Pierre Drieu la Rochelle – Consommation du romantisme : Naturalisme et Symbolisme 2/2

Extrait de Pierre Drieu la Rochelle, Notes pour comprendre le siècle, 1941



— Un autre pamphlétaire du monde urbain et industriel, c’est Zola qui, avant de bêtifier dans ses officiels « Évangiles » adressés comme primes dépuratives par un fabricant de littérature échauffante à ses ouailles ordinaires, avait dénudé ces ouailles dans toute leur déchéance impardonnable. Les naturalistes tiennent à la seconde génération des romantiques, consciente, désespérée, et enragée. Zola n’a pu écrite Nana qu’après avoir lu non seulement la Mort de Rolla mais Les Fleurs du Mal, non seulement l’Envers de La Vie des Courtisanes mais Madame Bovary.

Il n’y a pas la distance qu’ils ont cru et qu’on croit entre naturalistes et symbolistes ; les uns et les autres sont les derniers et extrêmes romantiques. Seulement les uns étaient poètes et les autres romanciers, les premiers ressentaient le mal dans son secret invisible, les autres le décrivaient dans son extériorité grossière, Huysmans marque bien la liaison entre les deux tendances dont les contemporains ne voyaient que l’opposition.

— On peut comparer Zola et Mallarmé, Ce rapprochement montre au suprême degré ce qu’après un siècle de rationalisme et de romantisme conjugués est devenu le sens du réel. Il est complètement divisé. Ses parties séparées sont perverties et retournées l’une contre l’autre et ne sont plus jointes que par le caractère commun de la perversion.

— Quelle déchéance de l’homme tel que les romanciers le décrivent de Stendhal à Zola !

Stendhal, c’est encore la santé du XVIIIe à peine entamée. La soudaine déplaisance de Julien Sorel à la fin de sa courte vie, son désir de se perdre, c’est encore le sentiment naturel et sain qui prend l’homme d’action après qu’il a agi, après qu’il a combattu, aimé et vaincu, c’est le sentiment qui jetait Guillaume d’Orange dans un moutier. Il y a évidemment de la neurasthénie dans la tension concertée de Julien Sorel, de Fabrice, de Lucien Leuwen, de Lamiel : mais par en dessous, il reste beaucoup d’aisance à vivre, à agir, à penser, à jouir.

Pour Balzac il ne faut pas le juger d’après aucun de ses personnages ou de ses romans en particulier. Il ne se montre achevé dans aucun. Peut-on citer un roman de Balzac qui, comme chacun des romans de Stendhal, concentre les contradictions essentielles du temps dans un personnage entièrement représentatif ? Seul Stendhal dans la littérature française peut rivaliser comme créateur de personnages à la fois infiniment particuliers et infiniment symboliques avec Dostoïevski. Toute la Comédie humaine paraît assez dispersée et bâclée ; mais l’esprit de Balzac est supérieur à son œuvre.

Cette pensée qui plane partout, si elle ne s’offre sensiblement dans aucune créature assez complexe pour en livrer toute la signification, se laisse du moins saisir intellectuellement dans tant de digressions superposées au récit. Cette pensée est somme toute aussi saine que celle de Stendhal ; c’est un humanisme qui est même plus riche que celui du grand égotiste. Cet humanisme à la suite d’une étude savante et profonde conçoit les liens de nécessité de l’âme et du corps humain. Si la mélancolie est chez Balzac c’est celle du titan trop attardé au travail terrestre, qui peut-être à la fin se sent prisonnier des limites où il convulse sa force. Ariel ne peut secourir ce Prospero qui fait de Caliban l’objet trop fréquent de son art. Il y a des heures où Balzac est las de décrire des Biroteau, et où, pour les avoir décrits avec un zèle trop complice, les musiques profondes de la philosophie, de la religion, de l’art ne lui fournissent plus les secours ultimement triomphants qu’ils fournissent à Shakespeare.

— L’humanisme chez Flaubert ne se déploie pas avec autant de largesse. Quelque chose de desséché et de morne, qui n’a point l’acuité compensatrice de Baudelaire, réduit la force de cet artisan qui somme toute cache une âme de freluquet dénué sous une enveloppe de faux géant. Chez le grand romancier de la deuxième génération romantique, l’art se détache de la société, la tourne en dérision, l’abandonne à elle-même, en jetant sur son démocratisme bourgeois, sur son rationalisme inepte, un immense ricanement. Mais coupée à la fois du divin et du social, la vision de l’artiste devient exsangue et distendue ; elle oscille entre l’image sommaire de Matho, la brute soi-disant primitive et les images d’Emma Bovary et de Frédéric Moreau, surcivilisés expirant d’inanition spirituelle et morale. Du moins Flaubert garde-t-il la vision extérieure de la totalité des forces humaines. Il laisse ces forces disjointes, mais il reconnaît leur diverse présence. S’il est incapable d’atteindre au fond de saint Antoine et de saint Julien, de restituer quelque chose de Matho dans Frédéric Moreau, s’il ne peut ranimer les grandes présences, du moins les évoque-t-il comme de grandes absences.

— Dans les romans de Victor Hugo — qui, en dépit de toutes ses déformations progressives, de ses boursouflures croissantes, de ses tares à la longue décidées, a gardé un souvenir central de la santé où il était né, il y a un adieu inconscient à la santé française. Jean Valjean est un paysan perverti, mais qui ne peut nous faire oublier qu’il fut un paysan, un homme du terroir avec du sang, des muscles, de la vraie force largement mesurée. Il y a là cette persistance de l’énergie originelle sous la convulsion romantique qu’on sent aussi chez Delacroix et Berlioz.

— Le héros de Zola, c’est bien cet homme tel que l’a fait un siècle de ville et de manufacture, pris au piège, déchiré par le piège jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle. C’est le Français de la IIIe République ; bourgeois, ce n’est plus un bourgeois ; ouvrier, en lui meurent le paysan et l’artisan, en lui meurent toutes les valeurs de la race et de la vie. Il est bon à voter et à se saouler. Sa fille sera putain. Au-delà de l’alcoolisme, c’est la démence et le crime. Le delirium tremens de Coupeau est bien le contemporain de ces désespoirs alcooliques que produit alors l’art bourgeois : ceux de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud.

— En voyant le monde de Zola après le monde de Balzac on voit le chemin parcouru en quelques lustres par le développement foudroyant de la syphilis urbaine. Tout ce qui chez Balzac se voyait sur une chair encore forte, comme un trait déjà marqué, mais point trop accusé, se creuse et prend un caractère de fatal et de définitif. On s’aperçoit que dorénavant dans l’image de l’homme il y a plus d’ombre et de vide que de substance.  (…)

— Il n’y a de barbarie qu’au contact d’une décadence et dans cette décadence. Le Germain de Tacite n’est pas un barbare, c’est un primitif. Mais au contact du Romain déchu, il devient un barbare c’est-à-dire un homme soudain sorti de son horizon, désorienté, affolé, excessif, convulsé par la répugnance et l’attirance du pire. Reste que le Romain déchu est barbare avant le Germain pris dans la marge de l’Empire.

Le monde de décadence présenté par Zola est un monde barbare. Les hommes de L’Assommoir et de la Bête humaine sont des barbares.  (…)

Ainsi donc, voilà l’homme de cette fin de siècle tel que l’a fait le rationalisme — et le romantisme qui n’est que le retournement du rationalisme contre soi-même. Symbolistes et naturalistes sont des romantiques. Des romantiques qui ont poussé à fond chacun une des deux tendances du romantisme, d’une part la mélancolie, le chagrin, le désespoir de l’âme destituée, séparée du corps, retournée sur elle-même, et d’autre part l’abandon du corps sans âme à soi-même dans l’infatuation, l’abus, puis la dégradation,

Le poète Mallarmé montre l’âme perdue, le romancier Zola montre le corps perdu et chacun ne croyant montrer que la perte de l’un montre la perte de l’autre.

Et ainsi se dénoncent les derniers effets du rationalisme ; l’âme et le corps séparés s’en vont chacun à la dérive. Les excès du corps correspondent aux excès de l’âme. Tandis que Coupeau et sa fille Nana se saoulent d’alcool et de luxure, Hérodiade se perd dans le labyrinthe de l’irréel, du verbal, de l’inexistant. Elle cerne le néant d’un trait orné.

Zola croit que le réel, c’est le corps. Il décrit les mouvements du corps. Mais le corps qu’il voit, c’est le corps de l’homme des villes. Ce corps est une chose cachée, sournoise, difforme, convulsive, hideuse. C’est une chose que se disputent le travail mécanique et l’érotisme, l’amour de l’argent et l’alcool. À part ses livres de la fin, où s’étale soudain un optimisme officiel et pontifiant, Zola, tant qu’il est un artiste libre, tire de sa vision du corps de l’homme des villes une horreur fascinée, une délectation morose, un ennui persévérant, qui prolongent en l’abâtardissant l’attitude des romantiques et des réalistes.

Il y a chez Mallarmé le dernier degré de la déchéance du corps, la déchéance sexuelle. C’est dans les œuvres les plus délicates et les plus profondes qu’on perçoit le mieux la vibration du nerf qui claque. La poésie de Mallarmé est le chef-d’œuvre de l’onanisme. Autour de ce point délicat se résout définitivement toute la défaillance du siècle.

Onanisme ou inversion. L’inversion n’étant qu’un alibi pour l’onanisme, l’inversion est dans l’homme, qu’elle soit ouverte ou secrète, qu’elle attache l’homme à la femme ou qu’elle le révulse dans ses bras, il y a autant d’onanisme dans le Jardin de Bérénice que dans Paludes.

Déjà d’ailleurs quelle affreuse délectation morose dans Nerval, dans Flaubert, et dans Baudelaire ! Quelle timidité louche dans les premiers poèmes de Rimbaud, quelle ruse chez Verlaine !

Ce maigre petit bonhomme de 1890, misérable et grotesque dans l’amour, il l’est aussi dans la lutte. Les nationalistes et les socialistes se font vis-à-vis ; ils échangent des coups de parapluie. Toutes leurs grandes passions se fourvoient et se perdent dans le brouhaha de l’Affaire Dreyfus où de l’Affaire de Panama. Des « Affaires » qui ne sont pas des combats, qui ne sont de vraies affaires que pour les Juifs, et qui se terminent dans la vase du radicalisme au pouvoir. Au pouvoir à jamais, jusqu’à la mort.

Après l’Anatole France des premiers romans si désolés, le Barrès de Sous l’œil des Barbares, Proust décrira ces gnomes de la bourgeoisie finissante où le Juif, décadent millénaire, est à son aise comme un vibrion dans un bouillon de culture.

Après Huysmans, voici Louÿs, Jean Lorrain, qui se chargent de la nomenclature déraillée du vice. Gide établit dans Les Caves du Vatican la dissolution de la morale, la rupture définitive de l’individu intellectuel avec la société.

Encouragé par Proust, il en vient plus tard à l’apologie de l’homosexualité dans le Corydon.

Pendant un demi-siècle, l’homosexualité n’avait semblé être qu’une curiosité de l’esprit, de Sade à Rimbaud. Toutefois, le saphisme avait paru une nécessité dès Le XVIIIe, une fatalité au début du XIXe pour Musset, Vigny, Baudelaire, Louÿs en avait fait la Défense et Illustration.

Il y a encore du jeu chez Verlaine et Rimbaud. Cela devient fatalité, innéité aux environs de 1880. Chez jean Lorrain, Loti, la pédérastie est enracinée.

Puis vient le débordement tardif de la génération de 1900 à la faveur du bouleversement de la guerre. Maintenant c’est la grande franc-maçonnerie étendant partout ses tentacules, demandant à la fois le silence et l’acquiescement.

Franc-maçonnerie doublée par celle de la drogue.


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