Extrait du magazine Terre & Peuple n°24 (2005)
Écartons, avant toute chose, les fantasmes d’un certain occidentalisme quant au caractère asiatique de la Russie. Étrangement d’ailleurs, on doit observer qu’il trouve des relais dans certains cercles moscovites.
Aujourd’hui, pour ces derniers, le destin impérial russe a vocation, sinon à s’étendre en direction des territoires actuellement turcs ou iranien, du moins à se prémunir de tout effritement de l’actuelle Fédération de Russie. De la sorte, il est opérationnel de « réaffirmer » la vocation asiatique de leur patrie.
Pour tout Européen conscient, la Nation russe est un rameau de la famille européenne. Elle a vocation à s’entendre avec les autres branches dérivées du même tronc commun, avec l’Europe dite « carolingienne » (celle du noyau initial des six pays signataires du Traité de Rome en 1957) comme avec les pays scandinaves, balkaniques, ibériques, danubiens et avec les îles dites britanniques (appellation récusée par nos cousins irlandais). Voilà pour le principe, intangible et indispensable dans la situation du monde actuel.
Il est cependant nécessaire de répondre à un certain nombre d’interrogations. Les unes sont légitimes ou d’ordre historique. Par exemple : quelle est la part de l’héritage communiste, complètement contraire à l’esprit européen, et dans la mentalité des Russes d’aujourd’hui ? Ou bien : en l’absence d’une étroite entente militaire franco-allemande, n’est-il pas dangereux de laisser une Russie pauvre et surarmée principale puissance européenne ? Etc. Ces questions méritent certes une réponse. On les laissera cependant de côté car elles ne viennent pas à celle de l’identité européenne des Russes.
Sur ce point central, ce n’est pas non plus le caractère « slave » du peuple russe qui peut être de nature à le retrancher de la famille européenne. En réalité, en effet, le grand théoricien de cette coupure n’est que M. Zbigniew Brzezinski, fondateur de la Trilatérale et auteur de divers ouvrages parfaitement explicites. M. Brzezinski étant polonais, avant même d’être citoyen américain, on lui est reconnaissant, ici, de ne pas avoir limité la sphère européenne au seul Occident celto-germanique.
La tentation est donc très forte, la Russie n’étant décidément plus marxiste-léniniste, de l’identifier à quelque chose de mal connu, de bizarre – donc éventuellement louche, inquiétant pour les laïcistes, hostiles à l’islamisme, odieux aux Turcs, et plus encore à une certaine tradition catholique. Bref : l’orthodoxie. Avec ses popes barbus (et mariés), ses liturgies interminables, son organisation compliquée, ses icônes, quelque chose d’apparemment irréductible au monde moderne. Comment peut-on encore être orthodoxe au siècle des ordinateurs et d’internet ?
Voici donc la nouvelle justification de l’OTAN, instrumentalisé comme sauvegarde de la démocratie non plus contre le Bloc soviétique disparu en 1991 mais contre la Russie qualifiée d’orthodoxe.
Notons d’abord que le concept est apparu, il y a 20 ans, dès l’époque de Gorbatchev. En 1985, en effet, pour la première fois le maître de l’Union soviétique était un Russe, marié à une Russe, l’un et l’autre (vaguement) suspects d’être « orthodoxes ». Le « 7e secrétaire » allait être le dernier.
Dès les années 1986-1987, on vit en Occident des gens très sérieux, appuyés par quelques faux lettrés, théoriser et même laisser, dans la revue italienne politiquement correcte Panorama, se publier une carte « révisant » les frontières de Yalta. Cette révision aboutissait à une réunification allemande, à la libération de tous les pays catholiques (Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie, Lituanie) mais, au contraire, à une satellisation de pays « orthodoxes », qui jusqu’ici se trouvaient plus ou moins épargnés par la mainmise soviétique : Serbie, Roumanie et Grèce.
Curieusement ce plan fut exactement mis en œuvre — par l’élimination de Ceaușescu à Bucarest, par la guerre de Yougoslavie et auparavant par l’apparition (en 1989) de Milosevic, — et par les développements de la politique d’Andreas Papandréou à Athènes.
Posons-nous quand même la question : à Bucarest, d’une part, les gens qui ont liquidé le « Danube de la pensée », à Belgrade, d’autre part, M. (et Mme) Milosevic, à Athènes enfin M. (et Mme bis) Papandréou étaient-ils des « chrétiens orthodoxes » eux-mêmes ? La réponse est évidemment non.
Sans doute savaient-ils faire un signe de croix de manière orthodoxe et allumer un cierge en entrant dans une église, mais leur appartenance religieuse ne devait guère aller plus loin.
Il est à remarquer, avec 15 ou 20 ans de recul, que les dégâts de ce nouveau partage ont certainement été immenses mais que sa frontière aura été de courte durée. En 2007, en principe, les Roumains et Bulgares seront dans l’Europe, et même l’Ukraine semble à la veille de basculer. Certes, par ailleurs, la Turquie continue d’être soutenue par les États-Unis et par la Chiraquie, mais sa marche vers l’Europe suscite, contre elle, d’étonnants réveils identitaires.
On est donc très loin d’un partage immuable. Là aussi cependant quelques intellectuels, citons au hasard l’universitaire états-unien Huntington et l’historien controversé FG Dreyfus, se sont employés, et s’emploient encore, à théoriser ni plus ni moins l’expulsion des Orthodoxes d’Europe.
À la rescousse de leurs thèses certains faux lettrés se sont plus à évoquer le prétendu « partage » de 395 établi par le testament de l’empereur Théodose, démenti par toute l’histoire européenne.
Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas ici de nier l’existence, en gros, d’une Europe « de l’est » comme il y a une Europe « de l’ouest », mais aussi « du nord », « du sud » et une Europe centrale.
Il s’agit de constater que les frontières en ont toujours été mouvantes, plus politiques et conjoncturelles que vraiment structurelles ou culturelles, et que les rivalités d’influence n’ont jamais tenu compte de ce partage. Il s’agit de voir au contraire que l’apparition occidentale d’une puissance pontificale et guelfe en Italie reposa sur un faux : la donation de Constantin, et que le fossé entre « les Deux Poumons de la Chrétienté » résulte de l’influence disproportionnée en Occident des écrits de l’évêque d’Hippone saint Augustin.
Pour faire court en effet ce qui définit l’orthodoxie par rapport au catholicisme et au protestantisme ce n’est pas seulement sa « forme », liturgique, architecturale ou vestimentaire, c’est avant tout son refus du complexe pessimiste hérité, en Occident, de l’augustinisme. Pour un orthodoxe, la résurrection du Christ « déchire la liste de nos péchés » et entraîne l’homme dans une ascension héroïque et glorieuse. La mort est vaincue, le royaume est annoncé, etc. On est très loin des sombres méditations jansénistes sur le péché originel, la « nature déchue », etc.
Qu’une telle frontière religieuse et culturelle existe, au sein de l’Europe, ce n’est que trop évident.
Mais on remarquera que les grands affrontements atroces et fratricides, entre catholiques et protestants, entre catholiques et cathares, de la Croisade des Albigeois aux guerres de religion, dans la France du XVIe siècle, à la guerre de Trente Ans dans l’Allemagne dévastée du XVIIe siècle, et jusqu’au conflit nord-irlandais (dont le processus de paix de 1998 ne semble pas marcher très fort) laissent largement de côté le monde orthodoxe.
Alors précisément : quelle part faut-il attribuer à l’orthodoxie dans l’identité russe ?
Il y a d’abord un constat très important : contrairement à la Grèce, la Russie ne fait pas dater sa culture nationale de racines antérieures au christianisme.
En Grèce il est assez facile de constater que les Grecs ne sont pas très « chrétiens » individuellement, et cependant que « la Grèce » en tant que nation, est considérée par ses habitants eux-mêmes comme essentiellement orthodoxe.
À l’inverse, si malgré le communisme et son abominable répression, la majorité du peuple russe est demeurée individuellement et familialement orthodoxe, l’État russe, dans son histoire, a presque toujours été en conflit avec l’orthodoxie.
Une certaine légende approximative confond en effet volontiers l’héritage spirituel de la « Sainte Russie » avec le mythe étatique de « Moscou Troisième Rome ». Il est essentiel de clarifier non seulement la différence, mais même la contradiction et l’antagonisme de ces deux notions.
La conception de Moscou Troisième Rome est née à l’époque où les grands ducs de Moscovie se sont proclamés Tsars de toutes les Russies. Le premier acte de leur affirmation a consisté à obtenir du Patriarcat œcuménique de Constantinople, Église-mère de la chrétienté russe, un statut d’Église dite autocéphale disposant d’un Patriarcat de Moscou. Cette démarche était d’autant plus logique et compréhensible que le Patriarcat de Constantinople était devenu une institution captive de l’Empire ottoman. Il se trouve simplement que pendant les deux siècles de son existence, le patriarcat de Moscou a été instrumentalisé lui aussi comme institution d’un État russe, jusqu’à sa suppression pure et simple par Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle (1723). Sa réapparition au XXe siècle (1917-1918) s’est heurtée à la persécution par l’État soviétique et à un statut probablement plus douloureux encore que celui de Constantinople.
Bien entendu, au début des années 1990, l’État russe avait cessé de persécuter le christianisme. Mais depuis 15 ans, il n’a pas renoncé à instrumentaliser l’orthodoxie comme « religion nationale », ce qui est bien entendu totalement contraire à la pensée orthodoxe.
En ce qui est de l’Occident, dès 1992, on commençait à s’interroger sur « l’Église orthodoxe russe et la politique ». Aujourd’hui, il ne faut plus s’interroger. Les prises de positions officielles de l’EOR, en tant que hiérarchie visible, émanent en fait d’un bureau. C’est le « Département des relations extérieures » dirigé par le Métropolite Cyrille de Smolensk et Kaliningrad, véritable inspirateur de la plupart des textes attribués au patriarche Alexis II. Cyrille de Smolensk déclare clairement « travailler étroitement » avec le ministère russe des Affaires étrangères et avec le ministère de l’Intérieur.
Toute autre est la tradition de la Sainte Russie. Dès le XVIe siècle (Conciles de Moscou de 1515-1516) elle s’oppose aux monastères très puissants dirigés par Joseph de Volokolamsk eux-mêmes associés au projet national de l’État moscovite. La spiritualité russe est alors représentée par les monastères individuels de la Haute-Volga (saint Nil Sorsky). Elle est étroitement proche de l’influence incontestablement orthodoxe de la spiritualité du Mont Athos, etc. Avec des vicissitudes très intéressantes, c’est cette spiritualité que l’on retrouve dans la figure du starets, si caractéristique de la Russie du XIXe siècle. C’est elle qui a traversé les siècles d’oppression et d’occultation.
Oui, c’est de cette « Sainte Russie orthodoxe », dont l’Europe a besoin et dont la délivrance et le réveil nous sont chers, comme ceux d’une sœur captive.
Jean-Gilles Malliarakis

