Récentisme : Laurent Guyénot analyse le deuxième film du collectif Chronology 2.0

Arthur Sapaudia : Cher Laurent Guyénot, vous aviez commenté le premier film du collectif Chronology 2.0. Qu’avez-vous pensé du deuxième film et quels sont vos commentaires ? 

Laurent Guyénot : Je trouve la récente vidéo de l’équipe Chronology 2.0 nettement meilleure que leur précédente, dont j’avais déjà fait la critique pour E&R. La thèse est clairement énoncée, le fil argumentaire bien construit, et certains points soulevés sont indéniablement originaux et pertinents. C’est un travail remarquable et stimulant.

Comme précédemment, je conseille de visionner la vidéo avant de lire mes commentaires, car chacun peut mobiliser ses propres connaissances pour identifier les points faibles de l’argumentation. C’est un bon exercice. Il faut aller jusqu’au bout, car la thèse ne peut être jugée que sur l’ensemble des arguments présentés, et les meilleures arguments se trouvent vers la fin.

Avant toute chose, je crois utile de reproduire une partie du message posté en commentaire par Chronologie 2.0 sur la page Youtube de la vidéo :

« Nous n’avons encore pas toutes les réponses qui se posent à nous mais nous avançons pas a pas vers ce que nous pensons être une part de la vérité historique. La publication de nos films sur la chaîne YouTube de Roch est pour nous un boost incroyable grâce à un public averti. Roch nous offre ainsi une audience nombreuse et de qualité. Mais attention, il ne fait que relayer notre travail. Il n’est pas l’auteur des recherches et ne prend pas part aux choix de la réalisation. Même si nous nous inspirons de son œuvre, ce sont bien des films de Chronology 2.0 qui sont publiés et relayés par Roch, et non pas des films de Roch. »

Dans cette seconde vidéo de l’équipe Chronologie 2.0, le plus gros défaut de la première a été évité : l’exploitation anachronique et abusive d’images. Ici, les images ne jouent qu’un rôle illustratif. Je ne détecte pas d’informations fondamentalement fausses, juste quelques raccourcis, et un peu de circularité tout de même (dans le cadre de notre hypothèse, ceci confirme notre hypothèse).

La thèse défendue est aussi plus raisonnable. II s’agit de montrer que la civilisation naît peu avant l’an mil, et qu’elle naît en Europe du Nord. Dans son axe chronologique, la thèse rejoint à peu près celle de Gunnar Heinsohn, selon qui l’Antiquité impériale et l’Antiquité tardive se confondent avec le Haut Moyen Âge. Tandis que Heinsohn enlève 700 ans au premier millénaire, Chronologie 2.0 enlève les mille ans. C’est à mon avis excessif, mais pas délirant. Il est légitime de mettre en doute les grandes lignes de l’histoire du Haut Moyen Âge, et tout particulièrement la légende mérovingienne, même si « le tableau qui nous est dépeint du Haut Moyen Âge » est ici présenté de manière trop simpliste : quel historien prétend par exemple que les Vikings ont, à eux seuls, fait implosé l’Empire (13:23) ? Et il est impossible de prétendre que Charlemagne n’ait jamais existé, en raison des milliers de pièces à son effigie, qui ne peuvent pas être toutes fausses. En revanche, l’objection aux mille ans supposés séparer les Gaulois des constructeurs de mottes castrales (chapitre 6), qui s’appuie sur les propos de l’universitaire belge Jean-Michel Dufays (1:00:15), est remarquable.

Là où la thèse de Chronologie 2.0 diffère radicalement de celle de Heinsohn, c’est lorsqu’elle prétend qu’aucune civilisation, aucune ville même, n’existaient auparavant. Heinsohn ne conteste pas que la civilisation est née en Mésopotamie au moins un millénaire avant l’an mil de notre ère. Heinsohn ne conteste pas l’existence de l’Empire romain, comme le fait Chronologie 2.0. Son analyse fait intervenir un cataclysme mondial qui aurait causé l’effondrement du Xe siècle. Chronologie 2.0 n’évoquent pas ce facteur cataclysmique en réponse à leur propre question : « Que s’était-il donc passé pour qu’un bouleversement aussi radical survienne, et qu’on passe soudainement d’un état hégémonique à un complet morcellement du pouvoir ? » (1:38). Ils suggèrent qu’il n’y avait tout simplement rien avec la réémergence de la civilisation au XIe siècle. Aucun empire n’aurait jamais existé auparavant. On doit en fait noter le socle très fragile de l’hypothèse présentée dans le premier chapitre : partant du postulat que l’Antiquité est fictive (postulat supposément démontré dans la précédente vidéo), on conclut que le Haut Moyen Âge doit l’être aussi.

Cette thèse peut paraître plausible si l’on se focalise exclusivement sur l’Europe du Nord. C’est ce que fait Chronologie 2.0, et c’est cet eurocentrisme qui constitue évidemment la première critique qu’on doit leur faire. Puisque la démonstration se limite à l’Europe du Nord, la conclusion devrait aussi se limiter à l’Europe du Nord. Que la civilisation commence en Europe du Nord vers l’an mil est une thèse raisonnable. Que la civilisation commence dans le monde vers l’an mil est une thèse trop facilement contredite par l’archéologie.

Abstraction faite du caractère démesuré de cette thèse, je retiens de la vidéo des observations pertinentes qui remettent les pendules à l’heure sur certains points. Tout d’abord, il est bon de rappeler que, dans la moitié nord de la France et dans toute l’Europe du Nord, on ne trouve, en guise de fortifications, que des donjons en bois sur des mottes de terre. C’est en effet une donnée peu connu du grand public. Mais il reste à démontrer que les villes n’existaient pas déjà dans le Midi, à Marseille, Arles ou Toulouse, par exemple. Sans parler de Constantinople. Faire des châteaux forts d’après l’an mil « les plus anciens vestiges de pierre de la planète » (25:45) se heurte à trop d’objections archéologiques.

Il en va de même de « l’hypothèse forte » de la vidéo, à savoir que « la maîtrise du fer pourrait ne dater que de l’an 1000 » (32:40). La remise en question, au chapitre 8, de la succession des âges du cuivre, du bronze et du fer (des concepts nés au XIXe siècle), mérite d’être explorée. Mettre l’accent sur l’importance décisive du fer dans la structuration sociale à partir du IXe siècle (chapitre 3) et dans le bond agricole de la même période (chapitre 7), est bien vu. On n’y pense pas assez. Et je souscris assez à la présentation de la féodalité que font les auteurs de la vidéo, comme système inégalitaire fondé exclusivement sur la force du fer. Mais le fer n’a pas été le seul avantage jalousement gardé par les puissants. On pourrait aussi évoquer le cheval, qui incontestablement nous vient d’Asie, et qui, tout aussi incontestablement, est déjà au XIe siècle le résultat de siècles de civilisation.

L’hypothèse que les premiers forgerons furent scandinaves est séduisante. Mais elle est plus faible qu’il n’y paraît. On nous dit que les Vikings furent les premiers à utiliser des clous de fer pour leur bateaux (1:24:14). J’aimerais une référence pour en être certain. On nous dit que les Vikings furent les premiers fabricants d’épée en fer (1:26:35). Là encore, ça reste à démontrer. Ce qui est avéré est que les épées vikings étaient réputées pour leur solidité, due à la forte teneur en carbone de leur acier. Je ne crois pas qu’on puisse en déduire qu’ils ont apporté le fer au monde.

Voilà mes principales objections à la thèse défendue dans cette vidéo. Elles mériteraient d’être étayées par des recherches approfondies, que je n’ai pas faites ; je demande simplement à voir les notes de bas de page du script de Chronologie 2.0. J’aurais d’autres critiques portant sur le mode de raisonnement. Les arguments tirés de certaines symétries de dates (par exemple, on aurait daté le début de l’âge du fer de l’an -1000 au lieu de l’an +1000) sont d’autant plus faibles qu’ils s’appliquent à des datations conventionnels très approximatives, faites à la louche. La façon dont, après avoir désigné les Vikings comme l’origine du mal (la forgerie), les auteurs insistent pour en faire de paisibles commerçants, prête à sourire. Enfin, la manière dont est raccordée cette recherche aux combats politiques contemporains est un peu facile. Mais j’admets que toute occasion est bonne pour dénoncer la tyrannie qui s’installe, et on peut, après tout, remercier Chronologie 2.0 d’avoir clairement pris parti.

Bien entendu, certains des défauts que je signale sont inhérents au format choisi. Il faudrait un livre pour que la thèse énoncée puisse être correctement argumentée, et je lirai ce livre avec grand intérêt quand il paraîtra. En attendant, la vidéo a le mérite d’exister, et l’on ne perd pas son temps en la regardant, plusieurs fois même. Même si la thèse me semble fausse dans son ensemble, et même caricaturale dans son eurocentrisme, elle nous invite à découvrir certains faits négligés qui, en effet, collent mal avec notre chronologie classique. Certaines questions sont tout à fait légitimes, comme par exemple celle du chapitre 4 sur la crédibilité des 4000 ans séparant la naissance de l’agriculture intensive à Sumer et sa renaissance en Occident (liée à l’essor des cités dans les deux cas). Je salue donc cette production, fruit d’un travail original et intelligent, lancé comme un défi pour tous les chercheurs. Souhaitons à l’équipe de Chronologie 2.0, dont l’anonymat est plutôt sympathique en cette époque d’exhibitionnisme de l’égo, de continuer de nous surprendre, mais suggérons-leur aussi d’affiner un peu leurs arguments en les confrontant encore davantage (comme ils l’ont fait avec Jean-Michel Dufays) aux travaux des historiens de métier.

Retrouvez Laurent Guyénot sur Kontre Kulture

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