Lettre d’Isocrate à Démonicus, IVe siècle av. J.-C
Isocrate (436 – 338 av. J.-C.) est un grand penseur et professeur grec, contemporain de Platon et un peu plus âgé que Aristote.
Contrairement aux philosophes “purs”, il est avant tout un maître de rhétorique, c’est-à-dire de l’art de bien parler et de persuader.
Son objectif n’est pas seulement de penser, mais de former des citoyens vertueux et utiles à la cité.Il fonde une école très influente à Athènes, où il enseigne à de jeunes aristocrates.
Avant tout, montrez votre respect pour les dieux, non-seulement en leur offrant des sacrifices, mais en restant fidèle à vos serments. La richesse des offrandes est la marque d’une grande fortune ; la fidélité au serment est la preuve de l’honnêteté des moeurs. Honorez toujours la divinité, mais honorez-la surtout en vous réunissant à vos concitoyens ; vous montrerez de cette manière votre piété envers les dieux et votre obéissance aux lois.
Soyez pour vos parents ce que vous souhaiteriez que vos enfants fussent pour vous-même. Employez les exercices du corps, moins pour accroître votre force, que pour entretenir votre santé ; c’est un résultat que vous obtiendrez si vous cessez ces exercices avant d’être hors d’état de les continuer.
Ne vous laissez pas entraîner à un rire immodéré, et ne vous abandonnez pas à un langage présomptueux ; le premier est puéril, le second est insensé. Ce qu’il est honteux de faire, croyez qu’il n’est pas honorable de le dire. Accoutumez-vous à montrer un visage non pas sombre et sévère, mais grave et réfléchi ; le premier vous ferait paraître orgueilleux, le second vous fera paraître sage. Soyez certain que ce qui vous convient avant tout, c’est la modestie, la pudeur, la justice et la tempérance. La réunion de ces qualités maintient dans de justes bornes le caractère des jeunes gens.
Si vous faites un acte honteux, n’espérez pas le cacher; dussiez-vous en dérober la connaissance aux autres hommes, votre conscience le saura. Craignez les dieux ; honorez vos parents ; respectez vos amis ; obéissez aux lois. Recherchez les jouissances qui s’accordent avec une bonne renommée. Le plaisir que la décence autorise est le plus grand des biens; le plaisir qui la blesse est le plus grand des maux.
Méfiez-vous des accusations, même alors qu’elles sont mensongères; la plupart des hommes méconnaissent la vérité et ne s’attachent qu’aux apparences. Ayez pour principe d’agir comme si vos actions ne devaient être ignorées de personne, ce que vous cacherez dans le moment sera plus tard mis au grand jour. Vous jouirez surtout de l’estime publique, si l’on est convaincu que vous vous abstenez des actes que vous blâmeriez dans les autres.
Si vous avez l’amour de l’étude, la science en sera le fruit. Entretenez par l’exercice les connaissances que vous avez acquises, et faites en sorte d’y ajouter celles que vous ne possédez pas encore. Il est aussi honteux de ne pas profiter d’un sage enseignement que de ne pas accepter le présent d’un ami. Consacrez les loisirs de votre vie au plaisir d’écouter des paroles instructives ; vous acquerrez ainsi avec facilité des connaissances qui auront été pour d’autres le fruit de pénibles travaux.
Soyez certain qu’il vaut mieux être riche de doctrines que d’accumuler des trésors ; les trésors nous échappent rapidement, les doctrines demeurent toujours ; la sagesse est le seul bien qui ne périsse jamais. N’hésitez pas à entreprendre un long voyage pour vous rendre près des hommes qui font profession d’enseigner des choses utiles. Lorsque les commerçants traversent de si vastes mers pour augmenter leur fortune, il serait honteux pour les jeunes gens de ne pas savoir supporter sur terre les voyages qui doivent enrichir leur intelligence.
Soyez affable dans vos manières et poli dans votre langage; l’affabilité consiste dans un accueil gracieux pour ceux qui se présentent à vous; la politesse, dans les paroles bienveillantes que vous leur adressez. Soyez prévenant envers tout le monde, et recherchez l’intimité des hommes vertueux; vous éviterez l’inimitié des uns et vous deviendrez l’ami des autres.
Evitez les entretiens trop fréquents avec les mêmes personnes, et les entretiens trop prolongés sur les mêmes sujets; il y a satiété pour tout. Exercez-vous à des travaux volontaires, afin de pouvoir supporter ceux qui vous seraient imposés. Employez tous vos efforts pour n’être pas dominé dans les choses où l’âme ne peut être asservie sans honte, la cupidité, la colère, la volupté, la douleur. Vous y parviendrez, pour la cupidité, si vous considérez comme un gain ce qui doit ajouter à votre gloire et non ce qui peut accroître vos richesses ; pour la colère, si vous êtes à l’égard de ceux qui font des fautes ce que vous souhaiteriez qu’ils fussent pour vous, s’il vous arrivait d’en commettre ; pour la volupté, si vous êtes convaincu qu’il est honteux pour l’homme qui commande à des esclaves, d’être lui-même esclave de ses passions ; pour la douleur, si, dans les calamités qui peuvent vous atteindre, portant vos regards sur le malheur de vos semblables, vous vous rappelez que vous êtes homme.
Conservez avec plus de fidélité le dépôt d’un secret que celui d’un trésor ; le caractère de l’homme de bien doit présenter une garantie plus sûre que les serments. Il faut savoir également se méfier des méchants et se confier dans les gens de bien. Ne livrez vos secrets à personne, à moins que ceux qui les reçoivent n’aient le même intérêt que vous à les garder.
Consentez à joindre le serment à vos assertions pour deux motifs : vous justifier d’une accusation honteuse, ou sauver vos amis d’un grand danger. Ne prenez aucun des dieux à témoin pour des intérêts d’argent ; même en attestant la vérité, vous sembleriez parjure aux uns, cupide aux autres.
Ne faites votre ami d’aucun homme, avant de vous être informé de quelle manière il s’est comporté envers ses anciens amis ; car vous devez prévoir qu’il sera pour vous ce qu’il a été pour eux. Soyez lent à accorder votre amitié ; mais, quand vous l’avez donnée, faites en sorte de persévérer dans vos sentiments. Il est également honteux de n’avoir pas d’amis, et d’en changer souvent. Ne compromettez pas l’amitié pour éprouver vos amis, et cependant ne laissez pas sans épreuves ceux qui vivent dans votre intimité. Vous atteindrez votre but, en feignant devant eux des besoins que vous n’avez pas, et en leur confiant comme secrètes des choses qui peuvent être divulguées; si votre espoir est trompé, il n’en résultera pour vous aucun dommage, et si l’épreuve répond à vos désirs, vous aurez de leurs sentiments une garantie plus sûre. Appréciez vos amis dans l’adversité et dans les dangers communs ; nous éprouvons l’or par le feu, nous reconnaissons nos amis dans l’infortune. Vous agirez noblement envers vos amis, si, lorsque l’occasion s’en présente, vous les secourez de votre propre mouvement, sans attendre qu’ils le demandent.
Voyez une honte égale à être vaincu par vos ennemis dans les injures, et surpassé par vos amis dans les bienfaits. Considérez comme de véritables amis, non seulement ceux qui s’affligent de vos malheurs, mais ceux qui ne sont point jaloux de vos prospérités ; beaucoup d’hommes s’affligent avec leurs amis malheureux, et leur portent envie quand la fortune leur est favorable. Rappelez le souvenir de vos amis absents devant ceux qui sont présents, afin de leur faire comprendre que, lorsqu’ils sont eux-mêmes absents, vous ne les oubliez pas.
Ayez dans le choix de vos vêtements du goût et de l’élégance, mais évitez la recherche. Le bon goût s’accorde avec la magnificence ; la recherche accuse la frivolité. Estimez dans les richesses non une abondance superflue, mais une jouissance modérée. Méprisez les avares qui cherchent à accumuler des trésors, et qui ne savent pas jouir de ceux qu’ils possèdent ; ils sont semblables à un homme qui achèterait un noble coursier, et qui serait incapable de le monter.
Organisez votre fortune sous le double rapport du revenu et de la propriété : le revenu appartient aux jouissances du présent, la propriété est le patrimoine de l’avenir. Estimez votre fortune pour deux raisons, parce qu’elle vous donne la faculté de réparer un grand désastre et de secourir dans le malheur un ami vertueux; pour tout le reste, ne vous y attachez pas avec excès, mais avec modération.
Soyez satisfait de votre situation présente, et néanmoins cherchez à l’améliorer. Ne faites à personne un reproche de son malheur : les chances de la fortune sont communes à tous, et l’avenir est incertain. Montrez-vous généreux envers les gens de bien ; c’est un beau trésor que la reconnaissance déposée dans un coeur vertueux. Si vous faites du bien aux méchants, vous éprouverez le sort de ceux qui nourrissent des chiens étrangers ; ces animaux s’irritent contre les personnes qui leur donnent à manger, comme ils s’irritent contre le premier qui se présente ; les méchants nuisent à leurs bienfaiteurs comme à leurs ennemis.
Haïssez les flatteurs, non moins que les imposteurs. Les uns et les autres portent préjudice à ceux qui les croient. Si vous admettez au rang de vos amis ceux qui flattent vos penchants coupables, vous ne trouverez dans votre vie personne qui, pour vous porter à la vertu, veuille s’exposer à vous déplaire. Soyez gracieux et bienveillant pour tous ceux qui vous approchent, et n’affectez pas un air superbe ; les esclaves eux-mêmes supportent avec peine l’arrogance et le dédain; la bienveillance et la grâce plaisent à tout le monde.
Vous serez gracieux et bienveillant, si vous n’apportez pas dans vos relations une humeur querelleuse et chagrine, si vous ne vous montrez pas sans cesse en dissentiment avec ceux qui vous entourent ; si vous ne repoussez pas avec dureté l’emportement, même injuste, de ceux qui vivent dans votre intimité; si vous les ménagez lorsqu’ils sont irrités, attendant, pour leur adresser des reproches, que leur colère soit calmée; si vous n’affectez pas d’être sérieux dans les conversations plaisantes, ou plaisant dans les entretiens sérieux (ce qui est hors de propos blesse toujours) ; si, lorsque vous rendez un service, vous ne négligez pas d’unir la grâce au bienfait, comme il arrive à la plupart des hommes, qui obligent leurs amis, mais qui le font d’une manière qui leur est désagréable ; si l’on ne voit pas en vous, pour la dispute, un penchant toujours difficile à supporter, et une tendance irritante pour les reproches.
Évitez avec soin les réunions dans lesquelles on se livre au plaisir de la table ; et, si l’occasion vous y entraîne, retirez-vous avant d’être atteint par l’ivresse. Lorsque la raison est troublée par le vin, elle est semblable à un char qui a perdu son conducteur. Le char, privé de son guide, est emporté au hasard ; de même, quand la raison est ébranlée, l’âme se précipite dans tous les écarts. Montrez le sentiment de l’immortalité par votre grandeur d’âme, et celui d’une vie mortelle par votre modération à jouir des biens que vous possédez.
Soyez certain que la bonne éducation l’emporte d’autant plus sur la rudesse des manières, que, si les autres défauts peuvent quelquefois procurer des avantages, la rudesse nuit toujours, et souvent ceux qui ont blessé par d’imprudentes paroles ont été punis par les faits. Quand vous voulez obtenir l’amitié de quelqu’un, parlez de lui avec éloge devant ceux qui peuvent lui rapporter vos paroles : car la louange appelle l’amitié, le blâme provoque la haine.
Quand vous délibérez, demandez au passé des conseils pour l’avenir ; partir de ce qui est connu, est le moyen le plus prompt pour arriver à ce que l’on ne connaît pas. Délibérez avec lenteur ; exécutez avec rapidité ce que vous avez résolu. Croyez que ce qu’il y a de plus désirable, c’est d’obtenir des dieux les chances heureuses, et de trouver les bons conseils en soi-même. Lorsqu’il se rencontre des choses dont vous craignez de parler ouvertement et sur lesquelles, cependant, vous voulez savoir l’opinion de quelques-uns de vos amis, parlez-en comme d’un objet qui vous serait étranger ; vous pénétrerez leur sentiment, sans compromettre votre secret.
Quand vous devez consulter quelqu’un sur vos affaires, examinez d’abord de quelle manière il a conduit les siennes ; celui qui n’a pas su trouver de bons conseils pour lui-même, n’en trouvera jamais pour les autres. Vous vous sentirez surtout disposé à délibérer avec maturité si vous portez vos regards sur les malheurs qui sont le fruit de l’irréflexion. Nous prenons plus de soin de notre santé, lorsque nous pensons aux souffrances qui accompagnent les maladies.
Imitiez les moeurs des rois, et conformez-vous à leurs habitudes. Vous paraîtrez ainsi les approuver et envier leur bonheur ; la multitude aura pour vous plus de considération ; les rois, une bienveillance plus assurée. Obéissez aux lois établies par les rois, et regardez leur volonté comme la loi suprême. De même que celui qui appartient à une démocratie doit se montrer soigneux de plaire au peuple, de même celui qui vit sous une monarchie doit s’incliner avec respect devant le roi.
Si vous êtes investi d’une haute magistrature, n’employez jamais un homme vicieux dans la direction des affaires ; tout le mal qu’il ferait vous serait imputé. Sortez des emplois publics, non pas plus riche, mais plus considéré ; la louange du peuple est préférable à une grande richesse. Ne soyez ni l’appui ni le défenseur d’une mauvaise cause ; on vous croirait coupable d’actions semblables à celles que vous entreprendriez de justifier chez les autres.
Faites en sorte d’avoir plus de puissance que les autres citoyens ; et cependant admettez l’égalité dans vos rapports avec eux, afin de paraître rechercher la justice non par faiblesse, mais par un sentiment d’équité. Préférez aux richesses injustement acquises, une honnête pauvreté ; la justice vaut mieux que l’or ; l’or n’est utile qu’aux vivants ; la justice assure même à ceux qui ont cessé de vivre une honorable renommée ; l’or peut passer dans les mains du méchant, la justice ne devient jamais son partage.
Gardez-vous de rivaliser avec les hommes qui s’enrichissent par des moyens injustes. Préférez le sort de ceux qui sont victimes de leur amour pour la justice. Les hommes justes, alors même qu’ils n’auraient pas d’autres avantages sur les méchants, l’emporteraient toujours par de nobles espérances.
Donnez vos soins à tout ce qui intéresse la vie ; mais travaillez surtout à fortifier votre intelligence : un esprit vigoureux dans un corps mortel, c’est la force extrême dans l’extrême faiblesse. Accoutumez votre corps au travail, votre esprit à la réflexion et à l’étude, afin d’exécuter à l’aide du premier ce que vous aurez résolu, et d’être en état de prévoir à l’aide du second ce qui peut vous être utile.
Réfléchissez avant de parler ; il y a beaucoup d’hommes chez qui la parole devance la pensée. Ne prenez la parole que dans deux circonstances : lorsqu’il s’agit d’objets dont vous avez une connaissance complète, ou lorsque la nécessité vous oblige à faire connaître votre opinion. Ce sont les seules occasions où parler vaut mieux que se taire ; dans toutes les autres, se taire vaut mieux que parler.
Croyez qu’il n’y a rien de stable dans les choses humaines ; et vous ne vous laisserez point enivrer par les faveurs de la fortune, ni abattre par ses rigueurs. Modérez votre joie dans la prospérité, votre douleur dans l’infortune, et ne laissez éclater au dehors aucun de ces deux sentiments ; il y aurait quelque chose d’étrange, lorsqu’on cache ses richesses dans l’intérieur de sa maison, à exposer au grand jour les émotions de son âme.
Craignez le blâme plus que le danger; le terme de la vie doit être la terreur des méchants ; l’homme de bien ne redoute que l’infamie. Faites en sorte que vos jours s’écoulent avec sécurité, mais, s’il vous faut braver les dangers de la guerre, tâchez de les traverser en vous couvrant de gloire, et ne sauvez pas vos jours aux dépens de votre honneur ; le destin a condamné tous les hommes à mourir ; mais mourir glorieusement est un privilège que la nature a réservé pour les hommes vertueux.
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