ; ces femmes ne correspondent pas, d’ailleurs, à l’image repoussante des vieilles sorcières médiévales, car il arrive aussi qu’elles soient jeunes et avenantes. Ce qu’on leur attribue présente un certain degré d’authenticité, leurs pratiques se rattachant à des traditions et initiations transmises au fil des générations. Il en va autrement des gens qui reprennent aujourd’hui, de manière approximative et improvisée, certains rituels, sans la moindre transmission régulière, l’élément « satanique » ne servant qu’à donner du piquant à l’ensemble. C’est ainsi qu’a existé dans la partie septentrionale de l’État de New York un groupe appelé « Witch », mot qui veut dire « sorcière » (au sens non nécessairement repoussant du terme), mais dont les lettres étaient en l’occurrence les initiales de Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell, c’est-à-dire rien moins que « Conspiration terroriste internationale des femmes de l’enfer ».
On a aussi connaissance de groupes épars qui célèbrent des sacrifices animaux à des fins magiques, en utilisant d’une manière spéciale le sang des victimes. Or, malgré le côté hétérogène et souvent grotesque de tout cela, il n’est pas exclu que ces expériences permettent parfois l’insertion de forces « infernales » et « diaboliques ». C’est ce qu’on est amené à penser, par exemple, à propos d’une affaire qui, au moment où nous écrivons, défraie encore la chronique : le meurtre de l’actrice Sharon Tate et d’autres personnes commis par la « famille » de Charles Manson. Ce Manson prétendait être tantôt « Dieu », tantôt « le diable ». Le sexe et les drogues semblent avoir joué un rôle important dans la religion de sa « famille ». Le crime en question, dont les auteurs (parmi lesquelles trois jeunes filles qui auraient été aussi « les esclaves de Satan ») n’ont fourni aucune justification sensée (la motivation sociologique d’actes de ce genre comme « protestation » contre le système d’une société qui juge et contrôle, paraît très inconsistante) et auquel ils semblent avoir attribué un caractère rituel, permet effectivement de soupçonner, à l’arrière-plan, un cas de possession dû aux évocations involontaires dont nous avons parlé.
On sait que le plus célèbre cas de ce genre dans l’histoire a été celui du maréchal Gilles de Rais. Celui-ci avait auparavant combattu aux côtés de Jeanne d’Arc sans jamais présenter aucun signe d’anormalité ; il se transforma tout à coup en un monstre sans pareil, qui jouissait d’extases ténébreuses et sauvages, liées, selon ses propres déclarations, à des apparitions surnaturelles, le tout s’accompagnant d’une atmosphère sadique et d’un grand nombre de meurtres commis sur de jeunes garçons innocents. Le phénomène d’une brusque possession démoniaque semble confirmé par la contrition du coupable et par une espèce de transformation de l’apparence physique de Gilles de Rais avant son exécution comme si la force qui avait pris possession de lui l’avait abandonné.

Si ce sont le blasphème, le sacrilège et la contamination, et non le « mal » en général ni la destruction, qui définissent le domaine satanique, alors les messes noires appartiennent certainement à ce domaine, étant donné qu’elles consistent en une parodie blasphématoire du rituel catholique, avec des croix renversées, des cierges noirs, des prières dites à l’envers, des hosties profanées, des consécrations au « diable », etc. Elles ne sont pas, en effet, une reprise déformée et grotesque de certaines cérémonies préchrétiennes. Aujourd’hui aussi on parle beaucoup des messes noires, essentiellement en rapport avec le sexe comme ingrédient important, puisqu’une espèce de tradition dans les messes noires veut qu’une jeune femme complètement nue serve d’officiante, d’autel ou d’hostie.
S’il est hors de doute que dans de nombreux cas tout l’appareil diabolique et parfois aussi mystique ne sert que de prétexte à la sexualité, deux points doivent cependant être précisés. Le premier concerne le rôle que le sexe et l’orgasme peuvent jouer dans des processus d’évocation éventuellement involontaires, le sexe étant « la plus grande force magique de la nature » dont l’homme puisse disposer, au-delà de tout usage profane et libertin. Le second point concerne une conjoncture historique particulière. Parlant de l’origine de l’idée occidentale de Satan, nous avons dit que cette idée a concentré en elle tout ce qui était rejeté par la conception du Dieu moralisé. Or, cette conception du christianisme présentait une forte composante « sexophobe » ; le sexe était stigmatisé comme quelque chose de coupable, ennemi de l’esprit et du sacré. Il passa donc automatiquement dans l’ « autre moitié », fut associé au diabolique, à l’ « Ennemi », au « Grand Tentateur ». Il était donc naturel que soit dans le Sabbat, soit dans d’autres cérémonies réelles ou ayant un caractère de « psychodrames », le déchaînement orgiaque du sexe s’associât au satanisme. Mais dans le climat actuel de liberté sexuelle et de « révolution sexuelle », cette conjoncture étant dans une large mesure inexistante, il est à craindre que le satanisme ne serve trop souvent que de piment à ceux qui sont essentiellement portés sur le sexe et qui cherchent en fait un ingrédient pour jouir de sensations plus fortes.
Ce à quoi peut se réduire le satanisme contemporain nous est montré par le cas de l’ « Église de Satan » fondée en Californie par Anton Szandor LaVey durant la dernière nuit du mois d’avril 1966, qui est la fameuse nuit de Walpurgis, nuit sacrée dans les anciennes cérémonies du Sabbat. Il y a quelque chose de drôle à constater qu’aux États-Unis cette Église, qui a ses baptêmes, ses mariages et ses obsèques célébrés sous le signe de « Satan », a été reconnue par les autorités, que son grand prêtre, LaVey, s’est fait photographier avec sa fidèle épouse, en rien démoniaque, et sa chère progéniture, exactement comme une bonne famille bourgeoise, et que la presse a été admise à assister aux rites (!). Dans ceux-ci, en dehors de différentes litanies et d’un certain cérémonial, le seul motif de scandale vraiment insignifiant à l’époque des strip-teases devenus des produits de consommation courante est la présence d’une femme nue sur l’autel « satanique », « point focal sur lequel se concentre l’attention durant les cérémonies ». Cette femme, rapporte d’ailleurs un journaliste, « ne se tient pas dans une position inconvenante », car la femme serait « le réceptacle passif naturel et représente la Terre Mère » : vague réminiscence des « Mystères de la Femme » antiques, dans lesquels, cependant, il n’y avait pas grand-chose de spécifiquement satanique.
Pour le reste, on pourrait retrouver en partie, dans ce « satanisme », la conception des Yézidis, à laquelle nous avons déjà fait allusion : le diable est le pouvoir qui a juridiction sur les choses de ce monde. Mais, en l’occurrence, cette conception est associée à une sorte de paganisme très banal. Satan est l’ « opposant », non sur le plan cosmique (en tant qu’ennemi de Dieu et anti-Dieu) mais sur le plan simplement moral : c’est le dieu d’une religion de la chair et de la Vie, opposée « à toutes les religions qui humilient et condamnent les instincts naturels de l’homme ». Le satanisme se réduit donc ici à l’affirmation et à la sacralisation de tout ce que ces religions qualifient de péché ; son évangile consiste à « tirer de la Vie tout ce qu’il est possible d’en tirer, ici et maintenant. Il n’y a ni ciel ni enfer, chacun est à soi-même son propre rédempteur »⁴. À cela s’ajoute un darwinisme ou un nietzschéisme de la pire espèce : « Bienheureux les forts, car ils vaincront dans la lutte pour la vie ; maudits soient les faibles qui hériteront du joug. » On lit dans la Satanic Bible : « Je suis un sataniste ! Inclinez-vous, car je suis l’incarnation la plus haute de la Vie. » Voici un échantillon des invocations : « Au nom de Satan, le Seigneur de la Terre, le Roi du Monde, j’ordonne aux forces des ténèbres de m’accorder leur pouvoir infernal. Ouvrez les portes de l’enfer toutes grandes et remontez de l’abîme pour me saluer comme votre frère (ou votre sœur) et votre ami. »
On est cependant en droit de penser que tout cela se borne à des mots, car pour disposer d’une doctrine qui se contente d’exalter les « instincts naturels humains » et d’encourager leur satisfaction, pour une religion de la Vie et de la chair, de la force et de l’immanence, sans rien de proprement pervers et blasphématoire (en dehors de la négation de la morale chrétienne), il suffirait de s’appuyer sur les pires aspects de Nietzsche et sur sa polémique antichrétienne, ou bien sur les idées de D.H. Lawrence, sans déranger « Satan » et sans toute cette mise en scène satanique. Il suffirait de proclamer un certain athéisme et un certain « paganisme » (dans l’acception la plus profane de ce dernier terme). Cet évangile de LaVey, totalement privé d’un arrière-plan de transcendance et de transfiguration, devrait être qualifié, si l’on voulait être juste et honnête, de néo-païen, non de « sataniste ».

L’idée que Satan est « une force obscure et cachée qui agit dans des processus pour lesquels la science et la religion ne fournissent pas d’explication », cette idée n’est pas du tout développée. Il n’est pas question d’expériences, fût-ce au sens d’extases troubles. On reste dans le droit fil de certains récits populaires, avec des personnages qui s’adressent au « diable » et signent des pactes avec lui, pour obtenir la satisfaction de leurs désirs et pour vaincre leurs ennemis. En ce qui concerne les rites opératifs pratiqués dans l’ « Église de Satan » (dans lesquels figurent aussi des formules d’une hypothétique « langue d’Hénoch » transmises « par une main inconnue »), il est fortement douteux qu’ils aient un pouvoir d’évocation effectif. Mais il n’est pas exclu malgré tout que quelque chose soit « mis en mouvement » lorsque de fortes charges émotionnelles et suggestives sont activées.
Pour conclure, on peut fournir une orientation à partir du schéma général suivant. Chaque tradition correspond à un processus par lequel une forme est imprimée à quelque chose d’informe. Cette matière subsiste dans la forme et au-dessous de la forme. Il est possible de l’activer, de la libérer, de la faire remonter et de l’affirmer pour détruire l’ordre des formes traditionnelles. Telle est l’essence des évocations « démoniques », volontaires ou involontaires. Il y a toutefois une alternative : celle offerte par un usage supérieur de ce fond et de la libération de ce fond. Alors ce qui se tient au-dessous de la forme peut être employé pour atteindre ce qui est au-dessus de la forme, donc pour atteindre une vraie transcendance. Mais cette possibilité relève du domaine initiatique : elle fait partie aussi du vâmâcâra tantrique, de la « Voie de la Main Gauche », dont il est aisé de comprendre le caractère dangereux, sauf si l’on possède une qualification exceptionnelle, une orientation intérieure non équivoque et aussi, comme le soutiennent certains, un « chrême protecteur ».
Suite : Julius Evola – Le Satanisme 2/2, le cas Crowley
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