Extrait de Louis Rougier, La défaite des vainqueurs, 1947
Louis Rougier aborde dans un chapitre de son livre la tyrannie des bureaucrates de l’immédiate après-guerre. On voit clairement ici le germe des problèmes que poseront plus tard l’armée des fonctionnaires (pour qui symboliquement le « papa » est l’Etat), les rôles mal définis des communes, communautés de communes, département, région, inter-région, etc. et de leurs postes en doubles ou triples. Tout ça bien évidemment aggravé par les tyrans-bureaucrates-technocrates de l’UE.

Après chaque grand ébranlement, les peuples éprouvés et las de souffrir mettent leur foi dans des formules magiques, des slogans fascinateurs, des panacées universelles qui doivent les délivrer par enchantement de tous leurs maux et assurer le retour sans pénitence à la stabilité, à la prospérité, à la paix et à la joie de vivre. Les masses d’aujourd’hui, décapitées de leurs élites par la guerre, ruinées physiquement, affaiblies mentalement, entrevoient les conditions de leur salut dans les « nationalisations », dans l’économie dirigée et planifiée par l’Etat qui réalisera enfin la démocratie économique, sans laquelle la démocratie politique n’est que dérision, en substituant à la poursuite égoïste du profit individuel dans une économie que les trusts rendent de rareté, le service désintéressé du bien commun dans une économie d’abondance.
Vainement les économistes ont démontré à satiété que la véritable démocratie économique est celle du marché libre où le consommateur, par le plébiscite des prix, impose aux marchandises, aux services, aux capitaux l’ordre de priorité et la désirabilité marginale de ses besoins et de ses goûts. Les foules ne veulent rien entendre. Elles demeurent anthropomorphiques et thaumaturgiques. Elles attendent tous les miracles de cette divinité omnipotente qu’est l’Etat moderne. Elles croient que l’Etat peut s’affranchir des lois économiques, comme le roi-sorcier des tribus primitives des lois atmosphériques. Elles croient que l’Etat peut fixer des prix de vente inférieurs aux prix de revient sans stériliser la production ; imposer des salaires supérieurs aux prix d’équilibre du marché du travail sans provoquer le chômage ; fabriquer de fausses créances éligibles à la planche à billets qui déclenche la hausse verticale des prix dont souffre toute la communauté.
Les ravages de la bureaucratie
Un des témoins des ravages de cette hyperbureaucratisation fut, à l’origine, un de ses plus fervents partisans. Il s’agit de M. Yves Farge, ex-commissaire de la République pour huit départements de la région Rhône-Alpes et préfet de Lyon. Il n’a pas hésité à donner sa démission pour porter devant l’opinion la leçon de son expérience, dans un article retentissant de Temps présent.
Les différentes administrations chevauchent, se combattent, s’ignorent, se neutralisent : « On est magistrat, écrit-il, ingénieur des ponts, commissaire à la Reconstruction, on est trésorier-payeur, directeur régional de ceci ou de cela. La chose une fois dite, on met en batterie arguments et critiques. L’essentiel, c’est d’être couvert, déchargé et, au préalable, amnistié ; l’essentiel, c’est d’être assuré au préalable d’une dilution totale des responsabilités. »
Prenons un exemple : « Pour poser une tuile sur la maison d’un sinistré interviennent le répartiteur de charbon, le directeur des transports, le représentant de la Production industrielle, le répartiteur des matériaux de construction, l’ingénieur des ponts et chaussées et le commissaire à la Reconstruction. Téléphone, notes, démarches, rapports, avis du ministère intéressé, objections du ministre voisin, protestations des usagers, ultime intervention de la main-d’œuvre sur la question des salaires… Et c’est ainsi que le paysan de mon hameau, qui croyait en son pays jusqu’à tout sacrifier, même sa maison qui fut incendiée parce qu’il prêtait main-forte au maquis, en vient lentement à désespérer de la France. »
Cette bureaucratie, sans contact avec la vie, légifère sur des données de complaisance, les statistiques officielles n’étant que l’art de mentir scientifiquement. M. Farge nous dit les affres par lesquelles il est passé, au début de 1945, pour alimenter en pain la région de son ressort. Il fallait en appeler désespérément au préfet d’Orléans pour qu’il chargeât une péniche de blé afin de boucher un trou dans l’Isère. Cette situation critique tenait à cela : l’O. N. I. C. (Office national interprofessionnel des céréales) dans notre région vivait sur une comptabilité fausse de bout en bout. Sur des chiffres, dont nous n’avons jamais pu nous expliquer la présence, on continuait à additionner des états erronés depuis de longs mois, à mentir pour confirmer les évaluations de récoltes les plus fantaisistes, jusqu’à ce que, au bord de l’abîme, il nous fût donné d’y voir clair dans ce désordre de chiffres qui pouvait nous conduire au désordre de la rue. »
Ville et campagne sont également affectées. « Le paysan doit retirer ses titres d’alimentation, ses bons de chaussures et ses pneus de vélo à la mairie ; sa monnaie-matière pour le petit outillage au siège du Syndicat agricole, sa monnaie-matière pour les travaux artisanaux chez le délégué de la Chambre des métiers. Les aliments du bétail lui sont alloués par le G.I.R.P.I.A., le son par le délégué laitier, la ficelle-lieuse par le Syndicat ou le maire, les semences de céréales par le C. D. G., les semences de pommes de terre par le G.N.I.C., les produits d’épicerie par le G.A.U.D.A., le charbon par le C.D.G., l’essence par le Génie rural. Ainsi fait-on rapidement l’inventaire des parasites. La lassitude paysanne repose beaucoup plus sur ce déplorable état de choses que sur les prix des produits de la terre. La lassitude des villes vient surtout de cette somme de démarches stupides imposées à nos femmes et à nos hommes qui courent les guichets. Un distingué professeur, entré dans l’administration préfectorale au lendemain de la Libération, me disait quelques jours après avoir fui ces cavernes pour retrouver sa chaire : « Maintenant que je suis redevenu client, je me demande comment on ne nous a pas pendus. »
Le despotisme des fonctionnaires
Le gouvernement perd chaque jour la face dans ces mésaventures. Mais les critiques qu’il encourt n’emportent pas le discrédit du système. Comme ces joueurs impénitents qui n’incriminent jamais leur martingale bien que toujours perdants, mais qui s’accusent plutôt de l’avoir mal appliquée, il se trouve toujours des doctrinaires pour affirmer : « Pardon, si les choses vont si mal, c’est parce que nous n’avons pas assez épuré, assez nationalisé, assez planifié. On ne réussit pas une expérience socialiste faite dans un climat à demi capitaliste. »
La guerre a été militairement gagnée par l’industrie américaine, fruit du capitalisme américain. Or, tout se passe comme si l’on s’efforçait d’insuffler dans l’esprit des masses qu’elle a été gagnée par le socialisme totalitaire. Si la poussée vers le planisme bureaucratique qu’exerce sur le monde un fort courant d’Est était la vague de l’avenir, il faudrait alors avouer qu’autant en emporte le vent. Il faudrait convenir qu’on n’a combattu que pour assurer la victoire des vaincus. Car le planisme économique, ce n’est pas autre chose que la Zwangswirtschaft des Allemands, dont le régime nazi offrait un des plus parfaits exemples. Hitler serait plus vivant après sa mort que pendant sa vie contestée, car son esprit aurait conquis le monde, assurant la pérennité millénaire de « l’ordre nouveau » dont il fut le Zarathoustra.
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