Quand le christianisme devient obligatoire sous peine de mort

Extrait de Jean Mabire – Thulé, le soleil retrouvé des Hyperboréens, 1978


J’allais maintenant savoir comment devait mourir le monde des Hyperboréens.

La véritable lutte entre Rome et Thulé, ce n’est pas dans cette bataille d’Arminius qu’il faut la chercher, mais dans le choc entre deux univers totalement irréductibles l’un à l’autre : le paganisme et le christianisme. Si tu as lu Suétone autant que Tacite, tu n’as peut-être pas fait assez attention à un petit entrefilet, un simple fait divers.

Vers 41, sous l’empereur Claude, des troubles sont provoqués, à Rome, par les sectateurs d’un certain Chrestos. Les Romains portent peu d’intérêt à cette agitation. Tant de peuples vivent dans l’Empire et tant de races grouillent dans la Ville éternelle qu’ils ne vont pas s’affoler des clameurs d’une obscure secte juive qui prétend que le Messie est venu, qu’il est mort, qu’il est ressuscité et qu’il va libérer son peuple. De temps à autre, les légionnaires crucifient un agitateur dans une lointaine province. Celui-là ne leur a pas semblé plus dangereux qu’un autre. Depuis longtemps, des prophètes de carrefour annoncent la fin des temps et le jour du grand jugement. Personne ne prendra même au sérieux ce Paul de Tarse qui prétend désormais annoncer la bonne nouvelle, non seulement aux Juifs, mais aux Gentils, et fonder ainsi une secte universelle qui recrute bien au-delà de ses coreligionnaires de la Diaspora. Il faudra que des chrétiens soient soupçonnés d’avoir incendié Rome en 64 et détruit à 90 % la capitale de l’Empire, pour que Néron les prenne au sérieux et les traite avec quelque énergie.

Je voyais, dès lors, la nouvelle religion commencer son irrésistible ascension. Le terrain me semblait favorable. Une partie de la population n’est plus d’origine romaine, c’est-à-dire hyperboréenne – mais syriaque. Quant à la vieille foi païenne, elle a subi depuis longtemps une orientalisation qui l’a défigurée. Pour les âmes naïves, il n’est pas tellement difficile de passer de Mithra au Christ et de Cybèle à Marie. Les religions orientales répandues à Rome vont être au christianisme ce que les partis sociaux-démocrates seront au bolchevisme, au lendemain de la Première Guerre mondiale ; elles lui ouvrent la voie.

Élevé naguère dans l’admiration d’un christianisme qui se voulait encore médiéval et toujours triomphaliste, j’imaginais mal les débuts de la nouvelle foi. Les prédicateurs sont aussi des agitateurs. Ils font appel au ressentiment populaire et parlent de la venue du Messie comme de l’approche d’un Grand Soir. Désormais les premiers seront les derniers et les esclaves remplaceront les fils de Thulé. Le christianisme primitif se veut révolutionnaire et apocalyptique.

Ce qui est nouveau dans le christianisme, me dit mon ami, ce n’est pas sa doctrine. Les crédules en avaient entendu bien d’autres. Mais cette fois, on leur promet la révolution. Jamais aucune religion n’avait été aussi radicale, aussi intolérante pour les autres cultes, aussi violente contre les riches et les puissants. Pour les chrétiens, on ne peut plus servir à la fois le royaume de Dieu et l’Empire de César. Ces prophètes, qui annoncent le Jugement, vont rapidement recruter des fanatiques. Mais toujours dans les villes et les grandes cités romaines. Le message de la révolution reste assez incompréhensible dans les campagnes où les paysans restent attachés aux vieux dieux hyperboréens du foyer. Mais, peu à peu, l’Église, qui n’est encore qu’une vague confédération de communautés de base, groupées autour de leur évêque, gagne du terrain. De tolérances en persécutions, les idées nouvelles s’infiltrent. On assiste à une fantastique inversion des valeurs : les esclaves convertissent leurs maîtres et les femmes leurs maris ! Le christianisme constitue, lentement mais tenacement, un véritable contre-pouvoir. En 313, l’empereur Constantin, au lieu de barrer la route à la révolution, croit malin d’en prendre la tête dans l’espoir fou de la contrôler. Il se convertit, en voulant faire preuve de libéralisme avancé ! Rome va en mourir et Thulé avec elle.

Quand le christianisme devient obligatoire sous peine de mort

Je connaissais les terribles événements de l’année 355. Le christianisme devient obligatoire, dès le mois d’avril, et, au mois de décembre, l’empereur décide que la peine de mort attend ceux qui refusent cette conversion. Désormais, l’Urbs et l’Orient s’identifient. La guerre entre Romains et Germains n’était qu’une querelle de famille. Maintenant commence la lutte impitoyable, et souvent mal comprise, entre deux conceptions du monde antagonistes. Certes, l’empereur Julien verra le danger et deviendra, à jamais, l’Apostat, par son retour à la vieille foi solaire de ses ancêtres. Mais il est trop tard. L’identité romaine n’est plus visible dans les faits et elle ne mobilisera plus les cœurs. La religion de la croix remplace le culte du soleil. Tout, soudain, pour moi, changeait d’éclairage et les ténèbres remplaçaient la lumière du Nord. L’homme n’est plus libre. Toute sa vie n’est plus que soumission à la fatalité du péché originel et obéissance à la dictature de l’appareil clérical. Pour le converti, le vrai monde n’est plus le monde réel d’ici-bas, avec ses sources et ses bois, mais un au-delà où l’attendent d’inimaginables récompenses ou de terrifiants châtiments. Dans l’antique Hyperborée, chaque homme n’avait d’autre juge que lui-même ni d’autres lois que celles de son clan. Désormais, il existe un grand Juge extérieur et invisible. C’est un Dieu de bonté et de haine, deux mots dont les Hyperboréens comprennent mal le sens, car ils ne connaissent que le devoir, qu’ils baptisent destin, et l’honneur qui n’appartient qu’à eux. Odin-le-Borgne, qui est aussi Odin-le-Sage, celui qui connaît le secret des runes, laissait naguère les hommes faire face, solitaires, à leur propre destinée. Désormais, une sorte de père Fouettard, assis sur les nuages, le remplace.

Je me trouvais au cœur même du problème qui me préoccupait depuis si longtemps. Thulé va être cachée puis détruite par les hommes de la nouvelle foi. L’Apocalypse, qui annonce l’arrêt total de l’Histoire, remplace le Ragnarök, ce crépuscule des dieux, qui exalte, au contraire, l’éternel retour. Ce qui était essentiel, pour les Hyperboréens, c’était la vie. Désormais, ce qui devient important, pour les chrétiens, c’est la mort, puisqu’elle ouvre la porte des seules réalités qui comptent : le Paradis ou l’Enfer. Les prophètes de carrefour ont réussi le grand renversement des valeurs. Il n’y a plus ni riches ni pauvres, ni maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Tous sont semblables, égaux et interchangeables sous le regard du nouveau Dieu.


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