Extrait de Jean-François Gautier, À propos des dieux, L’esprit des polythéismes, 2020
Autant dire que les mondes anciens furent trop prévenus ou éduqués par leurs expériences historiques, par leurs grandes déceptions quant à l’imaginaire de l’avenir, pour ne pas se méfier d’eux-mêmes et de leur imagination. Ils ne disposaient pas de ce qui deviendra, avec les christianismes, une vertu théologale : elpis, l’espérance.
La légende de Pandora, sur ce point, fait plus qu’enseigner la prudence. Son nom grec signifie « dotée de tous les dons ». Sa généalogie, pour partie racontée par Hésiode, impressionne : première femme d’espèce humaine, c’est-à-dire, à l’inverse des dieux, d’espèce mortelle, elle fut façonnée par Héphaïstos, animée par Athéna qui lui donna la vie et la vêtit, puis elle fut apprêtée de toutes les grâces par Aphrodite, instruite par Apollon de ce qu’il en est de la musique, et par Hermès éduquée à la méfiance et à la perfidie. Nantie d’une étrange jarre au contenu inconnu, remise par Zeus avec mission de la tenir fermée, Pandora fut présentée par le maître de l’Olympe au Titan Épiméthée — frère de Prométhée qui avait donné le feu aux humains —, lequel tomba sous le charme et l’accueillit chez lui.
C’est là, incitée par Hermès, que Pandora déboucha la jarre. Aussitôt s’en échappèrent tous les maux de l’humanité, vieillesse, orgueil, maladie, mort, vice, folie, famine, guerre, etc. Voyant ceci, Pandora regretta sa curiosité et reboucha la jarre. Il était trop tard. Seule restait au fond du vase elpis, l’espérance. Et voilà qu’il faut comprendre cette légende en son sens le plus strict. L’espérance fait partie des maux. Un mal certes moins actif que la misère ou la tromperie, car il est resté dans la jarre et ne s’est pas répandu sur la Terre des hommes, mais, en son fond, un mal tout de même puisqu’il a résidé dans la jarre en compagnie des autres calamités et de leur archéologie des malheurs.

En voici un exemple. Celui de l’expédition d’Athènes vers la Sicile, en -415. Le jeune commandant Alcibiade, un ancien élève de Platon, parvint à convaincre les Athéniens de monter une campagne maritime et terrestre contre Syracuse, en Sicile, faisant valoir que la richesse de cette ville apporterait un butin substantiel, que Sparte serait, sans Syracuse, privée de son grenier à grains, et qu’Athènes serait dès lors maîtresse de la Méditerranée occidentale. Ce faisant, les recherches d’oracles battirent leur plein. La libre entrée au temple de Delphes fut garantie à tous ceux qui souhaitaient consulter la Pythie. La fièvre des consultations atteignit même Clazomènes, sur la côte est de l’actuelle Turquie, ou Dodone, une ville d’Épire qui abritait dans son temple, dédié à la déesse-mère et à Zeus, le plus ancien des oracles continentaux, plus ancien que celui de Delphes. Pausanias racontera plus tard de véritables batailles d’oracles, de devins et de chresmologues, toutes tendues par la question de savoir si, oui ou non, la coûteuse expédition militaire vers la Sicile aurait un intérêt.
L’espérance fut dévastatrice. Malgré toutes les suggestions favorables, propres à encourager l’action, l’opération tourna au désastre.
Thucydide raconte (Péloponnèse, VIII, 1) : « La colère fut vive contre les colporteurs d’oracles, contre les devins et tous ceux qui, par leurs prophéties, avaient fait naître l’espoir (elpis) perfide de conquérir la Sicile. »
Les prédictions fomentées par l’espérance relevaient effectivement de l’hubris trompeuse, de la prétention à connaître les événements à venir, ce qui est impossible parce qu’il n’y a pas, dans les mondes polythéistes, de sens de l’Histoire. Rien n’est jamais acquis par avance de ce qui adviendra. Tout est à faire, chaque jour, par chacun et pour sa Cité. Le devenir, en résumé, n’est pas sans repères ; il est seulement sans programme acquis par avance ; c’est la première des leçons politiques du paganisme : le monde n’a pas de finalité ; seule l’action en porte une, la sienne, si et seulement si elle est adéquate, appropriée aux circonstances.
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