Entretien avec Maître Eric Delcroix

Cet article a été publié le 17/02/2022 sur le site du Réveil des Moutons.

Bonjour Maître Eric Delcroix, merci de m’accorder cet entretien.

Avocat au barreau de Paris pendant trente huit ans, défenseur de Robert Faurisson, de Vincent Reynouard, de Pierre Guillaume, de Claude Antant-Lara et de bien d’autres, président de l’Institut Emmanuel Ratier, vous déclarez, lors d’un précédent entretien, avoir « découvert l’involution décadente des libertés publiques en France, singulièrement quant à la liberté d’expression des idées et des sentiments » ainsi qu’avoir vu « apparaître les lois subversives, Pleven (1972), Fabius-Gayssot (1990), Lellouche (2003) et Perben (2004).« 

Quelle analyse faites-vous de cette involution décadente ? Quel en est la cause profonde ?

Difficile de trop résumer la question que j’ai développée dans le Théâtre de Satan (l’Aencre, 2002 et 2010) et  Droit, conscience et sentiments (Akribeia, 2020). Mais allons-y, c’est un bon exercice…

Avec le grand procès de Nuremberg (1945-1946), sous influence américaine, le mobile d’un acte est devenu une composante de l’infraction, en rupture avec les acquis des Lumières. Tel acte commis pour soutenir la cause alliée n’était pas un crime, alors que le même acte commis pour la cause allemande l’était. Il s’agit donc bien d’une involution contre-révolutionnaire par insertion de la morale intime dans le droit pénal. Voici la raison qui m’a fait qualifier ces crimes et délits de peccamineux. En effet, il en va là comme des sept péchés capitaux du christianisme : ce n’est plus tant l’acte qui compte que la disposition d’esprit de son auteur.

En France, avec la loi Pleven de 1972, qui ne concerne pas que la liberté d’expression, le mobile discriminatoire est devenu une composante de délits, passant l’intention (ou « dol » dans la langue juridique) de l’auteur de la question impartiale, « a-t-il voulu l’acte ? » à la question partiale  » pourquoi as-t-il voulu l’acte ? ». Précédemment le pourquoi ne pouvait pas s’intégrer à l’infraction pour la constituer ou l’aggraver, ce n’était qu’une question subsidiaire pour permettre au juge de d’atténuer la peine possible, par ce que Hegel appelait sa « part de grâce ».

Les lois Lellouche (2003) et Perben (2004) ont abondé dans ce sens, cette dernière ayant généralisé l’aggravation par la l’immoralité prétendue du mobile, c’est à dire des mobiles discriminatoires. Cela recouvre toutes les discriminations naturelles (dont la qualification est affectée ordinairement du suffixe « phobe »), seules les discriminations par l’argent ou la chance demeurant licites. C’est peu, c’est très peu, mais cela va dans le sens du communisme boursier que l’on érige sous nos yeux, au nom du Bien. Lequel a été défini à Nuremberg par le jugement de 1946 dont la loi Fabius-Gayssot (1990) a fait un dogme.

Quel en sont les conséquences sur notre vie intellectuelle et morale ?

Une chape de plomb, justifiée par le conformisme des bons sentiments, aussi n’est-il plus possible de dénoncer (à tort ou à raison, peu importe), tout ce qui ne va pas dans nos vies personnelles, sociales ou politiques. Les esprit libres, nouveaux libertins, sont persécutés par les juges, soutenus par des associations autorisées, depuis la loi Pleven, à s’adonner à la délation, devenant autant de procureurs.

La récente condamnation d’Eric Zemmour pour sa critique des mineurs étrangers « non accompagnés » en est une illustration d’actualité. Mais un Soral croule, pour son honneur, sous de telles condamnations. J’ai moi-même été condamné (loi Fabius-Gayssot, 1996), c’est une cause de fierté. C’est un peu ma légion d’honneur.

Mais, comme dans le 1984 de George Orwell, le Système maîtrise le langage, aussi personne ne parle-t-il de délit d’opinion, pas même Zemmour, alors qu’il s’agit bien de cela… D’opinion et de sentiment ! Silence, délits peccamineux !

Vous évoquez le libertinage intellectuel, est-ce bien ce que vous avez célébré dans votre Manifeste libertin?

Bien sûr, dans ce livre (disponible chez Akribeia), dont le première édition remonte à 2004, et dédicacé précisément à la mémoire de Cousteau, je revendiquais la pleine liberté de l’esprit, cette qualité spécifiquement humaine et qui, durement payée, a permis la supériorité géniale de la civilisation européenne. J’y célébrais l’esprit libertin, notamment italien (Galilée) et Français (Gassendi, Gui de La Brosse, Ninon de l’Enclos ou Molière …), avant le dévoiement du mot dans les débordements sexuels. Les libertins surent condamner l’Inquisition qui, dans la France du Grand siècle, fit encore brûler Lucilio Vanini (Toulouse, 1619) et faire arrêter les procès en sorcellerie dans le royaume de France (1682). Ils annonçaient le meilleur des Lumières, avant la naissance de la superstition du progrès…

Bref, tout ce que m’inspirait, dans les prétoires, le mensonge de la prétendue liberté d’expression sous l’empire des droits de l’homme. Droits de l’homme qui, tous textes confondus, si vous en retirez ce qui à trait à la propriété… sont la charte de l’anarchisme !

S’agit-il d’une nouvelle religion ? Une sorte de religion laïque sous l’égide de l’État de droit ?

À ce stade de subversion de notre droit par la morale, et d’abord de notre droit pénal, l’inquisition des consciences, de triste mémoire, redevient inévitable (voyez pour mémoire la question du juge Beaupère à Jeanne d’Arc : « êtes-vous en état de grâce ?« ). Aussi, cela conduit-il à la prétention du législateur et des magistrats de poursuivre non seulement les opinions, mais également les sentiments et d’abord, l’un des plus intimes, celui de « haine ». Au surplus ce concept de haine, inséré dans notre droit pénal (loi Pleven précitée), ruine les garanties que nous donnait le principe d’interprétation stricte de la loi héritée des Lumières ; la haine, pas plus que l’amour, n’est en soi un acte, c’est-à-dire une chose objectivable.

Or, il n’y a pas eu que le grand procès de Nuremberg pour ruiner notre droit, l’involution ayant été générale dans l’Occident de l’après 1945. En dépit des invocations de nos politiciens et journalistes, du point de vue du juriste, la République, au sens historique et français du terme est morte dans le même mouvement involutif. En effet la république française a été fondée sur le principe du primat de la loi. Bref, la république française était un « État légal », elle est devenue un « État de droit », c’est-à-dire un État où le juge a le dernier mot contre le législateur. Le juge peut être celui d’une des cours suprêmes européennes ou celui d’un Conseil constitutionnel, dont les compétences n’ont plus rien à voir avec celles, fort modestes, qui étaient les siennes en 1958, à la fondation de la Vè république. État de droit est tout juste l’antonyme d’État républicain. CQFD.

Mais pour en finir avec la République, il faut savoir que notre État soi-disant laïc ne l’est même plus, puisqu’il réprime la haine et la discrimination visant les fidèles des religions, mais pas les autres, les incroyants ou simplement les membres de mouvances profanes…

Le satané État de droit, dont nos contemporains se gargarisent par ignorance, fut conceptuellement inventé par des juristes allemands du XIXè siècle (« Rechtsstaat ») et, ce que l’on sait moins, pratiqué par les nationaux-socialistes eux-même, à leur manière (« Volksempfind »), et ce n’était pas là leur meilleure inspiration… Parallèlement, il fut constitué empiriquement par les américains, en 1803 (arrêt Marbury contre Madison), la Cour suprême des États-Unis ayant alors jugé qu’elle pouvait censurer la loi votée démocratiquement. Bref, les juges, non élus du peuple, ont gagné par tout l’Occident et imposent leur morale au peuple, morale dont Pierre-Antoine Cousteau disait qu’elle était ordinairement détestable, sauf pour l’usage intime (là réside la base du libertinage intellectuel)… Le meilleur des Lumières a été dissous en un demi-siècle, il ne nous en reste que le pire, le progressisme, sa déification illusoire de l’Homme et sa métaphysique de l’illimité…

Je ne suis plus avocat et c’est bien ainsi. Juriste assurément, mais pas doué pour la casuistique.

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