Deux petits textes tirés de Jean Cau, Contre-attaques : éloge incongru du lourd, 1993
Imbécile Icare
Ce que je crois ? Comme j’ai toujours confondu ce que je croyais et voulais, comme ma croyance s’accompagne toujours d’un mouvement de volonté afin de lui donner forme, comme elle me concerne corps et âme, nerfs et muscles, sang et lymphe, comme je la vis dans la tête et l’incarne dans ma chair, viennent évidemment les heurts puisque ce que je crois m’engage tout.
Croire, par exemple, que l’homme est bon, que la Terre promise un jour sera atteinte, que l’égalité verra descendre le ciel sur la terre, etc. Voilà qui n’engage strictement à rien celui qui chevauche ces élucubrations mais, bien au contraire, lui permet de fuir.
Un coup de talon vers l’utopie, une grande bouffée de messianisme dans les poumons et on s’envole. On disparaît, on se dissout dans les éthers. « Je crois, je crois ! » clame l’imbécile Icare. Le soleil de la vérité a beau faire fondre la cire de ses ailes, il continue de croire.
Chu sur le roc, il braillera dans son agonie : « Je crois ! Je crois ! » À quoi ? À la fin, il ne le sait même plus, il a oublié. Il n’est plus que béance, abîme du croire en lequel n’importe quoi peut tomber : l’Humanité, les Droits de l’Homme, l’Égalité, la Gauche, la Paix, l’Antiracisme, le Pacifisme, la Tolérance, la Bonté, la Terreur, n’importe quoi. Tout.
Ça n’engage à rien, vous dis-je. Il ne croit plus, il est appel du croire, bouche ouverte prête à aspirer n’importe quelles mouches. Il est ovule brûlé par le désir de fécondation. Pays défait que n’importe quel soudard peut occuper.
L’Assommoir
Le peuple est victime. Et il saigne. Il ne sait plus qui ni où il est. La télévision (et nous ne sommes qu’au début des ravages de celle-ci) l’abrutit doucement et sûrement. Ou bien l’endort d’un sommeil hébété ; ou bien le gave de rêves fous et qui le déstabilisent dans sa chair même. Et je nomme ici l’érotisation de masse. Son énorme bêtise dénudée.
La transformation de la femme en viande stupide. (Même pour louer, dans la publicité, l’efficacité d’un dentifrice, la voici exhibant seins et fesses, ce qui donne, n’est-ce pas, que ce produit est « le dentifrice de la séduction et du bonheur ». Et ils croquent un chocolat, elle et lui, sur une plage, dans l’appareil le plus simple et ils soupirent comme s’ils étaient à la crête de l’orgasme…). Et ces corps n’ont plus d’âme.
Il ne faut point s’étonner (…) si la brute droguée d’images se transforme en fauve qui bondit, dans le parking ou la rue, sur la gazelle qu’il a vue s’offrir à lui au cinéma, à la télévision, sur l’affiche ou dans la page coloriée du magazine où elle n’est que viande et poils, jambes ouvertes et regard pâmé.
Il n’y a pas invite à rêver à travers Botticelli (…) d’une femme idéale symbolisant le printemps (ou… une vague) mais appel au viol d’une « chose » qui ne séduit plus mais provoque. Avocat (Dieu m’en garde !), tous mes clients accusés de viol seraient acquittés grâce à la simplicité de mes plaidoiries.
Admirez la tête ahurie de mon client, dirais-je aux jurés, et, maintenant, voyez le traitement qu’il a subi au cours de la seule semaine qui a précédé le viol. Images, s’il vous plaît ! La nuit se ferait dans la salle du tribunal et, sur un écran, défileraient les films projetés, en une semaine, à Paris. Les publicités et « shows » divers, et films, et « clips » de la télévision, les affiches apposées sur les murs, les pages de magazines spécialisés dans le poil, le sein et le derrière. Tout.
Ça durerait huit jours. Lumière revenue dans la salle, je déclarerais que mon client a été drogué, malgré lui ; qu’il lui a été impossible d’échapper aux seringues qui le piquaient où qu’il allât et quoi qu’il vît, et qu’il a donc commis son crime en état second. « Il a même été victime d’une véritable provocation, mesdames et messieurs les jurés, contre laquelle sa simplicité n’avait aucune défense. » Je conclurais en portant plainte contre les provocateurs et en demandant l’arrestation immédiate des metteurs en scène X, des comédiens Y, des publicitaires Z, des photographes W, etc. Je les qualifierais de « bouchers vendeurs de chair humaine à l’étal ».
Soyons sérieux : l’érotisation de masse la conduit, cette masse, à la solitude. À l’amertume de vivre des vies dont l’inévitable banalité doucement écœure et – on ne sait pourquoi parce que la tête est vide de défenses – désespère.
L’érotisme, cet alcool, était naguère filtré par les reins de la société parce qu’il était dosé et absorbé avec une sorte de prudence.
Aujourd’hui, c’est l’alcoolémie aiguë, c’est – car il se trafique, pour la masse, en pornographie – l’absinthe absorbée à grandes goulées, l’œil humide et la gorge de plus en plus sèche, c’est l’assommoir.
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