Codreanu – Journal de prison, morceaux choisis

Ce journal tenu par Corneliu Zelea Codreanu couvre sa période d’incarcération pour motif politique comprise entre le 19 avril et le 19 juin de l’année 1938, vécue entre les murs de la prison de Jilava. Ces carnets de prison complète la connaissance de la vie du chef légendaire du mouvement légionnaire roumain (la Garde de fer). Derniers écrits de Codreanu, mettant en relief des moments clés de sa vie, des réflexions théologiques ainsi que l’organisation de sa défense en procès, il sera exécuté peu après, avec d’autres Légionnaires, à l’âge de 39 ans. Son assassinat, résultant d’un ordre du roi, officiellement pour une tentative d’évasion, est réalisé par les gendarmes qui le transportent à la prison de Jilava.


Mardi 19 avril 1938

Il est 9 heures du soir. Conduit par un capitaine de gendarmerie et par un adjudant, je descends l’escalier du Conseil de Guerre.

Dehors, le fourgon cellulaire. Chaque fois que je le vois, mon âme s’aigrit.

La porte s’ouvre et j’y monte. Dedans, obscurité totale. Je distingue à peine les ombres des quatre soldats. « Chargez les armes » ; j’entends le commandement de l’adjudant. Départ. Nous passons dans des rues illuminées.


Je suis fatigué.

Nous entrons dans le fort. Nous parcourons des couloirs voûtés, tortueux et longs, remplis de ténèbres. Une odeur froide et humide de moisissure m’assaille.

Je suis introduit ensuite dans une sorte de chambre-galerie voûtée, longue de presque six mètres et large de quatre.


L’adjudant m’apporte une paillasse et deux grosses couvertures. Il les pose sur les planches. Rien pour la tête.

Le lieutenant se rend compte que tout ceci manque de la plus élémentaire humanité. Il se sent gêné et s’excuse en disant que le règlement l’exige. Il me demande si j’ai un béret, car j’aurai très froid pendant la nuit. D’où pourrais-je en avoir un ?


Les Saintes Pâques, 24 avril 1938

L’humidité me pénètre les os.

Je respire cet air de cave. Je sens mes poumons transpercés par des aiguilles, par des balles.

Je m’allonge sur le lit de planches. Les os me font mal. Je reste cinq minutes sur un côté, cinq minutes sur l’autre. Je me tourne sur la gauche. J’entends battre mon cœur. Ou peut-être sont-ce des gouttes de sang qui tombent ? La vie s’écoule du corps épuisé… Ô Pays ! Comment récompenses-tu tes fils !


Je crains que quelque chose ne lui arrive. Ma mère est restée de nouveau seule ! Un gendre mort en Espagne, une fille veuve avec deux enfants orphelins. Moi, en prison. Quatre autres enfants, eux aussi en prison ou sur le point d’être arrêtés. L’un d’entre eux a aussi quatre enfants sans un morceau de pain.

Mon père, parti à Bucarest pour toucher sa pension avant les fêtes, n’est jamais revenu. Il a été arrêté et conduit dans un endroit inconnu.

Personne ne sait rien de son sort.

A la maison, la mère nous attend pour passer les fêtes de Pâques avec elle. Les joies d’une vieille mère sont si peu nombreuses ; elle peut rarement réunir tous ses enfants !

Chez nous, à Pâques, c’est le désert. Aucun de ceux attendus. Pas une âme aux côtés de la mère. Tous les voisins l’évitent et, par crainte, n’entrent même pas dans sa maison.


Pendant les quelque minutes de visite réglementaire, deux ou trois fois par jour, ils ne parlent pas avec moi. Eux, ils n’ont rien à me dire ; moi, je n’ai rien à leur demander. Leurs seuls mots sont : « Avez-vous besoin de quelque chose ? », auxquels je réponds toujours : « Non ! ».

Cependant, je sens dans leurs yeux qu’ils comprennent toute ma tragédie intérieure. Ils se rendent compte de l’importance de l’inculpation qui m’accable et de la responsabilité qu’implique la direction d’un mouvement de plus d’un million d’âmes, dans lequel est en jeu le sort d’une nation ; et ils comprennent les douleurs qui transpercent mon cœur pour les miens et pour chacun des centaines et même des milliers de Légionnaires qui, en cet instant, éprouvent les mêmes âpres tourments…

Ils comprennent aussi la situation humiliante dans laquelle je suis. Car la privation de liberté est une chose, tandis que ce qui m’arrive ici, c’est une humiliation, une totale dégradation de l’être humain.

Ce qu’ils ne comprennent sans doute pas, ce sont les machinations et tous les plans diaboliques qui se trament pour ma destruction et celle de mon Mouvement.

On cherche à tout prix quelque chose, pour arracher au tribunal une lourde condamnation. (…) Une condamnation s’obtient facilement sur ordre. Cependant, l’opinion publique pourra discerner, en son âme et conscience, notre innocence. Alors notre sacrifice grandira jusqu’au ciel, et Dieu, le suprême Juge, nous écoutera nous aussi. Mon âme est accablée par tant d’injustices !…


Je me suis allongé de nouveau sur ce lit de planches. J’attends onze heures du soir, quand les gens commencent à se diriger vers les églises. Je me couvre avec mon pardessus. Je ne peux pas rester sur le dos ; cela me fait mal. Mais je ne sais pas où exactement. Je ne peux pas bien distinguer la colonne vertébrale ou les reins ?

A travers les fentes des planches, à travers la paillasse et la couverture, passe un courant froid venant du dallage qui traverse les vêtements et s’arrête sur mes côtes affaiblies.

Je me tourne sur la droite et remonte mes genoux jusqu’au menton. Les hanches me font mal. J’ai l’impression d’un abcès mûr qui suppure. Je ne peux rester sur un côté plus de cinq minutes. Mais, sur l’autre côté, j’ai aussi mal… (…) Il est peut-être 11 heures. Je me lève, je me lave, j’enfile mon pardessus. Je m’assieds au bord du lit et je contemple la solitude qui m’entoure. Je suis vraiment seul…


Je prends mon missel et me mets à lire. Je prie le Bon Dieu pour tous. Pour ma femme, si éprouvée et affligée ; pour ma mère, que les commissaires de Huşi ont sûrement de nouveau visitée et brutalisée ; pour mon père, dont Dieu seul sait dans quelle cellule il gît en cette nuit ; enfin, pour mes frères aussi, qui sont dans le même cas que moi. Puis, pour les combattants légionnaires, les vieux et les jeunes, ces héros et martyrs de la foi légionnaire, arrachés à leurs maisons et conduits qui sait dans quelles prisons… Que de tristesse et combien de larmes n’y aura-t-il pas aujourd’hui dans des centaines de familles roumaines !…


Et regarde-nous, maintenant, cher Moţa. Me voilà jeté ici, comme un chien… sur ces planches. Les os me font mal et mes genoux tremblent de froid. Tous les nôtres, toute la fleur de cette Roumanie, gît écrasée, qui sait dans quelles geôles… Seigneur, je Te prie, en cette nuit de Résurrection, reçois mon sacrifice ! Prends ma vie ! Puisque à toi, ô Pays, nos forces ne te sont pas nécessaires. C’est notre mort que tu veux. Il est sans doute plus de minuit. Qui sait, peut-être même plus d’une heure du matin. Je n’ai pas entendu les cloches sonner la Résurrection. J’allume la bougie et prononce le traditionnel « Christ est ressuscité ! » Les gens, dans les villes et les villages, retournent à leur maison, les bougies allumées. Les nôtres, tous les nôtres et nos familles, pleurent cette nuit… J’ai ouvert une boîte de sardines et j’en ai mangé une seule. Depuis lundi soir je n’ai rien mangé. J’ai bu la moitié d’une cruche d’eau. Recroquevillé sur la paillasse, je m’endors…


Mercredi 27 avril

Les trois jours de Pâques sont passés. Ni ma femme ni personne de mes connaissances n’est venu me voir. Bien sûr, ils n’ont pas obtenu la permission de me rendre visite – ou peut-être sont-ils internés, eux aussi, quelque part.


Je pense toujours : Où sont les autres ? Leurs familles ont-elles pu les trouver ? Sont-ils éparpillés dans les diverses prisons du pays ? Ou réunis dans un camp de concentration ? A qui que ce soit que tu demandes, personne ne te donne la moindre information. Les journaux n’ont même pas mentionné leur arrestation. Rien ! La seule chose qu’on sache c’est que, dans la nuit où je fus enlevé, ils ont été arrachés, eux aussi, à leurs foyers, et transportés au lycée Mihai Viteazul [Michel le Brave], où ils furent retenus pendant un jour. Puis, chargés dans des voitures et conduits vers une direction inconnue.


Je présume que le nombre de ceux qui ont été arrêtés seulement à Bucarest dépasse la centaine ; professeurs, avocats, médecins, ingénieurs : la fleur de la classe intellectuelle roumaine… Personne, parmi eux, ne porte une quelconque culpabilité. Ils ont été enlevés sans mandat d’arrêt, en dehors de toute loi, par-dessus la loi, contre tout principe d’humanité.


Dimanche 1er mai

Hier, pour la première fois, on m’a fait sortir de cette cave. Mes jambes flageolaient. Entre quatre soldats, baïonnette au canon, j’ai été conduit en haut, au secrétariat. Là m’attendait le capitaine-procureur Atanasiu. Je fus saisi d’épouvante. Car je n’ai plus aucune confiance dans la justice. La justice qui juge d’après un ordre reçu, et non pas selon la conscience, n’est plus une justice. Il m’a soumis à un long interrogatoire. Depuis 6 heures du soir jusqu’à 2 heures du matin.


Dimanche 8 mai

Hier soir est venu le magistrat instructeur, le major Dan Pascu, pour porter à ma connaissance que je suis poursuivi en justice pour « TRAHISON ». Je suis resté un instant stupéfié ! Il m’a expliqué ensuite qu’il s’agit du délit de détention et de publication de documents secrets, intéressant la Sécurité de l’Etat, et qui figure à l’article 191 du Code Pénal, sous le titre « Trahison ». (…) Moi, le chef du Mouvement Nationaliste Légionnaire, être jugé pour « TRAHISON » !…

Je n’ai plus rien mangé. Je me suis endormi très tard sur mon lit de planches nues, et me suis tourné et retourné toute la nuit. Le matin, je me suis réveillé criant dans le sommeil : « Tu entends, cher Moţa, je serai jugé pour trahison ! »


Vendredi 13 mai

Hier est venu de nouveau le major Dan Pascu. Il s’agissait de remplir la dernière formalité pour que l’instruction soit close. A ma grande surprise, j’ai pris connaissance de ce qu’il a été ouvert contre moi une action publique pour deux délits :

I. Avoir armé les citoyens pour provoquer la guerre civile,

II. M’être mis en rapport avec un Etat étranger, pour provoquer la révolution sociale en Roumanie.

Bien entendu, aucune de ces accusations ne renferme la moindre vérité. Comme il est effrayant de se débattre contre des accusations injustes !


Lundi 16 mai

Ce matin, j’ai revu le major Dan Pascu et, finalement, le calvaire de cette instruction a pris fin.

A chaque instant, je m’attends à ce que sait-on jamais ? d’autres faux actes soient introduits dans mon dossier et que d’autres accusations soient jetées sur mes épaules affaiblies.

Il m’a communiqué que ces jours-ci il sera permis à ma mère et ma femme de venir, pour qu’on puisse préparer ma défense.

J’y pense que vont-elles dire en me voyant tellement amaigri ? Comme elles vont pleurer !…

Comprendront-elles les tourments physiques, et surtout moraux, auxquels j’ai été soumis ?

Ensuite, ils m’ont permis de rester dehors une heure. Il fait si chaud, dehors… Je me suis promené quelques minutes, mais le soleil m’a amolli les membres et je n’ai pas pu rester debout davantage.

Je me suis assis sur une paillasse et j’ai fait ma prière. Après quoi, je me suis allongé, en restant ainsi jusqu’à ce que l’heure passe.


Maintenant, je suis à nouveau à l’intérieur. Quel froid il fait ici, et quelle humidité…

Comme je me sens affaibli !

Maintenant, c’est le soir. Comme le temps me paraît long depuis ce matin ! Je n’ai personne avec qui échanger un mot.

Un petit moineau a fait son nid dans l’encadrement de la fenêtre. Il y vient aussi dormir. Je lui donne toujours des miettes.

J’attends qu’ils arrivent avec le repas. Mais eux non plus ne peuvent me parler.

C’est le lieutenant de service et l’adjudant qui les accompagnent toujours. Ils n’ont pas non plus la permission de parler avec moi. Mais ils se comportent, ainsi que le commandant de la prison, avec une délicatesse qui, pour moi, est une consolation. Pauvre soldat, cette créature supérieure qui fait son devoir correctement, exécutant avec rigueur les ordres reçus, mais dans les yeux duquel on n’aperçoit aucun parti pris, aucune méchanceté. Elégance intérieure. Ecole de l’armée roumaine !

Qu’elle est belle !…


Les grands avocats ont tous refusé de me défendre : Radu Rosetti, Vasiliu-Cluj, Paul Iliescu, Mora, même Nelu Ionescu, Petrache Pogonat, Ionel Teodoreanu, par crainte d’être envoyés en camp de concentration. Peur et lâcheté !…


Lundi matin a eu lieu la première séance. Le Tribunal militaire était constitué du Président de la Première Section, du colonel Dumitru, et de quatre officiers du service actif.

On a fait l’appel des témoins ; il manquait tous ceux des camps de concentration, c’est-à-dire ceux avec lesquels j’avais travaillé, justement : les témoins de fait. Nous avons demandé l’ajournement du procès et la présence de ces témoins.

Le Tribunal a rejeté la requête de la défense.

On a lu l’acte d’accusation. Rempli de passion, de méchanceté et d’inexactitudes. Des affirmations gratuites, sans aucune preuve à l’appui, et dépourvues de bonne foi, de correction et du sentiment de l’honneur.

Dans l’après-midi, de 5 heures jusqu’à minuit, j’ai parlé moi-même, pendant sept heures, sans interruption, en balayant l’une après l’autre toutes les accusations qui étaient portées contre moi.


Enfin, commencent à plaider mes sept avocats. Impeccablement. Et c’est dans la nuit de jeudi, à minuit, que le Tribunal entre en délibération.

Moi, je suis ramené dans la chambre et, une demi-heure après, je suis transféré dans la voiture cellulaire et renvoyé à Jilava.

Je suis calme et j’ai la conscience en paix. Je sais que je ne suis coupable de rien.

Aucune des accusations qu’on me reprochait n’est restée debout.

Me voilà de nouveau dans ma cellule. Je me couche.

Vers 4 heures du matin, je suis réveillé par un bruit de pas et de verrous qui s’ouvrent. Je me lève. Entrent le procureur-major Radu Ionescu, le greffier Tudor, le commandant de la prison et les autres officiers de garde.

Le greffier lit : « Le Tribunal Militaire a répondu affirmativement à toutes les questions. Vous êtes condamné à DIX ANS de travaux forcés ».

Ils restent encore quelques instants à me regarder. Le major ouvre de grands yeux et hausse les épaules. Ils s’en vont tous.

Devant la grande injustice qui me frappe, je suis calme, la conscience en paix.

J’ouvre au hasard le livre de prières de saint Antoine. Il s’ouvre à la page 119. Je lis : « Que je reçoive calmement tout ce que le Seigneur envoie, en comprenant que c’est Sa volonté ».


Vendredi 3 juin

Je ne sais pas s’il a déjà existé, dans la vie publique de la Roumanie, un homme qui fût attaqué avec tant d’acharnement, de fureur et de mauvaise foi, par toute la presse et par toutes les officines judéo-politiciennes, comme je le fus moi, depuis mon arrestation et pendant toute l’instruction, dans le but de préparer l’opinion publique à ma condamnation.

Il n’y a eu personne, dans toute l’histoire politique roumaine, sur qui fut concentrée tant de haine. Personne ne fut frappé comme moi, sans aucune possibilité de me défendre et sans que quelqu’un pût prendre ma défense.


Je ne sais pas si l’on peut qualifier autrement le discours adressé à la jeunesse par le Patriarche Miron Cristea, dans lequel celui-ci condamne avec des mots très durs le Mouvement Légionnaire. L’Eglise orthodoxe prend une attitude ouvertement hostile à la jeunesse roumaine.

Comment ne pas penser à la condamnation que l’Eglise catholique jetait, par la voix de ses évêques, sur le mouvement nationaliste d’Allemagne, un an ou deux avant la victoire d’Adolf Hitler ?

Quoi qu’il en soit, c’est douloureux, extrêmement douloureux !…

Lutter pour l’Eglise de ta Patrie, aux confins du monde chrétien, alors que l’incendie qui brûle les églises d’à côté étend ses flammes jusqu’à nous !

Nous combattons, nous nous sacrifions, nous tombons, le sang jaillit de nos poitrines pour défendre les églises… et l’EGLISE nous dénonce comme « dangereux pour le Peuple », comme « égarés », comme « étrangers à la Nation »…

Quelle tragédie dans nos âmes !

Un petit exemple, pour bien saisir l’essence de cette tragédie.

Un enfant, qui n’a pas vu son père depuis longtemps, se précipite pour l’embrasser. Lorsqu’il s’approche, le père le regarde froidement et le frappe sur la bouche, en lui brisant deux dents.

Comment imaginer l’ébranlement spirituel, la tragédie provoquée dans son âme par ce coup inattendu ?

La déception, la honte, la douleur physique comme réponse à l’affection la plus pure, la douleur morale : on ne sait pas laquelle blesse le plus, mais toutes ensemble meurtrissent le cœur de l’enfant.

L’Eglise de nos pères, l’Eglise de nos ancêtres nous frappe !…

Le Patriarche est aussi Premier ministre, c’est en son nom que toutes ces choses sont faites et que nous viennent tant de souffrances jour après jour…

Seigneur, Seigneur ! Quelle tragédie ! Et à quelles épreuves Tu soumets notre pauvre âme !…

Que de tourments dans les cœurs de dizaines de milliers de jeunes, paysans, ouvriers, étudiants !


Lundi 6 juin

(…) Maintenant, on me fait sortir chaque matin et dans l’après-midi ; au début, seulement pendant une heure ; maintenant, on me laisse même plus d’une heure. Je me suis remis un peu. Je me sens mieux, bien qu’une douleur sourde me gêne toujours en bas de la colonne vertébrale. (…) Toute la journée je me trouve seul et je parle à tour de rôle à ceux d’entre nous qui sont déjà morts. Je les vois tels qu’ils étaient quand ils étaient vivants. Ils restent auprès de moi. Ils marchent à mes côtés dans la pièce. Ils s’assoient sur ces mêmes planches…


Vendredi 10 juin

Vers une heure de l’après-midi, j’ai été appelé à l’administration. Une nouvelle enquête. Le capitaine Tărăneanu, du Conseil de Guerre, est venu s’enquérir « si je n’avais pas envoyé, de prison, un manifeste par lequel j’incitais mes hommes à la vengeance ».

C’était un manifeste « apocryphe », bien entendu. J’ai fait une déclaration dans ce sens. Comme peuvent s’abattre sur moi toutes sortes de machinations !…


Mercredi 15 juin

Quand j’eus fini de lire les Evangiles, j’ai compris que je me trouvais ici, dans cette prison, par la volonté de Dieu ; que, en dépit de n’être aucunement coupable sous l’aspect juridique, Il me punissait pour mes péchés et mettait ma foi à l’épreuve. Cela m’a rasséréné. Sur le tourment de mon âme est descendue la paix, comme une calme soirée à la campagne, qui descend sur les soucis, les agitations et les animosités du monde…. Quand les hommes, les oiseaux, les animaux, les arbres et les herbes, la terre labourée et remuée par le fer de la charrue entrent en repos…

Car j’ai été fort tourmenté…

Que n’a-t-elle pu souffrir, ma pauvre chair ! Je ne crois pas avoir jamais enduré plus de souffrances que maintenant.

Je n’ai pas perdu la foi, ni l’amour, mais j’ai senti, à un certain moment, que le fil de l’espoir s’était rompu.

Tourmenté physiquement comme un chien, mes vêtements sont imprégnés de souffrance (voilà soixante jours que je dors tout habillé, sur la planche nue et sur cette paillasse. Soixante jours et soixante nuits que mes os absorbent, comme un papier buvard, l’humidité qui ruisselle des murs et du plancher).

Depuis soixante jours, je n’échange un mot avec personne, car personne ici n’a l’autorisation de parler avec moi. Et, de plus, je suis attaqué dans mon être moral, accusé de trahison, déclaré apatride, comme n’étant Roumain ni par mon père ni par ma mère, dénoncé comme ennemi de l’Etat, accablé de coups et les mains liées dans le dos. A dire vrai, sans aucune possibilité de défense.


Enfin, au fur et à mesure que nous pénétrons dans la lecture des Lettres, nous arrivons à ces conclusions :

Que nous ne sommes pas de bons chrétiens, que nous sommes bien loin de l’être. Si loin…

Que nous nous christianisons dans la forme, mais que nous nous déchristianisons dans le fond.

Que l’humanité a souffert ce processus de déchristianisation tout au long des siècles jusqu’à nous, avec de rares élans vers la profondeur… La christianisation en surface semble avoir beaucoup plus préoccupé l’humanité.

La caractéristique de notre temps :

Nous nous occupons plutôt de lutter entre nous et contre d’autres hommes. Et nullement de la lutte entre les commandements du Saint-Esprit et les appétences de notre nature terrestre.

Nous nous préoccupons et aimons les victoires sur les hommes, non pas les victoires sur Satan et le péché.

Tous les grands hommes d’hier et d’aujourd’hui : Napoléon, Mussolini, Hitler, etc., sont préoccupés surtout par ces victoires.

Le Mouvement Légionnaire fait exception, en s’occupant aussi, bien qu’insuffisamment, de la victoire chrétienne en l’homme, en vue de son salut.

Pas assez, pourtant !

La responsabilité d’un chef est immense.

Il ne doit pas flatter les yeux de ses troupes par des victoires terrestres, sans les préparer en même temps au combat décisif, d’où l’âme de chacun peut sortir couronnée d’une victoire éternelle ou d’une défaite absolue.

Enfin, l’absence d’une élite ecclésiastique qui eût gardé le feu sacré des anciens chrétiens. L’absence d’une école de grande élévation et de grande moralité chrétiennes.


Vers 7 heures, nous avons eu l’inspection de M. Gorănescu, sous-directeur général des prisons.

Le soir, après la fermeture, est venu le docteur pour m’examiner. Une mauvaise nouvelle. Il a trouvé la partie supérieure des poumons, et celle inférieure, autant derrière que devant, atteintes.

Il m’a donné une ordonnance. Des piqûres de calcium, une pommade pour me masser et quelque chose pour exciter l’appétit.

Mes pauvres poumons ne supportent plus la souffrance !

Après avoir été atteint dans mon être moral, après avoir été traité avec barbarie sur le plan physique, je subis maintenant un troisième assaut : les microbes entrent dans la mêlée.

Mais Dieu voit, et récompensera !


Lire : Corneliu Zéléa Codreanu : entretien avec Dr Merlin


Cette fois, le Capitaine n’est pas sorti du tribunal libre, triomphant et ovationné, comme en 1924, 1932 et 1934. Le roi et Calinescu ont réussi à le faire croupir dans une cellule glaciale, ou, compte tenu de son état de santé (il est tuberculeux depuis son séjour dans les geôles de Vacaresti) et de l’absence de soins, il est promis à une mort certaine, à brève échéance. Mais Carol et son ministre sont pressés.

Hitler s’étant interdit d’intervenir dans les affaires intérieures roumaines, le roi donne le feu vert à Calinescu pour éliminer physiquement Codreanu et ses treize lieutenants. La sinistre besogne sera effectuée dans la nuit du 29 au 30 novembre 1938. Sous prétexte d’un transfert à Bucarest, les 14 prisonniers sont enfermés dans une fourgonnette qui s’arrête dans la forêt de Jilava. (Correction du Dr Merlin : il s’agit de la forêt de Tancabesti.) Là, des gendarmes les étranglent avec des cordes. Les corps sont ensuite ramenés à la prison de Jilava, où on les crible de balles pour donner à croire à une évasion. Plus tard, ils sont jetés dans une fosse commune et brûlés à la chaux et à l’acide sulfurique. Enfin, on coule une dalle de ciment pour dissimuler cette tombe sommaire. Ainsi se termine l’aventure de Corneliu Codreanu, âgé de 39 ans seulement. (…)

De tous les leaders de la mouvance fasciste, Corneliu Codreanu fut le plus héroïque, de par les emprisonnements qu’il subit, les nombreux procès qu’il essuya, et son assassinat. Il était fait pour vivre, souffrir et mourir pour ses convictions, pour Dieu et la gloire de la nation roumaine. (…)

Codreanu a vécu en prophète, en combattant de la foi, en moine-soldat, et a fini en martyr, destin qu’il ressentait comme une vocation depuis sa prime jeunesse.

Yves Morel, Qui suis-je ? Codreanu


Codreanu vient d’être assassiné de la plus barbare et lâche façon. Depuis que nous connaissions, dans ce journal, sa vie et son œuvre par des documents directs et non par des mensonges ou des fables, nous savions qu’il appartenait par bien des points à la même famille d’esprit que nous. Sa signature avait paru ici au milieu des nôtres. Dans la Roumanie déchirée par les partis égoïstes, saignée et gangrenée (…) notre attention puis notre estime allaient à ce chef ardent, probe, patriote, antisémite, comme elle allait à un Calvo Sotelo dans l’Espagne de 1935. (…)

Nous constatons dans ce drame l’indifférence des pleureurs professionnels. Mais il n’est ni dans notre rôle ni dans notre manière de les remplacer devant cette tombe. Codreanu avait déclaré la guerre à la juiverie. (…)

Il est mort à son poste de combat. On ne gémit pas sur le corps d’un soldat. Mais ce qui est atroce, c’est que Codreanu ait été abattu par des balles chrétiennes. Nous n’en sommes d’ailleurs point surpris. (…) Le roi Carol II porte désormais l’épouvantable responsabilité d’avoir été leur instrument jusqu’à l’assassinat. (…)

Nous tenons pour des héros les intrépides garçons qui, malgré la geôle et les fusillades, redoublent là-bas de fureur (…).

Lucien Rebatet, L’assassinat de Codreanu, 9 décembre 1938, journal Je Suis Partout, dans Je Suis Partout, Anthologie (1932-1944)


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