En Réaction #8 – Camille Mordelynch /2

En réaction, c’est un nouveau format d’entretien qui fait réagir mon intervenant aux citations que je lui propose.

Réaction inconditionnellement libre !

Voici la suite de l’entretien avec Camille Mordelynch. Pour rappel, la première citation concernait Jean Mabire. Voyons maintenant la réaction de Camille au plus ironique et taquin des philosophes, « l’anti prof de philo », le « misogyne » et le « judéophobe » Arthur Schopenhauer !

« Oui, le bouddhisme et le christianisme sont les deux seules religions vraiment religieuses de l’humanité, car tous deux ont glorifié le culte de la douleur, car tous deux ont les saintes amertumes, car tous deux proposent des dogmes qui font frissonner toute chair vivante ! Aujourd’hui sans doute des néo-chrétiens fades, envahis par l’esprit bourgeois et efféminé du siècle, grattent comme une rouille cette vieille couleur sacrée d’un culte de sacrifice, pour en faire une misérable dévotion d’amour ; ils renoncent à tout ce qui est terrible et profond, à la prédestination, à la grâce, au caractère diabolique des choses ; ils se séparent de ce grand Luther effaré, qui, même en rêve, luttait encore contre l’ange du mal ; il leur faut des mignardises bigotes et un ciel doucereux, où l’on arrive par des chemins faciles. Ah ! les corrupteurs ! combien de consciences n’ont-ils pas énervées avec leurs béates idylles ! Ils ont tout perdu autour d’eux, parce qu’ils se sont laissé perdre eux-mêmes, non seulement par la fausse mansuétude de nos temps amollis, mais encore par un livre essentiellement fatal, par le livre de la suprême erreur, par le livre des Juifs. Les Juifs ! maudits soient-ils ! ils sont pires encore que les hégéliens ! » 

Arthur Schopenhauer, conversations avec Frédéric Morin,  La fin du monde, voilà le salut (2021)


Camille Mordelynch : On relève l’écriture incisive de Schopenhauer ! M’y connaissant mal je ne pourrai rebondir sur le bouddhisme, mais je me permets de développer son propos très juste, et capital aujourd’hui : le christianisme n’est pas du sentimentalisme.

Merci de me donner l’occasion de préciser ce que l’on doit entendre par amour : l’amour du Christ n’est ni gélatineux, ni niais, ni mièvre. C’est de l’essence inflammable qui a embrasé le monde, et dont il nous faut faire vivre la flamme. L’amour, et a fortiori l’amour du bien, est un combat ardent contre les forces du mal, qu’elles prennent la forme du règne de la marchandise, de la suppression des valeurs, du pouvoir politique, ou du satanisme le plus décomplexé, et ce tant à l’échelle individuelle que collective. On le voit à notre époque, où le mal – dont a par ailleurs tenté d’occulter l’existence – se déchaîne : lui résister, et l’affronter, demande courage et bravoure ; et notre devoir, en tant que chrétien, est de nous y atteler sans relâche. Il revenait à l’Eglise de conduire cette bataille : contre l’hydre du malin, elle avait un rôle d’insoumission à tenir.

C’est ce que Pasolini exprime très bien dans les Ecrits Corsaires : Dans une perspective radicale, peut-être utopiste ou, c’est le moment de le dire, millénariste, ce que l’Église devrait faire pour éviter une fin sans gloire est donc bien clair : elle devrait passer à l’opposition et, pour passer à l’opposition, se nier elle-même. […] En reprenant une lutte qui d’ailleurs est dans sa tradition (la lutte de la papauté contre l’empire), mais pas pour la conquête du pouvoir, l’Église pourrait être le guide, grandiose mais non autoritaire, de tous ceux qui refusent (c’est un marxiste qui parle, et justement en qualité de marxiste) le nouveau pouvoir de la consommation, qui est complètement irreligieux, totalitaire, violent, faussement tolérant et même, plus répressif que jamais, corrupteur, dégradant (jamais plus qu’aujourd’hui n’a eu de sens l’affirmation de Marx selon laquelle le Capital transforme la dignité humaine en marchandise d’échange).

Mais elle a, a bien des égards, pactiser avec l’ennemi. Malgré donc les quelques poches de résistance en son sein dans les milieux traditionnels, l’Eglise a à ressusciter, à défaut de n’incarner du Christ qu’un corps indolent. Il faut rappeler par ailleurs que le Christ n’a pas fondé une Eglise au sens d’une institution de pouvoir ; il a créé, selon le terme grec ekklesia, soit une assemblée d’amour universel, mais une assemblée de soldats, conformément à l’usage antique du mot, par exemple chez Xénophon (L’Anabase ou l’expédition des dix mille).

On a donc fait du christianisme une religion de la fadesse, du pacifisme mou, où tout disciple du Christ, docile et inoffensif, aurait à se recroqueviller peureusement à l’ombre des bénitiers ; mais c’est pour mieux le dé-subvertir ! Le Christ l’a dit : « Je ne suis pas venue apporter la paix mais l’épée » (Matthieu 10:34), celle qui tranche le monde en deux factions antagonistes : celle de l’avoir, de la lâcheté, du mensonge, et de toutes les ramifications du mal, et celle de la rayonnance du divin. Ceux qui choisissent la deuxième entament un chemin tortueux, fait de sacrifices, d’abnégation, de lutte ; mais c’est la seule voie d’élévation qui nous conduise, en reprenant les mots de Soljenitsyne, à « quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés ». (Discours de 1978).

Nombreux font mine de s’y astreindre ; une certaine bourgeoisie se rend à la messe pour obtenir une caution morale. Niet ! Etre disciple du Christ ce n’est pas l’être en parole, en revêtant une vertu surfacique : c’est l’être en esprit ET en acte ! Il me semble que l’on doit agir en chrétien de la sorte : une main portant secours et soin aux plus fragiles d’entre nous ; l’autre tenant le glaive, à l’assaut des puissances occultes. En cela, il faut certainement réinvestir l’héritage chevaleresque, dont la devise médiévale « valeur de corps et bonté d’âme » est un appel au dépassement de soi (la douleur apparaissant comme un moyen d’y parvenir). Régine Pernoud, dans sa préface à Histoire de Saint Louis, relève l’écart qui sépare pareil absolu à la sagesse antique : on pense au medan agan, « rien de trop », et au souci de la mesure en l’absence d’excès, également soutenue dans les écoles de philosophie grecque pour atteindre l’ataraxie, la tranquillité de l’âme.

Le chevalier en croisade en est aux antipodes : lui essaie de joindre les extrêmes, en portant à son plein achèvement corps et esprit, dans l’exploit par excès. Un certain gout pour la grandeur, qui rappelle que la demi-teinte est nauséeuse : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » (Apocalypse 3 :16).

Laisser un commentaire