Extrait tiré du livre de Louis Rougier, Du paradis à l’utopie, 1979
De tout temps, l’humanité a été partagée entre le désir de savoir et un instinct secret l’avertissant que le savoir peut être dangereux. De tout temps, elle a été partagée sur cette question : vaut-il mieux chercher son salut par la foi ou l’amélioration de sa condition par la connaissance ?
La Genèse enseigne que la chute de l’homme est due à ce qu’il a voulu savoir ce que Dieu s’était réservé de connaître. En goûtant, sur l’incitation du serpent, au fruit défendu de l’arbre de la connaissance, il a voulu être « comme un dieu ». C’est pour cela qu’il a été chassé du paradis et condamné à gagner sa vie à la sueur de son front. Certains, tout au contraire, se sont écrié : felix culpa ! Mieux vaut la joie de la connaissance, si chèrement soit-elle payée, que la sancta ignorantia. Certaines sectes gnostiques ont assimilé le dieu créateur et législateur de l’Ancien Testament à un dieu mauvais et ont adoré le serpent comme le sauveur de l’humanité pour l’avoir fait goûter à l’arbre de la connaissance. Telle fut, dans l’Antiquité, la secte des Ophites.
Les dieux, tout comme Yahvé, semblent ligués pour interdire la connaissance. Prométhée, le Titan philanthrope, qui s’est insurgé contre la volonté de Zeus en dérobant le feu du ciel pour secourir la malheureuse race des hommes, en lui révélant l’industrie et les arts, est cloué sur un rocher du Caucase par le « tyran du ciel et de la terre », au grand scandale du chœur des Océanides. Le mythe de Sémélé est analogue. Pour avoir voulu contempler Zeus, qui l’avait rendue mère, dans l’éclat de sa gloire au milieu de sa foudre et de ses éclairs, elle fut consumée par les rayons émanés de lui. La curiosité de Pandore, soulevant le couvercle du coffret fatal, fit s’évader tous les fléaux qui se répandirent sur l’humanité. Au fond de ces mythes, il y a l’idée que le savoir est le privilège des dieux et qu’il est impie pour l’homme de vouloir le leur ravir, en vue de son propre usage. Dante met Ulysse dans son enfer, parce que, dans son désir de connaître, il a osé franchir les colonnes d’Hercule et a découvert l’océan. L’existence des dieux repose sur l’ignorance des créatures qui leur permet de les maintenir sous leur dépendance.
Les penseurs de la Grèce mirent l’accomplissement de la vie humaine dans la connaissance et, en fondant la logique, donnèrent un contenu au mot raison. « Le propre de l’homme, c’est d’être raisonnable » déclare Aristote, aussi place-t-il, dans la hiérarchie des valeurs, les vertus dianoétiques qui se rapportent à l’activité spéculative, au-dessus des valeurs morales qui se rapportent à l’action : « L’homme qui vit selon la raison mène une vie plus qu’humaine ; il y a en lui du divin ». Le chrétien, tout au contraire, considère la soif de savoir, la libido sciendi, comme une vaine curiosité, un divertissement coupable, au même titre que la libido sentiendi, la passion de sentir, la libido dominandi, la passion de dominer. Saint Paul parle avec dédain de la science qui enfle, alors que la charité édifie. À la sagesse des Grecs, il oppose la folie de la croix : « Où est le sage ? Où est le raisonneur de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas rendu folle la sagesse de ce monde ? En effet, puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu, c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. » Plus la foi paraît irrationnelle, plus elle est méritoire et plus elle s’impose, car « ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ». C’est le credo quia absurdum de Tertullien qui faisait dire à l’empereur Julien à l’adresse des chrétiens : « Le croyez seulement, c’est là toute votre sagesse ; votre lot, c’est l’ignorance et la rusticité. »
Saint Augustin, après sa conversion, ne veut connaître rien d’autre que Dieu et l’âme : « Deum et animam scire cupio — Nihil ne plus ? — Nihil omnino. » Il se moque des « astronomes qui étudient au ciel la marche des astres et ignorent le Père qui est aux cieux ». « Pour les Pères de l’Église, écrit Pierre Duhem, les recherches de physique et d’astronomie sont occupations oiseuses et futiles ; s’ils consentent, de mauvaise grâce, à prêter quelque attention à ces recherches, c’est seulement en vue d’interpréter les Livres Saints, et d’écarter les objections de la philosophie païenne contre l’Écriture. »
Tout au long du Moyen Âge et des Temps modernes, cette attitude, cet ama nescire (aimer ne pas savoir) persévérera. Au XIe siècle, saint Damien, soucieux de ramener l’ancienne discipline monastique, prescrit : « Ne vous appliquez pas à la recherche d’une science qui vous serait commune avec les réprouvés et les païens. Personne ne s’avise d’allumer une torche pour voir ni le soleil, ni la clarté brillante des étoiles. Ainsi, celui qui cherche la vue de Dieu et de ses Saints n’a pas besoin d’une lumière étrangère pour jouir de la lumière véritable. » Au XVIIe siècle, Jansénius écrira : « Il est une curiosité toujours inquiète que l’on a palliée du nom de science : de là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous importent point, qu’il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour le savoir seulement. » Pascal, après sa conversion, reprochera à Descartes d’approfondir trop les sciences : « Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais dire quels, et composer la machine, cela est ridicule, cela est nuisible et incertain et pénible. Et, quand cela serait vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Il trouve bon qu’on n’approfondisse pas la doctrine de Copernic. Malebranche écrit au sujet de Huygens : « Qu’avons-nous à faire de savoir si Saturne est environné d’un anneau ou de petites lunes, et pourquoi prendre parti là-dessus ? » Bossuet conclut : « Mortels misérables et audacieux, nous mesurons le cours des astres, et après tant de recherches laborieuses, nous sommes étrangers à nous-mêmes. »
Si le christianisme s’était borné à décourager la recherche scientifique comme un inutile divertissement, pour parler le langage de Pascal, ce n’eût été que demi-mal. Mais il va beaucoup plus loin. Il va la contrecarrer, pour la raison suivante empruntée à la Théodicée de Leibniz. « Les païens, écrit Leibniz, avaient des cérémonies dans leur culte ; mais ils ne connaissaient pas d’articles de foi, et n’avaient jamais songé à dresser des formulaires de leur théologie dogmatique. »
Les cultes païens consistaient en un ensemble de rites et de symboles que chacun était libre d’interpréter à sa guise et qui n’imposaient aucun dogmatisme. Il en fut autrement avec le christianisme, dès que se fut constitué le canon des Saintes Écritures.
Or l’Écriture, et les dogmes qu’on prétend en tirer, sont liés à une physique sacrée impossible, à un système du monde archaïque, à une biologie et une anthropologie déconcertantes, à une conception mythique et apocalyptique de l’Histoire. Dès lors, toute découverte, en tous domaines, se heurtera à une citation de l’Écriture, et, de ce fait, sera condamnée, en vertu du principe posé par saint Augustin : « Rien ne doit être accepté que sur l’autorité de l’Écriture, car cette autorité est plus grande que la capacité de l’esprit humain » (major est Scripturae auctoritas quam humani ingenii auctoritas). Par exemple, saint Augustin déduit l’impossibilité des antipodes de ce que « au jour du jugement, les hommes qui seraient de l’autre côté de la terre ne pourraient voir le Seigneur descendre dans les airs ». Aucun théologien médiéval digne de ce nom ne peut croire en l’existence de lois naturelles, car si la nature possédait ses lois propres, elle ferait obstacle à la toute-puissance divine : « C’est une stupidité de mettre la nature au-dessus de la puissance divine, comme si Dieu ne pouvait changer la nature de n’importe quoi ! » déclare Lanfranc, abbé du Bec, archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre.
Ainsi commence le long et tragique conflit de la science et de la théologie, qui se prolongera jusqu’au XXe siècle. La science profane tolérée était purement livresque. Elle était censée contenue tout entière : en astronomie, dans Ptolémée ; pour les sciences naturelles, dans Aristote ; en médecine et en biologie, dans Galien. Toute recherche expérimentale qui s’en écartait était suspecte de magie, de « pacte illégitime avec le diable » ; et la chimie, qui prétendait concurrencer l’œuvre du Créateur en cherchant à obtenir des corps nouveaux, était rangée au rang des « sept sciences diaboliques ». Les plus grands chercheurs du Moyen Âge : Gerbert, avant d’être pape sous le nom de Sylvestre II, Albert le Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve furent soupçonnés de magie.
En 1163, le pape Alexandre III, à l’occasion du concile de Tours, défendit « l’étude de la physique ou des lois du monde » à tous les ecclésiastiques, c’est-à-dire aux seules personnes alors capables de s’y adonner. Quiconque violerait cette règle « serait tenu à l’écart par tous et excommunié ». En 1243, les Dominicains interdirent à tous les membres de leur ordre l’étude de la médecine et de l’histoire naturelle. En 1287, l’interdiction fut étendue à la chimie. Les alchimistes étaient censés avoir passé un « pacte avec Satan ». C’est un grand crime que de vouloir faire les choses autrement que Dieu les a faites. Prétendre obtenir, par le mélange et la fusion, de nouveaux corps, c’est faire injure à la création et soutenir que Dieu eût pu mieux faire.
Pendant de longs siècles, la maladie fut considérée comme un châtiment ou comme une épreuve envoyée par Dieu, qu’il fallait subir avec résignation. Saint Bernard écrivait aux moines de Saint-Athanase que chercher la guérison des maladies par la médecine est contraire à l’honneur de leur ordre. L’Église fut longtemps opposée aux études anatomiques du corps humain : considéré comme le temple de l’Esprit Saint, c’est le profaner que d’y jeter les yeux. En 1248, le concile du Mans interdit la chirurgie aux moines. À la fin du XIIIe siècle, le pape Boniface VIII émit une décrétale interdisant de séparer la chair des os, décret qui fut interprété dans la suite comme interdisant toute dissection. Au XVIe siècle, Vésale, bien que protégé par Charles Quint, en publiant son monumental ouvrage d’anatomie, n’échappa pas à l’accusation d’hérésie. Il dut, en guise de punition, entreprendre un pèlerinage en Terre sainte et mourut du typhus à Zante au retour. Michel Servet eut un sort encore plus tragique. Ayant exposé l’idée de la circulation pulmonaire dans un ouvrage, Christianismi restitutio (1553), il fut accusé d’hérésie par les calvinistes de Genève et brûlé avec son livre. Peu à peu, la médecine et la chirurgie échappèrent au contrôle ecclésiastique. Toutefois, en 1829, on voit un pape, Léon XII, condamner la vaccination antivariolique en ces termes : « Quiconque procède à cette vaccination cesse d’être fils de Dieu. La variole est un jugement de Dieu. La vaccination est un défi à l’adresse de Dieu. » En 1968, Paul VI, contrairement à l’avis presque unanime de la commission créée par lui à cet effet, condamne le contrôle des naissances au nom des lois de la nature et de l’enseignement traditionnel de l’Église.
Qu’il s’agisse d’astronomie, de cosmologie, de géologie, de physique, d’écologie, de médecine, d’anthropologie, d’ethnographie, de psychopathologie, les plus grands savants qui illustrèrent ces disciplines furent inquiétés, discrédités, persécutés par les Églises catholique et protestantes. Le procès de Galilée a fait porter l’oubli sur bien d’autres semblables. Galilée reçut l’ordre de se présenter devant le tribunal de l’Inquisition, sans défenseur ni conseiller, et de prononcer publiquement et à genoux la rétractation suivante : « Moi, Galilée, étant dans ma soixante-dixième année, prisonnier et à genoux devant Vos Éminences, ayant devant les yeux le Saint Évangile que je touche de mes mains, j’abjure, maudis et déteste l’erreur et l’hérésie du mouvement de la terre. »
Au milieu du XVIIIe siècle, Buffon, dans sa Théorie de la Terre, ayant énoncé quelques vérités élémentaires qui ne cadraient pas avec la Genèse, se vit contraint par MM. les députés et syndic de la faculté de théologie de Paris de publier, le 12 mars 1751, la rétractation suivante : « Je n’ai aucune intention de contredire le texte de l’Écriture ; je crois très fermement tout ce qui y est rapporté sur la création, soit pour l’ordre des temps, soit pour les circonstances des faits ; et j’abandonne ce qui, dans mon livre, regarde la formation de la Terre, et en général tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse, n’ayant présenté mon hypothèse sur la formation des planètes que comme une pure supposition philosophique. » Trente-cinq ans plus tard, il déclarait à Hérault de Séchelles, qui lui rendit visite en 1785 : « J’ai toujours nommé le Créateur, mais il n’y a qu’à ôter ce mot et mettre à la place la puissance de la nature. Quand la Sorbonne m’a fait des chicanes, je n’ai eu aucune difficulté à lui donner toutes les satisfactions qu’elle pouvait désirer : ce n’est qu’un persiflage ; mais les hommes sont assez sots pour s’en contenter. »
Parmi les penseurs, les érudits, les grands savants qui furent ainsi attaqués, persécutés ou censurés, on peut citer Roger Bacon, Reuchlin, Vésale, Servet, Giordano Bruno, Campanella, Kepler, Galilée, Richard Simon, Bayle, Priestley, Buffon, Montesquieu, Diderot, Beccaria, Lyell, Darwin.
C’est le mépris des connaissances, l’ama nescire qui fera écrire à Condorcet : « Le mépris des sciences humaines était un des premiers caractères du christianisme. Il avait à se venger des outrages de la philosophie ; il craignait cet esprit d’examen et de doute, cette confiance en sa propre raison, fléau de toutes les croyances religieuses. La lumière des sciences naturelles lui était même odieuse et suspecte ; car elles sont très dangereuses pour le succès des miracles ; il n’y a point de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer quelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de l’entière décadence, et des sciences et de la philosophie. »
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