Extrait de Jean Mabire – Thulé, le soleil retrouvé des Hyperboréens, 1978
À MUNICH, VA RENAÎTRE THULÉ
J’avais quitté Stonehenge au jour du solstice d’été, quand le soleil rendait à ses enceintes de pierres bleues toute leur magie grandiose, naguère voulue par les mystérieux constructeurs de ce haut lieu païen. Ce que mes yeux avaient vu, les hommes de l’âge du bronze l’avaient vu, exactement de la même manière, plusieurs milliers d’années auparavant. Le soleil qui illuminait Sun Stone, la pierre sacrée du solstice, ce n’était pas pour moi le signe maudit de la fin du monde, mais la présence vivante de l’éternel retour. Tout, soudain, devenait clair. J’avais retrouvé une foi surgie du fond des âges.
Les querelles de ce siècle me semblaient désormais mesquines et mort le monde qui avait oublié la certitude des saisons. D’autres que moi, j’en étais certain, avaient entendu ce même appel, où l’instinct redevenait vie et où la raison s’accordait à la course des astres.
Le nom de Thulé guidait toujours ma Quête. Je le prononçais si souvent que beaucoup finirent par croire que j’écrivais un livre sur cette mystérieuse Société Thulé, fondée à Munich en 1918, et qui avait, assurait-on, manipulé un caporal inconnu du nom d’Adolf Hitler. Il n’est pas une étude sur le national-socialisme qui ne fasse la part belle à la Thule Gesellschaft et à son grand maître Rudolf von Sebottendorff. Les amateurs de magie y trouvent leur compte, puisque l’homme était astrologue et fort versé, paraît-il, en sciences occultes. On retrouvait dans cette histoire la vieille légende de l’apprenti sorcier ; le Führer n’aurait été qu’une sorte de médium entre les mains de puissances si obscures qu’elles apparaissaient même, à certains, extra-terrestres. Toutes les histoires de vampirisme de l’Europe centrale y trouvaient une nouvelle jeunesse et l’aventure qui devait bouleverser le monde devenait une histoire de table tournante qui aurait justement mal tourné.
On me pressait d’y aller voir par moi-même, puisque le mythe de Thulé m’occupait tant. Le secret espoir de beaucoup restait, d’ailleurs, que j’ajoute encore au mystère et que j’explique l’extraordinaire par l’incompréhensible. Je renâclais d’autant plus que je ne croyais guère aux ressorts ésotériques de l’Histoire et que j’avais lu trop de sonnettes sur la question pour attacher quelque crédit à ces contes de fantômes.
Que des hommes et des femmes aient décidé de rester fidèles à l’esprit de Thulé, en plein XXe siècle, me paraissait pourtant si extraordinaire que je décidai, enfin, de m’intéresser à leur combat si méconnu et si calomnié. Ces quelques inconnus, qui se voulaient si étrangement fidèles à l’héritage lointain des Hyperboréens, avaient-ils découvert le secret qui m’obsédait ? Peut-être avaient-ils cherché ce que je cherchais ? Peut-être avaient-ils vécu ce que je voulais vivre ? Peut-être…
Ce qui m’intéressait, dans leur aventure, ne pouvait pas être compris par les sacrilèges qui la réduisaient à une équipée politique. J’avais assez travaillé sur la réalité et la force impérieuse du mythe de Thulé pour comprendre, mieux qu’un autre, leur entreprise.
Sur les traces de la mystérieuse « Société Thulé »
D’Angleterre, je gagnais, six mois plus tard, la Bavière. Je voulais retrouver les lieux mêmes de l’action, pour reprendre l’enquête à son début. Seulement, moi, je connaissais le point de départ et je savais que Thulé avait existé et que les Hyperboréens n’avaient jamais été un peuple légendaire, mais nos propres ancêtres, ceux dont nous avions hérité, à travers tant de siècles. Nous avions, au fond de nous-mêmes, les mêmes réflexes, comme nous avions les mêmes visages.
Alors seulement, les hommes et les femmes de la Société Thulé pourraient reprendre leur vraie dimension. Je voulais renouer avec eux, comme ils avaient renoué avec leurs aïeux. Je savais que la véritable religion du Nord, c’est d’abord ce lien imprescriptible, dans l’espace et dans le temps.
En prenant l’avion pour Munich, j’avais l’impression de cingler, à mon tour, vers une île mystérieuse et lointaine. Au centre du « Ring » que forment les boulevards extérieurs, la Société Thulé me semblait soudain devenue une sorte de forteresse maritime, assiégée par le raz de marée de la révolution bavaroise. Ce petit groupe devenait à la fois une île et un berceau, rejoignant ainsi les plus vieilles traditions de notre monde. Ses fidèles m’apparaissaient étrangement semblables à ces êtres mystérieux, venus naguère des fameuses « Îles au nord du Monde » et que tous les Anciens croyaient d’origine divine, parce qu’ils connaissaient le secret de la plénitude. Bien plus tard, quand auront triomphé les influences chrétiennes, les Hyperboréens seront souvent représentés comme des païens diaboliques. J’étais familiarisé avec ces calomnies qui se perpétuent, inchangées, à travers les siècles. L’essentiel restait pour moi que ceux de la Société Thulé aient voulu s’affirmer comme différents. Ainsi, avaient-ils formé une véritable noblesse. Dans un monde qui renie ses origines et se soumet aux modes étrangères, les fils, fidèles à leurs pères lointains, devaient obligatoirement faire figure de lunatiques et de réprouvés. Ils devenaient, à proprement parler, dans tous les sens du terme, des lucifériens, ils portaient la torche de la lumière et du défi. Ils refusaient, aux heures les plus sombres de l’histoire de leur patrie, les idoles à la mode, ils se dressaient contre la révolution égalitariste, contre la démocratie indifférenciée, contre le métissage universel, au nom des vieux dieux du Nord.
Ce qui devait ensuite surgir de leur combat ne m’intéressait pas quand je décidai d’aller les rejoindre, car, pour eux commençait mon enquête. Je savais que le nom d’Adolf Hitler ne devait apparaître qu’à la fin de leur histoire. Respecter la stricte chronologie devenait une loi absolue pour restituer son vrai sens à cette équipée. Trop d’écrivains ont voulu fausser les bonnes règles du roman policier, en donnant dès le début le nom d’un coupable qui ne doit apparaître qu’à la fin. Il n’était pas encore temps de parler de celui qui restait alors un caporal du front, comme des milliers d’autres soldats européens.
L’homme qui devait devenir, en 1933, le maître du IIIe Reich n’appréciait guère de n’avoir pas été le premier à lever dans Munich l’étendard de sang du défi allemand. Je savais que les sbires de sa police avaient saisi, à sa seconde édition, les Mémoires publiés par Rudolf von Sebottendorff dès l’arrivée au pouvoir de son étrange « élève ». Il faut avouer que le fondateur de la Société Thulé avait donné à son livre un titre qui sonnait comme une provocation : Bevor Hitler kam, c’est-à-dire Avant que Hitler ne vienne…
Tous ceux qui ont écrit sur cette période parlent de cet ouvrage comme d’un texte introuvable et n’en font que des citations tronquées, à l’aide de documents de seconde main. J’avais peine à croire qu’il fût impossible, malgré toutes les épurations, d’en trouver un seul exemplaire. Un ami munichois me conseilla d’aller au plus simple et de m’adresser à la Bayerische Staatsbibliothek. Le conseil était bon et le livre « introuvable » se trouvait dans ses réserves ! Il me suffisait d’en obtenir une photocopie pour travailler enfin sur des documents irréfutables. Je savais, certes, que Sebottendorff avait quelque tendance à embellir son personnage et à fort amplifier son rôle. Mais je n’en tenais pas moins le document essentiel, celui où le principal acteur de cette équipée se met en scène et évoque ses compagnons. Mon enquête devait donc dès le départ, bénéficier d’un témoignage direct et intégral. En un mot, j’avais de la chance.
L’étrange figure d’un hors-la-loi saxon
Parti sur les traces de Pythéas le Massaliote je devais fatalement croiser désormais la route de Sebottendorff le Saxon. J’étais, sans le savoir, préparé depuis de longues années à cette étrange rencontre qui devait enfin orienter — ou plutôt « nordifier » — tout le cours de cette enquête sur le mythe de Thulé. J’aimais par-dessus tout les hommes qui défient le monde entier et se lancent dans des entreprises démesurées, avec pour seule règle de vie la superbe maxime du Taciturne : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».
Cette sorte de pessimisme héroïque me paraît finalement la seule conception du monde qui permette à quelqu’un de s’affirmer comme un homme libre et maître de lui-même.
De Léonidas à Ungern-Sternberg ; c’est un même monde qui se dresse et triomphe. Et il est significatif que cette victoire soit toujours aux yeux des faibles une défaite. Godefroy d’Harcourt qui défendit seul, la hache à la main, son clos du Cotentin contre les Français, en 1356, restait à jamais mon héros. Brave, fidèle et orgueilleux. Son compatriote normand Corneille l’eût aimé, s’il n’avait été ébloui par le soleil de plâtre doré de Versailles. De tels hommes surgissent dans les années difficiles, font éclater l’Histoire — puis ils disparaissent, brisés par la mort, ou par cette vie sans destin fulgurant, qui demeure encore pire que la mort.
Ainsi, je m’intéressais, avec une sombre passion, aux soldats perdus et aux prophètes solitaires. J’aimais ceux qui résistent quand tous abandonnent, ceux qui refusent quand tous acceptent, ceux qui restent fidèles quand tous trahissent. J’aimais ceux qui surgissent dans les déroutes et, calmement, font face. J’aimais ceux qui annoncent les temps à venir, sans se soucier des rumeurs à la mode. J’aimais aussi, il faut l’avouer, ceux qui se retirent quand s’annonce la victoire et disparaissent dans l’ombre, plutôt que de voir transfigurer leur rêve à ce moment précis où, comme le disait naguère Péguy, « la mystique se transforme en politique ».
J’allais découvrir rapidement en Rudolf von Sebottendorff non pas tant un Allemand du XXe siècle qu’un Hyperboréen de l’âge du bronze. Je sentais, dans ce destin singulier, une force qui allait bien au-delà de sa légende. Cet homme n’était pas seulement le grand maître d’une société ésotérique qui devait manipuler un certain Adolf Hitler. Il se situait délibérément hors de l’actualité. Il appartenait au passé le plus lointain et à l’avenir le plus incroyable. Il n’était pas, comme le racontent les pseudo-historiens d’aujourd’hui, une sorte de mage qui allait déclencher, par quelques passes magnétiques, l’aventure du IIIe Reich. Il était l’homme d’un autre combat. Il ne luttait ni pour une nation ni même pour une race, mais pour un esprit. Je le croyais enfermé dans un combat politico-militaire et j’ai mis longtemps à comprendre qu’il n’était pas l’homme d’une idéologie mais d’une religion.
La Société Thulé cessait enfin pour moi, d’appartenir à la préhistoire du nazisme ; elle reprenait son autonomie, pour exister enfin telle qu’elle fut, pendant quelques mois d’une brève période historique. Elle se rattachait à une origine infiniment plus lointaine que le pangermanisme du début de ce siècle. Alors et alors seulement, elle pouvait reprendre sa signification historique et sauter par-dessus cette parenthèse que fut la tragédie hitlérienne, pour retrouver, avec son sens profond son actualité. Mais, de cela, il est encore trop tôt pour parler au début de ce livre.
Malgré mon enthousiasme pour un personnage aussi extraordinaire que Rudolf von Sebottendorff, j’avais abordé le récit de son combat avec une rigueur historique, qui devait me permettre d’établir une ligne de partage indiscutable entre la vérité et la légende. Cela n’allait pas sans quelque sécheresse. Mais j’étais bien décidé à me montrer plus érudit que poète, et à cerner son action avec un impitoyable scepticisme. J’allais découvrir que le vrai dépassait mon attente et que le Mythe allait surgir au cœur même de l’Histoire.
Pourtant, au début, je m’enfermais dans la forteresse des documents pour voir passer dans le ciel ces vols d’oies sauvages, qui sans cesse m’appelaient vers le Nord.



