Le conflit entre la Foi et la Raison

Extrait tiré du livre de Louis Rougier, Du paradis à l’utopie, 1979


Plus encore que le conflit avec les sciences naissantes, apparaît à la fin du XVIIe siècle le conflit avec ce que l’on appelle alors la raison naturelle ou le bon sens.

Toutes les religions monothéistes, qui admettent que le monde et ses habitants ont été créés par un dieu omniprésent et infiniment bon, butent sur le problème de l’existence du mal. Par une ironie singulière, celui qui a le mieux formulé ce problème, c’est Lactance dans son livre De ira Dei, XIII :

« Ou bien Dieu veut supprimer les maux, mais il ne le peut pas. Ou bien il ne le peut ni ne le veut… S’il le veut et ne le peut pas, il est impuissant, ce qui est contraire à sa nature. S’il le peut et ne le veut pas, il est mauvais, ce qui est également contraire à sa nature. S’il ne le veut ni ne le peut, il est à la fois mauvais et faible, c’est-à-dire qu’il n’est pas Dieu… Mais s’il le veut et le peut, ce qui seul convient à ce qu’il est, d’où vient donc le mal, et pourquoi ne le supprime-t-il pas ? »

La réponse courante consiste à dire que Dieu a créé l’homme capable de choisir entre le bien et le mal pour sauvegarder sa liberté. En désobéissant à Dieu, le premier couple humain a choisi le mal, si bien que, comme l’écrit Platon, « la faute est à l’homme libre qui choisit, Dieu n’y étant pour rien ». Telle est la justification du péché originel qu’expose Justin dans sa Première Apologie et qui est devenue la doctrine de l’Eglise.

Une telle justification de la culpabilité de l’homme et de l’innocence de Dieu est vigoureusement critiquée par les philosophes du XVIIIe siècle et, en tout premier lieu, par Bayle, le maître à penser de tout le siècle.

Dieu ne crée pas l’homme libre de choisir le bien ou le mal en toute connaissance de cause, car il a permis au serpent de le tromper. En le soumettant à la tentation, il l’a mis en condition. Le seul bénéfice qu’Adam pouvait tirer de sa liberté, c’est, dupé par le trompeur, le pouvoir de se damner. En vertu de son omniscience, Dieu savait qu’en créant l’homme libre et en permettant la tentation, il condamnait le plus grand nombre des hommes à des supplices infernaux éternels. Pourquoi, dès lors, en sa bonté infinie et en sa préscience infaillible, a-t-il décidé de les créer ?

« Ceux qui disent que Dieu a permis le péché, parce qu’il n’aurait pu l’empêcher sans donner atteinte au libre arbitre qu’il avait donné, et qui est le plus beau présent qu’il eût fait, s’exposent beaucoup… Il n’y a pas de bonne mère qui, ayant permis à ses filles d’aller au bal, ne révoquât cette permission, si elle était assurée qu’elles y laisseraient leur virginité ».

Résumant les objections de Bayle dans ses Essais de théologie, Leibniz écrit :

« De sorte que c’est un jugement terrible que Dieu, donnant son fils unique pour le genre humain et étant l’unique auteur et maître du salut des hommes, en sauve pourtant si peu et abandonne tous les autres au diable son ennemi, qui les tourmente éternellement et leur fait maudire leur créateur, quoiqu’ils aient été tous créés pour répandre et manifester sa bonté, sa justice et ses autres perfections ; et cet événement imprime d’autant plus d’effroi, que tous ces hommes ne sont malheureux pour toute l’éternité que parce que Dieu a exposé leurs parents à une tentation à laquelle il savait qu’ils ne résisteraient pas ; que ce péché est inhérent et imputé aux hommes avant que leur volonté y ait part ; que ce vice héréditaire détermine leur volonté à commettre des péchés actuels et qu’une infinité d’hommes, enfants ou adultes, qui n’ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, sauveur du genre humain, ou ne l’ont point entendu suffisamment, meurent avant que de recevoir les secours nécessaires pour se retirer de ce gouffre du péché, et sont condamnés à être à jamais rebelles à Dieu et abîmés dans les misères les plus horribles, avec les plus méchantes de toutes les créatures, quoique dans le fond ces hommes n’aient pas été plus méchants que d’autres, et que plusieurs d’entre eux aient peut-être été moins coupables qu’une partie de ce petit nombre d’élus qui ont été sauvés par une grâce sans sujet, et qui jouissent par là d’une félicité éternelle qu’ils n’avaient point méritée. Voilà un abrégé des difficultés que plusieurs ont touchées ; mais M. Bayle a été un de ceux qui les ont poussées le plus ».

La tentative de justifier le péché originel par le souci de sauvegarder la liberté de la création s’effondre encore plus avec le dogme de la prédestination que Luther a tiré de l’Epître aux Romains : Dieu agit avec les hommes comme le potier avec l’argile, qui de la même pâte fabrique un vase de luxe ou un vase ordinaire. « Dieu a fait miséricorde à qui il veut et il endurcit qui il veut » (Rom. 9, 18). Luther en fait l’aveu :

« Le bon sens et la raison naturelle sont grandement offensés que Dieu, par sa seule volonté, abandonne, endurcisse et damne, comme s’il prenait plaisir au péché et à ces tourments éternels, lui dont il est dit qu’il a tant de miséricorde et de bonté. Une telle conception de Dieu semble perverse, cruelle et intolérable et beaucoup d’hommes se sont de tout temps révoltés contre elle… Cela ne sert à rien de tenter de s’en éloigner par d’ingénieuses subtilités. La raison naturelle, quoiqu’elle soit offensée, doit admettre les conséquences de l’omniscience et de l’omnipotence de Dieu… S’il est difficile de croire à la miséricorde et à la bonté de Dieu quand il condamne ceux qui ne le mériteront pas, nous devons nous souvenir que, si la justice de Dieu pouvait être acceptée comme juste par la compréhension humaine, elle ne serait pas divine »

Entre la Bible et la raison l’opposition est totale et cela est vrai de tous les articles de la foi selon Luther :

« Tous les articles de notre foi chrétienne que Dieu nous a révélés dans sa parole, sont, en présence de la raison, tout simplement impossibles, absurdes et faux. Que peut-il y avoir (pense cette rusée petite folle) de plus absurde et de plus impossible que l’idée que Christ nous donnerait dans sa sainte cène son sang et son corps à boire et à manger ? ou que les morts ressusciteront au dernier jour ? ou que Christ, le Fils de Dieu, ait été conçu et soit né de la Vierge Marie, qu’il soit devenu homme, qu’il ait souffert et soit mort d’une mort ignominieuse sur la croix ? »

La raison doit abdiquer devant la foi :

« La raison est la plus grande ennemie de la foi. Elle est la plus grande prostituée du diable… une prostituée dévorée par la gale et la lèpre, qui devrait être piétinée et détruite, elle et sa sagesse ».

C’est le Credo quia incredibile que Luther légitime ainsi :

« Le summum de la foi, c’est de croire que Dieu, qui ne sauve que quelques hommes et en condamne de si nombreux, est miséricordieux ; qu’il est juste celui qui nous a créés inévitablement condamnés à la damnation, si bien qu’il semble se réjouir des tortures des misérables et mériter davantage la haine que l’amour. Si, par un effort de la raison, je pouvais concevoir comment Dieu, qui montre tant de colère et d’iniquité, pourrait être miséricordieux et juste, la foi ne serait pas nécessaire ».

Erasme, dans le De libero arbitrio Diatribe (1524), dirigé contre Luther, montre que, si le sort des hommes est prédestiné, le sacrifice de Jésus sur la croix devient inutile et il en est de même du culte et des sacrements : « A quoi servirait ce que l’Eglise enseigne et exhorte, si tout s’exécute en vertu d’une inexorable nécessité ». Il reconnaît notre incapacité à concilier la liberté morale avec la prescience divine et en remet la solution jusqu’au jugement dernier.

L’omnipuissance de Dieu soulève d’autres difficultés qu’ont soulevées les docteurs de la scolastique et les philosophes classiques. Duns Scot déclare :

« Une cause première, et par conséquent incréée, n’est limitée en rien dans sa causalité, elle est donc infinie… Elle n’est pas soumise à la règle du bien, c’est au contraire la règle du bien qui lui est soumise. Si Dieu veut une chose, cette chose sera bonne, s’il avait voulu d’autres lois morales que celles qu’il a établies, ces autres lois eussent été justes, parce que la rectitude est intérieure à sa volonté même, si bien qu’aucune loi n’est droite qu’en tant qu’elle est acceptée par la volonté de Dieu ».

De son côté, Descartes écrit :

« Il me semble qu’on ne doit jamais dire d’aucune chose qu’elle est impossible à Dieu, car tout ce qui est vrai et bon dépend de sa toute-puissance ; je n’ose même pas dire que Dieu ne peut faire une montagne sans vallée, ou que 1 et 2 ne fassent pas trois ».

Leibniz se révolte contre ceux

« qui disent que les vérités éternelles de la métaphysique et de la géométrie et, par conséquent, aussi les règles de la bonté, de la justice et de la perfection ne sont que les effets de la volonté de Dieu ».

Le dieu de Descartes n’est selon lui qu’un tyran.

L’incompatibilité de la foi fondée sur l’Ecriture et de la raison a été réaffirmée de nos jours par le cardinal Daniélou :

« Il y a dans le christianisme des affirmations qui sont scandaleuses, qui l’ont toujours été. Il est absurde de dire qu’aujourd’hui elles ne « passent pas » ; elles n’ont jamais passé ».

C’est le même propos que celui de Pascal au sujet du dogme du péché originel, « le plus incompréhensible de tous les dogmes ». Aux objecteurs, Pascal répond :

« Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison ».

Si l’attitude de Pascal et de Daniélou est justifiée, il faut en tirer la conséquence : toute apologétique fondée sur la raison devient impossible.


Lire également :

Louis Rougier – L’intolérance religieuse monothéiste
Louis Rougier – La condition humaine
Lettres de Julien l’Empereur


📘 Paul le Cour : Morceaux choisis 📘

Un avis sur « Le conflit entre la Foi et la Raison »

Laisser un commentaire