Gobineau en Iran

Extrait de Jacques Bressler, Gobineau, Qui-suis-je ?, 2018


Pour le gauchiste moyen (celui qui lit encore un peu), le Comte Arthur de Gobineau serait l’inventeur du racisme.

Voyons ce qu’en dit Wikipédia : « Il est surtout connu aujourd’hui pour son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855) dans lequel il reprend l’idée d’Henri de Boulainvilliers que la noblesse française descend des envahisseurs germaniques, par opposition au peuple d’ascendance gallo-romaine, pour justifier leurs privilèges historiques de vainqueurs. Dans cet ouvrage, Gobineau plus largement reprend à son compte la théorie raciale de hiérarchisation des groupes humains, tout en déplorant que les « races » ont été selon lui suffisamment mélangées pour ne plus se différencier, faisant ainsi perdre à la race blanche sa « vitalité ». »

En décembre 1854, il est nommé premier secrétaire de la légation française en Perse que commande Prosper Bourée. Il donne d’abord de son voyage, effectué par mer de Marseille à Busheyr, puis en caravane jusqu’à Téhéran, un récit dans Trois Ans en Asie (un autre écho se lit, vingt ans plus tard, dans sa nouvelle La Vie de voyage). Puis, laissé seul par Bourée (envoyé en mission auprès du roi de Grèce) et par sa femme (revenue accoucher en France de sa deuxième fille, Christine), seul responsable de la légation, il se fait « plus Persan que les Persans ». Sa maîtrise de la langue, sa remarquable adaptation à des conditions de vie très exotiques lui apportent l’estime de la population et des notabilités locales. Entouré de savants, il entame l’étude de l’histoire perse et tente le déchiffrement des écritures cunéiformes (…). C’est néanmoins sans regrets que, rappelé, il quitte la cour de Perse en 1858.


Le 8 mai 1855, le Victoria jette l’ancre devant Bouschyr, au fond du golfe Persique. Il reste encore sept cents kilomètres à parcourir à cheval pour gagner Téhéran !

Le voyage eût été moins long par la mer Noire et le Caucase, mais la guerre de Crimée a rendu trop dangereux cet itinéraire et contraint la légation à cet immense détour. Bienheureuse circonstance, en réalité, permettant aux voyageurs cette exploration par la voie maritime d’une bonne partie du Moyen-Orient.

Les cinquante jours de voyage à travers l’Iran, encore nécessaires pour atteindre la capitale, vont constituer une initiation tout aussi précieuse. Et en dépit des épreuves marquant cette longue chevauchée — la fatigue, le froid, le danger des chemins montagneux, l’insécurité latente dans bien des provinces —, l’aventure révèle en Gobineau non seulement l’homme endurant et sportif mais, plus encore, chez lui, l’attente d’une vie nouvelle ressentie depuis si longtemps et qui, devant ces horizons jamais contemplés, sous les couleurs et la lumière éblouissantes de ce ciel oriental, au contact de ce peuple bigarré, rusé et naïf, mais combien authentique, est enfin satisfaite ! Une joie jamais éprouvée, puis un sentiment encore inconnu s’emparent soudain de lui. Comme il le racontera dans Trois ans en Asie, ce sont des éclairs de bonheur qui illuminent soudain sa vie devant les ruines de Persépolis ou, plus simplement, au cours de ces haltes au bord des ruisseaux, quand une sorte d’harmonie parfaite semble guider les gestes et les sentiments de chacun :

« Je revois, en fermant les yeux, cette tente où nous étions assis sur un tapis jeté à la hâte, le feu allumé sur le sable où rôtissaient les morceaux de mouton embrochés à des baguettes de fusil, les serviteurs persans debout autour de nous ou s’agitant pour le service, et la foule des ghoulams, les uns à pied, les autres restés sur leurs montures, ceux-ci menant boire leurs chevaux, ceux-là accroupis par terre pour fumer le kalyan, quelques-uns endormis, d’autres faisant la prière tournés vers la Mecque […]. »

Nous, écrit Gobineau et non plus je, parce que le bonheur qui sourd en lui se nourrit de cette communauté formée avec ses compagnons de voyage, si humbles soient-ils, de cette aventure partagée qui s’achèvera bientôt et dont la nostalgie le poursuivra longtemps.


Au tout début de juillet, Téhéran est en vue, en même temps que surgissent sur l’horizon les sommets enneigés de l’Elbourz :

« […] c’était l’Elbourz, cette immense arête qui unit l’Hindou-Kousch aux montagnes de la Géorgie, le Caucase indien au Caucase de Prométhée ; et au-dessus de cette chaîne, la dominant comme un géant, s’élançait dans les airs l’énorme cône pointu du mont Demavend, blanc de la tête au pied. […] À l’est encore et par derrière, commençaient, dans un lointain bleuâtre, ces plaines interminables qui touchent au Khorassan, conduisant à l’Indus, au Turkestan, à la Chine, à tout ce que l’imagination rêve et voudrait voir. »

Dans sa joie, Gobineau retarde le moment où il devra entrer dans la capitale. Non point qu’il le redoute, mais parce qu’il est saisi par la beauté du paysage et, perdu dans sa contemplation, se laisse distancer par ses compagnons de route :

« Une multitude de grands jardins apparaissaient de toutes parts ; des cultures variaient l’aspect du désert ; des kanats, grands aqueducs souterrains, traversaient au loin la plaine ; des ruines de villages et de tours s’accroupissaient çà et là ; des arbres isolés s’élevaient sur les bords de quelque cours d’eau perdu. Enfin j’arrivai le dernier à notre station. »

La mission française en Iran, dirigée par Bourée, s’installe dans un palais confortable, de style mi-occidental mi-asiatique, siège de la légation. Le voyage depuis Marseille a duré cinq mois. La mission restera à Téhéran près de deux ans et demi. (…)


Sa présence en Iran, sa proximité avec les descendants des vieilles races qui s’y sont illustrées jadis, lui suggèrent autre chose : il se propose d’écrire une Histoire des Parthes et des Afghans, qui deviendra au fil du temps la monumentale Histoire des Perses, où se retrouveront nombre de réflexions et d’observations datant de ce premier séjour en Iran.

Les loisirs forcés du diplomate, qui ne vont durer qu’une saison, sont donc mis à profit pour le bienfait de son œuvre et la poursuite de ces éclairs de bonheur éprouvés durant la traversée du pays. Ce bonheur est d’abord d’essence aérienne et tellurique. Il n’y a rien de plus beau au monde que le ciel iranien, confie-t-il à Prokesch, si comblé d’étoiles, si brillant, si pur et si doux.

Un matin de janvier 1856, il quitte la capitale par un temps admirable et chevauche jusqu’aux ruines de Reï, l’ancienne Raghès, où il se prend à rêver devant les horizons découverts depuis le sommet d’une colline, au contact de cette plaine qui s’étend « jusque dans l’est le plus lointain ».

« Il m’a semblé en imagination voir briller de loin les coupoles de Mesched et apercevoir au-delà, comme un brouillard, les champs de ruine de Balkh, la mère des villes ! »


L’été venu, on fuit la capitale et ses épidémies et l’on s’installe au milieu des nomades, comme au camp de Gherk-Boulak, en juillet 1856. Le paysage y est splendide. Accompagné de Clémence, Gobineau explore durant des journées entières les vestiges désertés de quelques agglomérations antiques, semés de poteries et de briques émaillées, où plus aucune vie ne reviendra.

« Rien ne donne une idée de la destruction irréparable de l’Asie comme ce que nous avons sous les yeux », note-t-il à l’intention de Prokesch. La destruction irréparable de l’Asie ! La fin d’une civilisation millénaire, longtemps préservée par l’équilibre maintenu entre des influences arianes et sémites, et ruinée par un mélange grandissant de populations hétérogènes. Et sur ces ruines, l’Europe étend sa domination, qu’elle prétend justifier au nom de la civilisation, comme si ces terres n’en avaient connu aucune autre avant la sienne ! (…)

De plus, Clémence a insisté avec raison pour que les notes remarquables à tous égards — accumulées durant le voyage et le séjour en Iran — forment un livre bientôt intitulé Trois ans en Asie, qui paraît en 1859. C’est dire que la devise adoptée par l’auteur : Laboremus, n’est pas un vain mot. Ce dernier ouvrage, qui connaîtra plus de succès que les précédents, contient une longue analyse du pays où l’auteur a occupé un poste diplomatique.

Qu’est-ce que l’Iran de Gobineau ? Une énigme sans doute pour ces Européens, Anglais surtout, absorbés par les affaires qu’ils viennent traiter sur place et peu soucieux de la vraie nature de cette société. Gobineau, lui, la juge de l’intérieur. Il a décidé de balayer tous les préjugés que nourrissent habituellement les Européens à l’égard des Orientaux et de montrer les Perses tels qu’ils sont.


C’est d’abord une nation soucieuse de son histoire et dont les représentants les plus humbles ne manquent jamais une occasion de s’instruire.

Pendant quatre mois que j’ai campé dans le désert, à vingt lieues de Téhéran, mes hommes se réunissaient le soir sous la tente d’un des pichkedmets ou maître d’hôtel. On y faisait des lectures et on y discutait sur tels ou tels événements de l’histoire ancienne. Les habitants indigènes du camp étaient fort assidus à ces réunions ; les plus habiles parlaient, les ignorants écoutaient et tâchaient de retenir. Il n’était pas jusqu’aux soldats qui ne voulussent leur part de ces graves délassements.

Il y a le goût de l’histoire nationale et il y a la vénération pour les premiers imams, descendants d’Ali. À la fois cousin et gendre de Mahomet, arabe, inspirateur de la secte chiite, Ali et son fils Hussein, persécutés par les Arabes sunnites, sont des icônes saintes aux yeux de tous les Persans.

Mais l’âme persane, c’est aussi le fatalisme, un sentiment d’indifférence qui laisse inerte une grande partie des forces de ce pays devant les menaces de toutes sortes qui pèsent sur lui. Pour Gobineau, cette inertie s’explique par le mélange progressif des races sur cette terre et l’influence grandissante de l’élément sémitique. Les descendants des Mèdes et des Scythes, autrement dit des Arians, se sont trouvés submergés à la longue par les vagues d’invasion venues d’Orient. Et, désormais, l’Iran n’est qu’un mélange, au mieux une juxtaposition de Farsys, d’Arabes, d’Indiens, de Turcs et d’étrangers.

Alors, la religion peut-elle devenir un vecteur capable d’unir des populations si disparates ? La religion, sans doute, mais pas le clergé, note Gobineau. Ce dernier est déconsidéré et pareille perte de prestige serait méritée, du fait de l’immoralité absolue de la plupart de ses représentants. L’islamisme recule par conséquent, mais, curieusement, la foi dans les imams redouble et chacun attend le retour du Mehdy.

Les chiites affirment que celui-ci

« n’a jamais quitté la terre et ne la quittera pas jusqu’au jour du jugement, car le monde ne se soutient et ne peut exister qu’en vue des mérites des Imams, résumés en quelque sorte dans le dernier d’entre eux, et, si celui-ci disparaissait, le monde n’aurait plus de raison d’être. »

Il faut donc qu’un nouvel imam surgisse un jour pour rendre sa « raison d’être » au peuple iranien. Déjà, en 1857, Gobineau exposait cette idée à Tocqueville :

« L’imamat peut se révéler d’un moment à l’autre dans un homme inconnu […]. Alors, cet homme-là sera le souverain légitime et la plénitude du droit lui appartiendra. »

Lorsque, en 1855, il traverse le pays dans toute sa longueur pour se rendre depuis le port de Bouschyr jusque dans la capitale, un homme appelé Sayyed Ahmad vit avec sa famille dans la petite oasis de Khomein, à 160 kilomètres à l’est d’Ispahan. Il est arrivé là quinze ans plus tôt, en provenance de la ville de Neishapour, dans le nord-est du pays. Il serait, dit-on, d’origine indienne. Raison pour laquelle les habitants de l’oasis désignent sa maison comme celle de l’Hindi. Il a créé à Khomein une école religieuse, car, jeune encore, il a étudié la théologie à Nadjaf et prétend appartenir à une des lignées du septième imam, Moussa Ibn Jaafar. Il porte sur son habit la ceinture verte et cite souvent des passages d’un livre écrit par son père, intitulé Abagat al-Anvar ( « Les calices de Lumière » ).

Une phrase revient souvent dans ses prêches, tirée de ce livre :

« Nous qui sommes prêts à mourir pour Allah, ne devons-nous pas aussi être prêts à tuer pour lui ? »

Pour l’instant, cette menace s’adresse aux ennemis sunnites, mais bientôt elle visera aussi les Anglais et les Russes, puis tous les Occidentaux qui tentent d’exercer leur mainmise sur l’Iran. Sayyed Ahmad aura un fils cadet, qui naîtra en 1874, Sayyed Mostafa, dont la vie s’écoulera aux côtés de son père, sans grandes perspectives d’avenir, car la famille s’appauvrit de jour en jour. La faute en est au souverain Kadjar, Nasser ed-Din Shah, celui-là même qui règne sur le pays au moment où Gobineau exerce ses fonctions diplomatiques à Téhéran. Admirateur de l’Occident, Nasser ed-Din Shah a mené une politique de centralisation à outrance, détruisant ainsi la fortune terrienne des petites oligarchies villageoises.

Gobineau a-t-il perçu ce danger ? Il remarque en tout cas que le clergé chiite s’oppose régulièrement au pouvoir politique et qu’il constitue la principale menace pour la monarchie Kadjar, d’origine turque, dont la légitimité est depuis longtemps contestée. La rivalité des deux pouvoirs est évidente. Si le politique résiste, c’est que la médiocrité des prêtres, leur corruption parfois, le sauvent. Jusqu’à quand ?

Rouhollah Khomeini

En 1894, alors que Gobineau est mort depuis douze ans, Sayyed Mostafa épouse une enfant de neuf ans qui, en 1902, lui donnera un fils surnommé Rouhollah. Il sera connu plus tard sous le nom de l’Ayatollah Khomeini. Ainsi, en l’espace de trois générations, l’Iran de Gobineau, décrit dans Trois ans en Asie comme une nation instable, menacée d’annexion par l’Occident, souffrant d’une crise religieuse et politique fragilisant tout l’édifice social, verra surgir l’homme qui, par une révolution islamique sanglante, tentera de rétablir l’unité du pays et de restaurer ce que Gobineau appelait déjà « l’individualité iranienne. »

« On mutilera en vain la Perse, prédit-il, on la divisera, on lui pourra ôter son nom, elle restera la Perse, et, partant, ne saurait mourir. Il me semble voir un granit que les flots de la mer ont roulé dans les profondeurs, qu’une révolution du globe a mis à sec, qu’un fleuve a encore promené, et qui, usé, arrondi aux angles, éraillé en maints endroits, mais toujours granit, repose, pour le moment, au centre d’un vallon aride. Il reprendra ses pérégrinations quand il plaira à la nature. Peu importe l’élément qui l’emportera et les aventures qu’il pourra courir. Tant qu’il n’aura pas disparu, il sera toujours granit ; et, pour une force qui l’écornera à peine en cent ans, il en usera des milliers. »

Une nouvelle mission en Iran attendait Gobineau en 1862, cette fois comme ministre de France à part entière. La guerre de Crimée ayant pris fin, le nouveau ministre peut s’engager sans risque à travers le Caucase pour gagner Téhéran où il fait son entrée le 2 janvier, au milieu d’une foule compacte venue saluer son retour. Son amitié pour le pays, sa connaissance de la langue, de la religion, la simplicité de ses relations avec les couches les plus humbles de la capitale ont fait de lui un personnage populaire.

Il revient seul, sans sa famille demeurée à Trye, et, tout en exerçant pleinement ses fonctions de ministre, se plaît à mener la vie d’un brahmane. Il a conservé ces habitudes de sobriété que lui avaient imposées ses débuts difficiles à Paris. Il offre toujours, à 46 ans, cette silhouette mince et élancée que Guermann Bohn avait croquée et que les rares portraits photographiques en pied confirment.

« Je vis comme un brahmane, écrit-il à Prokesch, ne buvant que de l’eau, mangeant juste ce qu’il faut, couché à dix heures, levé à six. J’ai un maître d’arabe, avec lequel je lis le Koran tous les jours et je m’entoure de philosophes. Il y a en ce moment ce qu’on appelle, chez nous, un mouvement philosophique ; il est très prononcé et très original. J’ai recueilli déjà quelques manuscrits d’auteurs vivants, et je vais en avoir d’autres. La direction générale est ce que l’on pourrait appeler platonicienne. »

Dans ses Souvenirs, Diane a complété cet autoportrait en décrivant son père tel qu’elle le voyait chaque jour, au cours de sa première mission à Téhéran, avec sa gaieté légendaire et cette passion de la conversation qui s’exprimait partout et toujours, y compris au cours des repas en famille :

« Mon père se levait de grand matin, vers cinq ou six heures, prenait pour tout déjeuner un morceau de pain sec avec un verre d’eau, quelquefois une tasse de café turc, et fumait un narghilé. Il travaillait ensuite enveloppé de son abba, rayé brun et blanc (comme le représente l’aquarelle de Bohn), avec le grand chalvar ou pantalon persan de soie rouge, jusqu’aux environs du déjeuner, vers onze heures et demie. Il s’habillait auparavant et venait à table avec nous […] Toujours entraîné par la conversation, il ne faisait aucune attention à ce qu’il mangeait ; son estomac était fort délicat et il lui arrivait parfois de se servir sans s’en apercevoir des plats qu’on lui présentait et qui ne lui convenaient pas. »

Il fréquente les philosophes, court les antiquaires à la recherche de médailles anciennes qu’il collectionne aussi bien pour lui que pour son ami autrichien, mais garde un œil vigilant sur la situation d’un pays qu’il défend — au grand mécontentement du ministère à Paris — comme s’il était le sien. Ainsi devient-il le meilleur avocat de l’Iran sur la scène internationale. Dans ses dépêches, il ne cesse de fustiger les Européens, les décrivant comme hautains et rapaces. Il observe avec angoisse la façon dont se joue le sort du pays. Les Anglais ont envahi l’Irak, l’Afghanistan, ils dominent l’Inde, sont en Chine, à Canton… Vont-ils annexer l’Iran ? Les philosophes qu’il visite toujours avec amitié (et qui lui demandent une traduction du Discours de la méthode de Descartes !) seront-ils capables de s’arracher à leurs rêveries métaphysiques pour se préoccuper sérieusement de la défense de leur patrie ? Non, le patriotisme iranien est presque mort. On l’a vu, il s’est réfugié dans l’étude des temps les plus lointains, quand les Perses dominaient le monde connu. Des mouvements religieux inattendus, plus ou moins hérétiques, comme le babisme, ne donnent pas davantage le sentiment que le salut pourrait venir de leurs rangs.

Mirza Mohammad-Ali Khan Shirazi

Mais Gobineau se passionne pour ce personnage paradoxal que fut le Bab (Mirza-Aly-Mohammed) et, en ayant terminé avec les cunéiformes, entreprend un État des idées dans l’Asie centrale, qu’il changera bientôt en Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale, un des meilleurs ouvrages jamais consacrés à ce sujet. Nous aurions aujourd’hui tant de raisons de le lire ou de le relire ! Nous y trouverions tant d’intuitions confirmées, tant d’avertissements justifiés par les événements auxquels nous avons assisté ou assistons encore. Nous comprendrions toute l’inutilité de nos entreprises de démocratisation de l’Orient et nous cesserions de croire que l’âme orientale ne demande qu’à épouser des modèles exportés de France ou d’Amérique. Sur ce point essentiel, Gobineau n’a pas varié depuis son Mémoire sur le Mouvement intellectuel de l’Orient de 1838. Il soutient, avec une conviction intacte, que les différences de races constituent, sur le plan mental, un obstacle infranchissable au soi-disant échange de civilisations.

[…] une nation asiatique n’a pas le cerveau fait comme une nation européenne et […] elle ne perçoit pas les mêmes idées de la même manière.


Pour autant, il ne se berce pas d’illusions sur les qualités et les défauts des peuples orientaux en général, et de la société persane en particulier. Le mensonge, le vice, des faiblesses aussi traditionnelles que le besoin de dérober quelque chose à ceux que la vie a favorisés se mêlent à des dispositions légales comme le divorce, décuplé par cette facilité particulière de changer de femmes qu’offrent les mariages temporaires, réglés par des contrats d’une durée comprise entre une heure et 99 ans ! La société persane apparaît donc aussi dépravée que l’occidentale, davantage même si l’on songe que la religion ne vient guère en aide à ceux qui pâtissent le plus de ces mœurs.

Le bonheur connu en Iran restera néanmoins dans sa vie comme une page éblouissante — une page qu’il faut tourner, car il ne veut nullement s’enfermer dans l’orientalisme mais dont il ne retrouvera plus jamais l’intensité. Ni la beauté du ciel, la grandeur des paysages, l’amitié des populations, la vie exaltante dans les campements où tantôt il travaillait sur une table boiteuse au pied des neiges éternelles du Demavend, tantôt consacrait des journées entières aux vestiges des cités disparues, rien de tout cela ne lui sera rendu. Il aura travaillé là plus que nulle part ailleurs, rédigeant ou mettant sur le chantier pas moins de cinq ouvrages. Et c’est là encore qu’il aura gagné ses galons de ministre de France et démontré ses capacités dans une matière à laquelle il n’était nullement préparé.

Maintenant, il souhaite regagner l’Europe, rêvant d’un poste en Allemagne, car l’Allemagne joue toujours pour lui, en sourdine, sa puissante musique. Il sait bien, pourtant, qu’on ne lui donnera ni Berlin ni Vienne. Une rumeur, colportée dans les couloirs du ministère, lui parvient : on songe, pour lui, à Athènes. Ce ne serait pas le plus prestigieux des postes, mais Athènes, c’est encore un peu l’Orient, c’est passer de la civilisation perse à celle qui fut sa rivale avant de la supplanter, c’est poursuivre un admirable voyage dans le temps, et c’est se rapprocher de Prokesch, ministre d’Autriche à Constantinople.

Le 12 septembre 1863, Gobineau embarque à Enzeli, traverse la Caspienne, va jusqu’à Moscou, puis par l’Allemagne regagne la France et parvient à Trye au tout début d’octobre. Les habitants de la petite ville de Trye-Château, fiers de compter parmi eux un ministre de France, approuvent sa nomination à la mairie. Le brahmane n’est plus. Il a quitté sa tunique orientale pour l’habit d’un notable de province. Mais il pressent que sa vie ne saurait se limiter ni à la province, ni à Paris. Il lui faut autre chose. Or, ce qui pourrait un jour assurer cette postérité dont il doute parfois, existe bien, mais il ne le voit ni même ne le devine.

Nommé ministre plénipotentiaire en Grèce, il quitte la France avec toute sa famille, et à bord de la Neva touche au port du Pirée le 17 novembre 1864.


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