P-A Cousteau – Ma profession de foi

Texte adressé à son avocat le 26 janvier 1946


Politiquement, je viens de ce qu’il est convenu d’appeler la « gauche ». Sans m’être jamais inscrit à aucun parti je ne sympathisais, lorsque j’étais adolescent, qu’avec les socialistes et même avec les communistes. Lorsque je réfléchis aujourd’hui aux raisons de cette sympathie, je pense qu’elle était surtout inspirée par l’attitude qu’adoptèrent alors les gens de gauche en politique étrangère. Il y a en effet, dans mes réactions politiques, une « constante » que je retrouve à travers toutes les fluctuations : l’horreur de la guerre et plus spécialement l’horreur de la guerre franco-allemande. (…)

Donc, de 18 à 25 ans, j’étais entièrement sous l’influence des nombreux écrivains qui proclamaient que la guerre était un crime, quelle qu’elle soit, que de toute façon elle ne « payait pas », que les Allemands étaient des hommes comme les autres, que le bonheur de l’Europe dépendait d’une entente avec le Reich, que les nationalistes de la tradition revancharde de Barrès et Déroulède éraient des misérables, qu’on croyait mourir pour la Patrie et qu’on mourait pour les marchands de canons etc. etc.

En 1933, lorsqu’Hitler a accédé au pouvoir, les choses ont changé, presque du jour au lendemain. Brusquement, sans transition, les plus ardents pacifistes se sont transformés en bellicistes féroces. Sans qu’on l’avouât trop ouvertement, on préparait la grande croisade contre le fascisme et l’on acceptait que la France fût au premier rang de cette croisade, que les soldats français se fissent décerveler non point pour la France mais pour assouvir les rancunes de gens que dérangeait l’idéologie hitlérienne.

En même temps se produisait à droite une évolution contraire. Les gens de droite (dont je ne nie pas l’aveuglement et les tares) qui avaient été jusque-là partisans d’une politique de force et de prestige devinrent brusquement d’une extrême prudence. En un mot, la gauche était devenue le parti de la guerre et la droite le parti de la paix.

C’est à peu près à cette époque que je tombai sous l’influence de Pierre Gaxotte alors rédacteur en chef de Je Suis Partout. J’avais fait sa connaissance au Coup de patte (dirigé par Augustin Martini) où il tenait une rubrique. II m’avait complimenté sur mes articles et demandé de collaborer à Je Suis Partout. (…)

C’est Gaxotte qui a été mon professeur de fascisme, qui m’a converti aux idées d’autorité qui triomphaient au-delà de nos frontières. J’y étais d’autant plus prédisposé que, comme je l’ai dit plus haut, l’évolution belliciste de la gauche me scandalisait. Le fascisme que nous prêchait Pierre Gaxotte m’apparaissait d’abord comme un moyen d’assurer la paix car une France dégagée des entraves démocratiques eût été dans les meilleures conditions possibles pour s’entendre avec l’Allemagne nationalesocialiste, avec l’Italie fasciste, avec l’Espagne de Franco.

D’autre part, sur le plan intérieur, la France donnait le spectacle d’une affligeante décadence dont Gaxotte faisait la critique avec une impitoyable logique maurrassienne et nos voisins totalitaires étaient au contraire en pleine ascension. Comment n’être pas tenté de penser que les mêmes méthodes produiraient chez nous les mêmes résultats ? Si nous étions « fascistes », ce n’était pas, comme l’ont dit les imbéciles, par servilité à l’égard de l’étranger mais pour que la France puisse être mise en mesure de tenir son rang en Europe et, éventuellement, de faire front efficacement contre nos voisins.

Un autre élément s’ajoutait aux précédents pour m’amener à me rallier aux enseignements de Pierre Gaxotte : le bolchevisme. Personnellement, je n’étais pas hostile, en principe, au communisme. Beaucoup de choses me séduisaient dans l’œuvre de Lénine. Et je n’avais que répugnance pour la civilisation capitaliste, pour le règne de l’argent, pour la primauté des coffres-forts. Cette civilisation capitaliste d’ailleurs avait fait son temps. Nous assistions à son agonie. Mais par quoi remplacer le libéralisme capitaliste ? Le communisme était une solution. Seulement ce n’était pas une solution française. En devenant communiste la France risquait de n’être plus qu’une province russe et d’être gouvernée de Moscou. Le fascisme que nos prêchait Gaxotte nous séduisait par contre parce que nous pensions qu’il nous permettrait de liquider le capitalisme en demeurant strictement français, en conservant notre indépendance familiale.

En résumé nous étions « fascistes » à Je Suis Partout :

1/ Parce que c’était un gage de paix franco-allemande,

2/ Parce que c’était un moyen de liquider la démocratie bourgeoise et arracher la France sa décadence,

3/ Parce que c’était un moyen de faire sur le plan national l’indispensable révolution socialiste, sans être sous tutelle russe et avec des méthodes que nous voulions plus humaines et moins violentes.


1937

Pourtant nous ne nous dissimulions pas le péril allemand. C’est un fait qu’aucun d’entre nous (et moi-même moins que quiconque) n’a jamais éprouvé de tendresse sentimentale à l’égard de l’Allemagne. Personnellement, je me suis toujours senti mal à mon aise au-delà du Rhin et jamais je n’ai été avec des Allemands en parfaite communion spirituelle (comme cela m’est arrivé par exemple avec des Espagnols).

Nous ne méconnaissions nullement l’existence du pangermanisme. Nous savions que l’Allemagne constituait par ses traditions et par sa masse un terrible danger pour ses voisins. Mais nous étions des réalistes. Nous savions aussi que la France émasculée par 150 ans de démocratie ne pouvait plus prétendre à être le gendarme de l’Europe. Nous pensions qu’avant de recommencer à avoir une politique étrangère virile il fallait que la France se refit à l’intérieur. La France ne s’était pas remise de la terrible saignée de 14-18. Une autre guerre, même victorieuse, risquait de lui porter le coup de grâce. D’où la nécessité de s’entendre à tout prix avec nos voisins, même s’il ne s’agissait que d’arrangements provisoires, de cotes mal taillées ou d’accords aussi peu reluisants que ceux de Munich.

L’Allemagne, c’était visible, était comme une chaudière prête à éclater. Il fallait que son trop plein se déversât d’un côté ou d’un autre. Nous pensions, nous, qu’il fallait tout faire pour que ce fut à l’Est et non pas à l’Ouest. Et nous enragions de voir que certains politiciens français faisaient tout, justement, pour que l’orage éclatât sur le Rhin, pour que la France fût au premier plan de la bagarre, pour que la fureur germanique se détournât de l’Ukraine, de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et se donnât libre cours en Alsace ou en Champagne.

Une guerre était inévitable entre le Reich et l’URSS. Que risquions-nous à la laisser éclater, quitte à n’intervenir que plus tard lorsque les adversaires seraient épuisés ? Nous souhaitions, en somme, que la France fit ce qu’a fait l’URSS qui, fort judicieusement, s’est tenue à l’écart de la guerre franco-allemande (dont, il est vrai, elle escomptait qu’elle serait plus longue et plus meurtrière).

En somme, à la veille de cette guerre nous étions :

a) Sur le plan intérieur, partisans d’un régime du type fasciste,

b) Sur le plan extérieur, partisans d’une politique de paix impliquant les plus larges concessions, sauf naturellement dans le cas où la France aurait été directement menacée (à Dantzig elle n’était qu’indirectement menacée).

Ce faisant, nous étions persuadés que nous servions la France et c’est seulement l’intérêt de la France qui nous inspirait.

À la déclaration de guerre, cependant, en ce qui me concerne, j’ai fait taire toutes mes préférences personnelles. Cette guerre m’apparaissait comme une monstrueuse imbécillité (la dernière manchette non censurée de Je Suis Partout est ainsi rédigée : « À bas la guerre, vive la France »), mais puisque guerre il y avait, il fallait la gagner. J’étais soldat. Je n’avais qu’à me taire, à faire mon devoir et chercher de tâcher de servir de mon mieux.

Je Suis Partout continuait à paraître sous la direction de Lesca et de Laubreaux. J’y ai collaboré de façon épisodique et seulement sous la forme de reportages sans caractère politique sur la vie dans les cantonnements de l’arrière front.

Mandel, cependant, à qui il fallait des « responsables » pour justifier les désastres militaires que subissaient les armées de la démocratie avait intenté en juin 40 des poursuites contre Je Suis Partout pour complot contre la sûreté de l’État. J’étais au front et je n’ai appris que beaucoup plus tard que la police avait gravement saisi à mon domicile Mein Kampf, les œuvres de Lénine et une collection de Je Suis Partout. L’histoire de ce « complot » est racontée en détail par Lesca dans son livre Quand Israël se venge (Grasset).

Fait prisonnier le 25 juin 40, j’ai été pendant quatorze mois contraint de me livrer aux travaux les plus durs (ce qui n’a pas manqué de surprendre pas mal de camarades qui sur la foi des communiqués de Mandel croyaient que j’étais « de la 5e colonne ». Les Allemands seuls ignoraient que j’étais « à leur solde »). Pendant ces quatorze mois de captivité, je n’ai eu aucune activité politique. J’étais comme presque tout le monde en France (on a oublié mais c’est ainsi) fidèle au Maréchal, seul chef légitime de la France, qui tenait ses pouvoirs du Parlement, et que reconnaissaient les principales puissances étrangères (dont l’URSS, les Etats-Unis et le Vatican).

Si j’étais collaborationniste « de raison » (parce que fidèle au Maréchal) c’était sans enthousiasme. Mais de toute façon, j’étais prisonnier et je considérais qu’un esclave n’avait pas à faire du zèle. Je signale que mon mauvais esprit m’a valu à ce moment-là d’être le seul prisonnier de mon Kommando frappé d’une peine de cachot.

D’autre part, je n’ai jamais sollicité d’être libéré. Et malgré de pressantes sollicitations j’ai toujours refusé de collaborer au Trait d’Union, le journal des prisonniers de guerre édité à Berlin par les Allemands. On m’avait pourtant fait comprendre que si je donnais quelques articles, ma libération me serait aussitôt accordée. (…)

J’étais avant la guerre – et de nombreux écrits en font foi – antirépublicain, anti-maçon, antisémite, adversaire des démocraties capitalistes et du panslavisme bolchevik, partisan de l’autorité et d’un rapprochement avec nos voisins totalitaires. Fallait-il renoncer à exposer ces idées parce que les Allemands étaient à Paris ?

Certes, si le gouvernement légal de la France ne s’était pas engagé dans la voie de la Collaboration, si l’état de guerre avait continué, la question ne se serait pas posée. Mais la France s’était officiellement associée à l’Allemagne et je ne voyais vraiment pas pourquoi la présence des uniformes verts pouvait m’empêcher de continuer à être moi-même et à dire ce que je pensais. Tel fut le thème de la première conférence que donnèrent à Magic City les rédacteurs de Je Suis Partout sous le titre « Nous ne sommes pas des convertis ».



J’étais tellement persuadé que tel était mon devoir de Français que lors de mon retour de captivité je n’ai tenu aucun compte des adjurations que mon père m’envoyait de Londres. Mon père qui se trouvait en Angleterre au moment de la débâcle française fut un des premiers à se rallier au général De Gaulle. Dans ses lettres transmises par voie clandestine, il me suppliait de ne pas reprendre ma collaboration à JSP et de gagner l’Espagne où il eût assuré ma subsistance jusqu’à la fin des hostilités. En acceptant ces offres j’aurais été à l’abri du besoin et j’aurais évité toutes sortes de risques. Si je ne l’ai pas fait c’est bien parce que je considérais ma présence à Paris, au premier rang des collaborationnistes, comme un devoir impérieux.

On va peut-être me faire payer très cher mon « imprudence », mais quelle que soit l’issue de mon procès, je veux au moins avoir la satisfaction de ne pas être confondu avec la horde des mercenaires qui se sont rués vers les guichets de la Collaboration par simple appât du gain et qui se sont mis, eux, au service des Allemands, alors que nous n’étions, nous, qu’au service de la France et d’un idéal politique.

Pendant mes trois années de collaboration active, il ne s’est pas passé de semaine sans que nous soyons en conflit avec les Allemands. Justement parce que nous défendions les intérêts français et parce que nous n’étions pas des domestiques. (…)

PS. Je m’aperçois en me relisant que j’ai omis de vous parler des Juifs. Or c’est sur ce chapitre que l’on va me coincer le plus facilement. Voici donc, à ce propos, ce que je peux répondre :

Mon antisémitisme n’est pas, comme celui des autres collaborateurs de Je Suis Partout qui presque tous venaient de l’Action française, un antisémitisme de longue date. C’est au cours des années qui ont précédé la guerre que j’ai compris le problème juif. Ceci en fonction de l’horreur que la guerre m’inspirait. À cette époque tous les Juifs (ou presque) étaient devenus (après avoir choyé la « bonne » Allemagne républicaine) de furieux bellicistes. Galtier-Boissière qui n’est point un fasciste l’a reconnu dans le numéro spécial du Crapouillot consacré à la crise de Munich.

Au Journal où je m’occupais de la politique étrangère, j’étais l’objet de sollicitations incessantes de personnalités juives qui tentaient de m’influencer et même de m’acheter pour que j’oriente les informations du journal dans un sens belliciste. D’autre part je voyais tous les Juifs que je connaissais plus préoccupés du sort des Israélites d’Allemagne que des mobilisables français. Et tous, ils s’efforçaient, ouvertement ou non, de nous pousser au casse-pipe pour se venger d’Hitler.

Mon antisémitisme est un réflexe de défense, ne pas mourir pour une cause qui n’est pas la sienne. Ensuite, lorsque le désastre est venu, jamais je n’ai pu m’ôter de l’idée que les Juifs étaient plus ou moins responsables de ce désastre, qu’ils avaient voulu cette boucherie imbécile et qu’à l’étranger ils faisaient tout pour que la guerre se prolongeât… 125 000 Français étaient morts. Un million de mes camarades étaient réduits en esclavage dans les camps d’Allemagne.


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