La Mère et le Guerrier, ces Héros

René Quiton n’est pas uniquement connu pour son fameux Sérum, il fut également un guerrier redoutable lors de la première guerre mondiale.

En 1914, René Quinton a 48 ans. Capitaine de réserve dans l’artillerie, il est mobilisé dès le mois d’août. Il est promu chef d’escadron puis lieutenant-colonel d’artillerie de réserve. Chevalier de la Légion d’honneur depuis 1913, il est promu officier en 1917 puis commandeur en 1921. Blessé à plusieurs reprises, il est cité sept fois, portant ainsi la croix de guerre avec cinq palmes et deux étoiles.

Ses faits d’armes lui valent les éloges du Maréchal Foch : « Officier de la plus rare intrépidité dont il est impossible d’énumérer les actes de bravoure… S’est affirmé comme un excellent commandant de groupe, ayant la plus grande autorité et sachant obtenir de son personnel le rendement maximum. » Il est aussi chevalier de l’Ordre de Léopold de Belgique.

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Extrait de René Quinton, Maximes sur la guerre, 1930

C’est un fait que, dans chaque espèce animale, les mâles, à la saison des amours, sont poussés à lutter les uns contre les autres et à se détruire. La nature leur a donné des armes afin de procéder à ces luttes, armes que le mâle est seul à posséder et dont est dépourvue la femelle, fait qui montre bien que ces armes ne sont pas au service de la vie, mais de la lutte et de la mort.
Darwin a basé sur ces faits une doctrine de sélection sexuelle. Ce n’est pas le lieu, ici, d’examiner la théorie générale darwinienne. Notons simplement que, quelle que soit la valeur de la doctrine, le fait de la lutte entre les mâles d’une même espèce est d’observation journalière, qu’il est général. Deux coqs vivaient en paix, une poule survint, dit La Fontaine. Les enfants mâles bataillent, pendant que les filles jouent à la poupée.

Dans les espèces où les individus sont de taille très différente, comme les chiens, on voit de petits chiens attaquer résolument de grands chiens. La disproportion ne les arrête pas ; l’ardeur au combat est telle que le mâle admet un combat inégal. La force prime sans doute le droit, puisque le droit du plus faible succombe devant la force du plus fort, mais l’énergie morale est identique de part et d’autre, et l’acceptation à conditions inégales montre la puissance du sentiment qui jette un plus faible dans la lutte. Pour assurer son existence journalière, jamais un animal faible n’attaque un animal fort. Au moment du service de l’espèce, il attaque son frère le plus puissant, sans prudence, sans raisons, sans même espérer vaincre. Le génie de l’espèce lui commande d’attaquer et de jouer sa vie dans ce jeu. Son existence n’a plus de prix ; il n’est plus qu’un sentiment qui compte, celui de l’honneur, de l’honneur de la lutte jusqu’au bout, jusqu’à la mort.

Si nous considérons le mâle dans son existence générale, nous le voyons, dans la plus grande partie de sa vie, soumis à l’instinct de conservation, prudent, fuyant devant un danger, mettant son existence à l’abri, lâche, n’attaquant pour vivre que plus faible que soi. Puis, tout à coup, en proie à l’instinct de reproduction, ou pour mieux dire à l’instinct de servir, comptant pour rien sa vie, préférant la mort à une négation de ses droits, qui sont ceux de l’espèce, se jeter dans la lutte contre les mâles de son sang, y courir les plus grands dangers, avec une fureur, un courage, une abnégation, une constance qui force l’admiration, une démence même, si la démence est bien une disproportion entre les buts et les moyens.

Le mâle et la femelle sont créés pour le service de l’espèce. Les mâles sont organisés pour lutter entre eux, mettre en jeu leur vie dans la lutte, mourir s’il le faut. La femelle est organisée pour porter, élever les petits, les nourrir, les défendre.
L’homme est donc fait pour la lutte, le risque, la mort ; il les accepte naturellement ; la guerre est son état naturel ; la bravoure, l’héroïsme font partie de son organisation foncière. L’homme porte en soi l’ordre sacré de mourir, comme la femelle l’ordre sacré de porter, puis d’élever. Le héros et la mère sont équivalents ; ce sont le mâle et la femelle au service de l’espèce.


Ce renoncement à soi-même, ce dévouement à autrui, ce sacrifice de soi, cet altruisme qui va jusqu’à préférer la mort à l’abandon de sa mission, la nature les obtient par l’appât de voluptés.
Une mère ne se dévoue pas pour son enfant ; ce mot de dévouement n’a aucun sens pour elle ; elle passe des nuits à son chevet, oublie de se nourrir, cesse de se reposer. Il n’y a aucun effort moral, aucun mérite ; la vertu, le mérite serait pour elle de se désintéresser de l’enfant ; l’instinct est si fort qu’elle ne fait qu’obéir et, qu’en obéissant, elle trouve les seules voluptés que la situation comporte.

La nature n’a pas créé les êtres pour être heureux, mais serviteurs.

Considérez l’animal ; le mâle, d’abord. Sitôt adulte, il est la proie des passions de l’amour, sans facilité pour les satisfaire. Il souffre ses désirs déçus. Il doit entrer dans la lutte avec les autres mâles, risquer la mort, mourir, ou sinon mourir, renoncer à l’amour où tous ses sens l’appellent, s’il est vaincu. Un mâle sur dix reproduit seul. Et ce mâle sur dix a d’autres devoirs. L’oiseau qui couve, qui nourrit ses petits, ne travaille pas pour lui. Il s’efforce pour autrui. Je vois bien l’animal au service de l’espèce, je le vois moins au service de lui-même. Sans doute, la nature le récompense de voluptés, mais de voluptés altruistes. Il n’y a de véritables voluptés que les voluptés altruistes. Ce sont celles de l’âme, celles du troisième instinct, l’instinct de servir.

Considérez la femelle. Elle ne fait l’amour ou ne l’aborde qu’en tremblant. Courte volupté. Puis le devoir de sa charge. Élève des petits, défense au prix de sa vie, inquiétude, douleur à leur mort, à leur rapt. Pour les sauver, il lui faut surmonter l’instinct de vivre. Conflit entre l’instinct de vivre et l’instinct de servir ; ce dernier le plus fort. Elle ne satisfait pas son corps, mais son âme.

Qui ne sert que son corps trahit donc la vie. Qui s’éloigne du risque trahit donc la vie. Qui vit pour la volupté, qui recherche exclusivement le bonheur, en dehors du bonheur de l’âme, trahit donc la vie. La nature ne fait du corps que le champion de l’âme, l’instrument de douleur, la bête de somme de l’espèce, qui porte les petits, le lait, la nourriture d’autrui.


L’enfant est choquant parce qu’il ne possède pas l’instinct de servir, qui n’apparaît qu’à l’âge adulte. Il n’a que l’instinct de jouir. L’adulte est en lutte perpétuelle avec l’enfant qui le désespère et lui fait honte. L’enfant ne songe qu’à jouer et se satisfaire. Tous les enfants semblent de mauvaises natures. Le dévouement, l’abnégation, l’altruisme, le sacrifice de soi à autrui leur est inconnu. La nature ne leur commande encore que de vivre ; elle ne leur commande point de servir. Pas de courage. Égoïsme. Les troupes de sacrifice ne sont point les jeunes troupes. Les jeunes mâles ne sont pas les meilleurs au combat ; ce sont les vieux mâles les rois du troupeau.

Quand on considère les espèces animales, il apparaît clairement qu’en dehors de l’instinct de vivre et de l’instinct de reproduire, il en existe un troisième : l’instinct de servir. Les instincts de vivre et de reproduire sont des instincts mineurs ; l’instinct capital est celui de servir. Il n’importe pas à la nature que l’être vive et se reproduise. Ce qui lui importe, c’est l’avenir de l’espèce, et par conséquent l’apparition et la survie d’êtres excellemment doués pour la perpétuer.

L’instinct de servir, le troisième instinct, est sous la dépendance de l’âme de l’espèce. Les deux premiers instincts, l’instinct de vivre et l’instinct de reproduire, sont sous la dépendance de l’âme du corps. Le mâle qui prend possession de la femelle, puis s’éloigne pour ne jamais la revoir, n’obéit pas à l’instinct de servir. Il obéissait à l’instinct de servir dans le combat entre mâles qui a précédé la possession ; mais, en possédant la femelle, il n’a assouvi que l’âme du corps. L’âme de l’espèce n’entre en jeu que par le sacrifice du corps à l’intérêt de l’espèce. De même, la femelle qui se donne ne satisfait que l’âme du corps. Elle satisfera l’âme de l’espèce plus tard, dans l’élevage du jeune, dans sa défense, dans le sacrifice qu’elle lui consentira.


Il en est de même du mâle, du héros. La nature lui commande de combattre, d’affronter d’autres mâles, de mourir au besoin, de lutter dans les pires conditions, de passer les nuits sous la pluie, dans la neige, d’oublier tout confort, tout repos pour le champ clos où se joue sa destinée au profit de l’espèce. L’appel de l’instinct est si fort qu’il ne peut qu’obéir ; il obéit avec volupté ; il n’a pas de mérite. Il ne se plaît que dans la boue et dans le sang où il se trouve, et, même blessé, il recommence. L’expérience ne le guérit pas de l’instinct.

Ainsi, il y a à la base de tout être vivant deux mobiles : l’un, égoïste, qui le pousse à assurer sa vie propre ; l’autre, altruiste, qui le porte à oublier sa vie, à se sacrifier à un but naturel qu’il ignore et qui est le profit de l’espèce.
Le héros n’a donc rien de sublime, non plus que la mère héroïque qui se précipite dans un incendie pour y sauver son enfant ; ils sont le mâle et la femelle nés.

Pour le service de l’espèce, l’être consent à tout, à la pauvreté, à la chasteté, à l’humilité, au renoncement, à la mortification, à la mort. Il n’est rien qu’il ne fasse pour s’abaisser et se détruire au profit de l’espèce. Sa volupté est de tout quitter et de tout donner. Il souffre de ne point souffrir ; le don de soi-même n’est jamais assez complet ; il se reproche son égoïsme, son inattention, son indifférence. Une mère ne perd jamais son enfant sans s’accuser d’avoir trop peu fait pour lui en vue de le sauver. Le héros n’est jamais satisfait de lui-même ; la mort seule peut le satisfaire. Il se reproche de vivre ; lui seul ne se trouve point héroïque ; il sait ses lâchetés ; il sait qu’il aurait pu donner davantage, puisqu’il n’a pas tout donné ; il se regarde et se méprise ; il envie les morts et se sait indigne de leur phalange. Aux yeux du héros, tous les actes héroïques sont incomplets, puisque la mort ne les a pas couronnés. Aucune mère ne croit avoir tout fait pour son enfant ; aucun brave, pour son pays. Les héros et les mères restent toujours au-dessous de leur mission.

La recherche du bonheur facile est impie.


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